Rwanda – L’ethnisme hier et aujourd’hui
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Rubrique : Actualité, Documents
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Publié le 11 Déc 2017 par Gaspard Musabyimana

Le texte ci-après est tiré d’un document d’Aloys Ntiwiragabo. Hutu et Tutsi sont une réalité au Rwanda depuis des millénaires. Chaque Rwandais se reconnaît dans son ethnie. Le témoignage d’Aloys Ntiwaragabo est éloquent à ce sujet.

Mon propre constat sur la différence de traitement des ethnies par l’autorité administrative et sur les relations entre les ethnies sous la monarchie. A la révolution sociale de 1959 au Rwanda j’avais 12 ans et demi et j’étais en 5ème année primaire. Notre habitation était voisine de celle du sous-chef, située à une distance d’environ 400 m, mais aucune autre habitation n’était au milieu. Le chemin qui menait chez le sous-chef passait près de notre habitation. Mon père était tantôt veilleur, tantôt facteur. J’allais souvent chez le sous-chef en apportant ceci ou cela, notamment les légumes car mon père avait un jardin potager, 6 ou des patates douces dites « pour les chiens du sous-chef ». Mais j’ai constaté que le sous-chef les mangeait aussi, avec du lait bien sûr ! Je n’avais jamais lu les pièces d’identité des personnes qui passaient près de notre habitation en se rendant chez le sous-chef ou ceux que j’y trouvais, pourtant je savais distinguer le Hutu du Tutsi.

Je constatais que les Hutu et les Tutsi n’étaient pas traités de la même façon à la cour du sous-chef. Je connaissais tous les Tutsi de notre colline sur un rayon de 5 km et tous ceux qui habitaient le long de mon chemin de l’école estimé à 10 km, sans le demander à personne. Je les reconnaissais par leur comportement et leur mode de vie.

A l’école je savais distinguer les enfants Tutsi et les enfants Hutu aussi bien de ma classe que ceux des autres classes, venus de toute part dans le ressort de la paroisse couvrant un rayon de 20 km, alors qu’aucun enfant n’avait une pièce d’identité. Mais les Tutsi se distinguaient des Hutu par leur comportement.

Je distinguais le Hutu pasteur du Tutsi ayant le même nombre de vaches. Je n’ai jamais vu un Tutsi, si simple soit-il, pasteur ou pas, faire les corvées ou monter la garde chez le sous-chef. Je n’ai jamais vu un Tutsi porter le sous-chef et sa femme dans le hamac. Est-ce le colonisateur qui a exempté le Tutsi d’office ou c’était un acquis social antérieur ! Par contre les Hutu exemptés étaient ceux qui possédaient plusieurs têtes de vaches ! Lorsqu’un Hutu croisait un Tutsi sur le chemin, c’est le Hutu qui se mettait de côté et laissait le passage au Tutsi. Est-ce le colonisateur qui a ordonné ce respect et cette préséance au Tutsi ou c’était ancré dans la mentalité et la coutume avant son arrivée? Ceci pour conclure que le Tutsi, non seulement le dirigeant et dignitaire Munyiginya, était considéré comme supérieur au Hutu avant l’arrivée du colonisateur.

Les Hutu et les Tutsi se reconnaissaient eux-mêmes et s’identifiaient mutuellement à partir de leurs ancêtres respectifs partout où ils s’installaient tel que mentionné plus haut. On ne voit nulle part les familles Hutu et les familles Tutsi qui ont le même ancêtre malgré les mêmes dénominations de leurs clans respectifs. Concernant les relations entre Hutu et Tutsi en général, je donne l’exemple sur le beau-frère de notre sous-chef, le frère de sa femme. Il avait pris une propriété dans notre concession ancestrale et habitait entre mes deux oncles paternels. Mais je ne l’avais jamais vu chez nous ni chez mes oncles, je n’avais jamais vu mon père entrer chez lui, je n’étais jamais entré dans son enclos. Pourtant selon la coutume, lorsqu’on avait brassé la bière de banane ou de sorgho on conviait les voisins pour en partager, puisqu’à ce moment-là il n’y avait pas de débits de boisson ou cabarets en campagne pour la vendre et gagner