Génocide et propagande. L’instrumentalisation politique des massacres
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« Génocide et propagande. L’instrumentalisation politique des massacres » (Editions Lux, 2012) est un livre  de Edward S. Herman et de David Peterson. Il est  présenté   par Nelcya Delanoë. Ci-après de larges extraits tirés de cette recension.

1. […]

2. Comme l’indiquent titre et sous-titre, il s’agit en effet ici de démonter les rouages qui contribuent, chacun, à « l’instrumentalisation politique des massacres », ou encore de montrer comment « la politique du génocide » est efficace grâce à « des organes de l’establishment et notamment de medias, d’intellectuels et de militants… pleinement intégrés aux structures du pouvoir » (p. 15). Sont passés en revue génocides ou massacres ayant eu lieu au Darfour, en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, au Rwanda et en République démocratique du Congo, en Israël, en Croatie, en Afghanistan, en Turquie et en Irak, en Indonésie, au Salvador, au Guatemala. Enfin, suite à une préface à l’édition française rédigée par les auteurs, en Lybie et au Sri Lanka.

3. Parmi les génocides, les auteurs distinguent deux catégories. La première recense les « génocides constructifs », à savoir ceux qui servent les buts, avoués ou pas, de la puissance américaine et de ses alliés, reliés par les médias de l’establishment. Aucun de ces protagonistes n’est qualifié, ipso facto, pour en parler comme de génocides. Selon les cas, il s’agit de lutte contre le terrorisme, contre les rebelles, l’ennemi, les communistes, les djihadistes, les génocidaires. Ces glissements sémantiques et leurs développements aboutissent ainsi à la minoration voire à la normalisation d’un génocide effectif, rabaissé au prix de la guerre, de ses justes victoires, et à des dégâts collatéraux.

4. […].

5. […].

6. Une deuxième catégorie analyse les « génocides néfastes » que les États-Unis et leurs alliés, -dont l’ONU, l’OTAN et les cours de justice- qualifient cette fois bel et bien de génocides. Les perpétrateurs de ces génocides-là sont alors mis au banc de la communauté internationale qui invoque contre eux la mise en application de « la doctrine de protéger », adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 15 septembre 2005 (A/RES/60/1). S’ensuit une guerre, appelée de leurs vœux par les dirigeants, légaux ou légitimes selon le cas, du peuple martyr. Manière, comme dans la catégorie précédente, de servir les buts, avoués ou pas, de l’empire américain et des puissances qui le soutiennent. Mais manière inversée, selon le système de deux poids et deux mesures. Cette dichotomie dans la qualification officielle des responsabilités stratégiques des uns et des autres permet, au nom de valeurs démocratiques classiques, de faire passer l’inacceptable pour du désirable auprès de l’opinion publique. Un trompe-l’œil et un outil. Un leurre.

7. L’exemple le plus intéressant est celui du conflit du Rwanda -800 000 morts, 481 utilisations du mot « génocide » dans la presse écrite américaine, soit une proportion d’utilisation de 40, et de 1 pour 250 morts. La réponse à la question clef -pourquoi les États-Unis ont pesé « de tout leur poids pour obtenir le retrait des troupes de l’ONU alors que le ‘génocide’ commençait »- est tout simplement que l’armée ougandaise et le FPR faisaient au Rwanda ce que les Etats-Unis désiraient qu’on y fasse (p. 76). Après cette assertion brutale, les auteurs s’emploient à décortiquer ce qu’il en fut de l’attentat contre l’avion des présidents du Rwanda et du Burundi et de l’inversion consécutive du rapport prédateur/victime. Ce qui était une conspiration du FPR de Kagamé pour prendre le pouvoir et surtout pour le garder fut ensuite relayé par les États-Unis, leurs alliés, la couverture médiatique, des ONG et des intellectuels comme génocide ethnique, avec peu d’éclairage sur le sort de milliers de civils Hutus massacrés (25 000 à 45 000 morts). Les agresseurs initiaux passaient ainsi pour les défenseurs de l’unité nationale contre les extrémistes hutus. Ce montage strictement racialisé estompait jusqu’à la faire disparaître la dimension politique d’un conflit destiné à contrôler une bonne partie des Grands Lacs, dont la République démocratique du Congo et ses fabuleuses ressources. Là encore, l’abondance des documents cités ou consultables aide à démêler l’écheveau des connivences, des distorsions et des omissions à différents niveaux -agences internationales, responsables politiques, militaires, judiciaires, mass media- en faveur d’une version univoque, qui dit le bien et lui ouvre la voie.

8. […]

9. Certes. Et c’est peut-être là à la fois la faiblesse et la force de ce livre. Il démontre à l’envi la faculté qu’ont les grandes puissances et leurs relais dans la société civile d’utiliser l’histoire pour faire vivre une version officielle, celle des vainqueurs. En somme rien de nouveau sous le soleil. Mais cette démonstration, analytique et synthétique, conduite avec vigueur et documents à l’appui, incite à la réflexion, aiguise l’esprit critique et invite à la recherche.

Source : Génocide et propagande. L’instrumentalisation politique des massacres

 

 

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