Lettre ouverte à Paul Kagame : Monsieur le Président, « votre entourage ne vous dit pas la vérité de peur de vous déplaire ».
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Le texte ci-après a été adapté à partir d’une lettre que   Fénelon  (1651-1715), homme d’Église, théologien et écrivain français, a écrite au Roi Louis XIV, entre 1691 et 1695. « C’est par un souci de servir le roi et la haute mission qu’il doit accomplir, que Fénelon dénonce le risque qu’il encourt de se laisser prendre à l’illusion naissant de l’exercice du pouvoir lui-même.  Cette illusion est précisément de confondre ses propres intérêts, c’est-à-dire des intérêts de situation, avec l’intérêt du peuple lui-même, et pire encore de faire passer les uns pour l’autre ». « La fonction royale est le plus difficile des métiers, la plus ardue de toutes les fonctions d’autorité. Le privilège de cette fonction ne libère pas celui qui l’exerce des règles communes de la morale, ou des principes du droit des gens ».
En opérant quelques adaptations, notamment en remplaçant les mots ‘‘Sire’’ (sa Majesté le Roi) par les mots ‘‘président Paul Kagame’’, et ‘‘France’’ par ‘‘Rwanda’’, le message contenu dans cette lettre est plus que jamais d’actualité.

 

A Monsieur Paul Kagame, Président du Rwanda,

Monsieur le Président,

La personne qui prend  la liberté  de vous écrire cette lettre, n’a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l’écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous ; elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votre puissance, vous ne pouvez lui donner aucun bien qu’elle désire, et il n’y a aucun mal qu’elle ne

souffrît de bon cœur pour vous faire connaître les vérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement, n’en soyez pas étonné, c’est que la vérité est libre et forte. Vous n’êtes guère accoutumé à l’entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin, pour âpreté et pour excès, ce qui n’est que la vérité toute pure. C’est la trahir que de ne vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d’attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.

Monsieur le Président,

Vous êtes né avec un cœur droit et équitable; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la jalousie, l’éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l’attention à votre seul intérêt.

Fénélon

Depuis une vingtaine d’années, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l’État, pour faire monter jusqu’au comble votre autorité qui était devenue la leur  parce qu’elle était dans leurs mains. On n’a plus parlé de l’État ni des règles ; on n’a parlé que du Président et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l’infini. On vous a élevé jusqu’au ciel, pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c’est-à-dire pour avoir appauvri le Rwanda entier afin d’introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l’État, comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets, sur qui votre grandeur est fondée. Il est vrai que vous avez été jaloux de l’autorité, peut-être même trop, dans les choses extérieures ; mais, pour le fond, chaque ministre a été le maître dans l’étendue de son administration.

Vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernent. Ils ont  bien montré au public leur puissance, et on ne l’a pas trop sentie. Ils ont été durs, hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. Ils n’ont connu d’autre règle, ni pour l’administration du dedans de l’État, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d’écraser, que d’anéantir tout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de vous tout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu’à l’idolâtrie, et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation. On a rendu votre nom odieux, et toute la nation rwandaise insupportable à tous nos voisins. […]

James Kabarebe décorant Paul Kagame

On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, on fit entreprendre à Votre Excellence, en 1996, la guerre de la République Démocratique du Congo (RDC) pour votre gloire et votre cupidité. Je cite en particulier cette guerre, parce qu’elle a été la source de toutes les autres. Elle n’a eu pour fondement qu’un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste ; d’où il s’ensuit que toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre, sont injustement acquises dans l’origine. Il est  vrai, Excellence, que les traités de paix subséquents semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu’ils vous ont donné les places conquises ; mais une guerre injuste n’en est pas moins injuste, pour être heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus ne sont point signés librement. On signe  le  couteau  sur  la gorge ; on signe malgré soi, pour éviter de plus grandes pertes ; on signe comme on donne sa bourse quand il la faut donner ou mourir. Il faut donc, Excellence, remonter jusqu’à cette origine de la guerre de la RDC, pour examiner devant Dieu toutes vos conquêtes.

Il est inutile de dire qu’elles étaient nécessaires à votre État : le bien d’autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est véritablement nécessaire, c’est d’observer une exacte justice. Il ne faut pas même prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours certaines places, parce qu’elles servent à la sûreté de vos frontières. C’est à vous à chercher cette sûreté par de bonnes alliances, par votre modération, ou par des places que vous pouvez fortifier  derrière ; mais enfin, le besoin de veiller à notre sûreté ne nous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin. Consultez là-dessus des gens instruits et droits ; ils vous diront que ce que j’avance est clair comme le jour.

En voilà assez, Excellence, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et  par conséquent hors de celui de l’Évangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute la région des Grands Lacs africains depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant  de scandales commis, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1995, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de la RDC. Examinez, sans vous flatter, avec des gens de bien si vous pouvez garder tout ce que vous possédez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis par une guerre si mal fondée […].

Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu’ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent, vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer de l’argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l’aumône et le nourrir. Le Rwanda entière n’est plus qu’un grand hôpital désolé et sans provision. Les magistrats sont avilis et épuisés. […]. Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C’est vous-même, Monsieur le Président, qui vous êtes attiré tous ces embarras ; car, tout le pays ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand pays si florissant sous un président qu’on  nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l’avaient point empoisonné.

Ngarambe en chapeau de cow-boy et Paul Kagame

Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l’amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus ; il est plein d’aigreur et de désespoir. La sédition s’allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n’avez aucune pitié de leurs maux, que vous n’aimez que votre autorité et votre gloire. Si le président, dit-on, avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu’à garder quelques places de la frontière, qui causent la guerre ? Quelle réponse à cela, Excellence ? Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. […] Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité, […] de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir en leur arrachant, par vos impôts […] et autres cotisations, le pain qu’ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages.

Mais, pendant qu’ils  manquent  de pain,  vous  manquez  vous-même d’argent, et vous ne voulez pas voir l’extrémité où vous êtes  réduit. Parce que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez vous imaginer que vous cessiez jamais de l’être. Vous craignez d’ouvrir les yeux ; vous craignez d’être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice, que votre propre repos, que la conservation de vos peuples, qui périssent tous les jours de maladies causées par la famine, enfin  que votre salut éternel incompatible avec cette idole de gloire.

Voilà, Monsieur le Président, l’état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yeux ; vous vous flattez sur les succès journaliers, qui ne décident rien, et vous n’envisagez point d’une vue générale le gros des affaires, qui tombe insensiblement sans ressource. […].

Paul Kagame et Andrew Mwenda

Tout le monde le voit et personne n’ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-être trop tard. Le vrai courage consiste à ne se point flatter, et à prendre  un  parti ferme sur la nécessité.  Vous ne prêtez  volontiers l’oreille, Monsieur le Président, qu’à ceux qui vous flattent de vaines espérances. Les gens que vous estimez les plus solides sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. Il faudrait aller au devant de la vérité, puisque vous êtes président, presser les gens de vous la dire sans adoucissement, et encourager ceux qui sont trop timides. Tout au contraire, vous ne cherchez qu’à ne point approfondir ; mais Dieu saura bien enfin lever le voile qui vous couvre les yeux, et vous montrer ce que vous évitez de voir. Il y a longtemps qu’il tient son bras levé sur vous ; mais il est lent à vous frapper, parce qu’il a pitié d’un président qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que, d’ailleurs, vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d’avec la vôtre, qui ne l’est pas, et vous humilier […].Votre religion ne consiste qu’en superstitions, en petites pratiques  superficielles.  […] Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. Vous n’aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n’eût été créé que pour vous être sacrifié. […].

On avait espéré, Excellence, que votre conseil vous tirerait de ce chemin si égaré ; mais votre conseil n’a ni force ni vigueur pour le bien. Du moins Tite Rutaremara, François Ngarambe, James Kabarebe, James Musoni, Louise Mushikiwabo, Ange et Jeannette Kagame,…Andrew Mwenda,…, devaient-ils se servir de votre confiance en eux pour vous détromper ; mais leur faiblesse et leur timidité les déshonorent et scandalisent tout le monde. Le Rwanda est aux abois ; qu’attendent-ils pour vous parler franchement? Que tout soit perdu ? Craignent-ils de vous déplaire? Ils ne vous aiment donc pas, car il faut être prêt à fâcher ceux qu’on aime, plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence. À quoi sont-ils bons, s’ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les biens qui ne sont pas à vous, préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire, réparer les maux que vous avez faits à l’Église, et songer à devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne ?

Je sais bien que, quand on parle avec cette liberté chrétienne, on court risque de perdre votre faveur ; mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut? Je sais bien aussi qu’on doit vous plaindre, vous consoler, vous soulager, vous parler avec zèle, douceur et respect; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur, malheur à eux s’ils ne la disent pas, et malheur à vous si vous n’êtes pas digne de l’entendre ! Il est honteux qu’ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C’est à eux à se retirer si vous êtes trop ombrageux et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut-être, Excellence, qu’est-ce qu’ils doivent vous dire ; le voici : ils doivent vous représenter qu’il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu, si vous ne voulez qu’il vous humilie ; qu’il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la gloire dont vous  avez fait  votre idole ; qu’il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs […] La personne qui vous dit ces vérités, Monsieur le Président, bien loin d’être  contraire à vos intérêts, donnerait sa vie pour vous  voir  tel que Dieu  vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.

Texte présenté par Jules Munyensanga.


Texte original : lettre à Louis XIV tirée de : Bruno Huisman et François Ribes, Les philosophes et le pouvoir , Paris, Editions Dunod, 1994, pp. 368-373. 

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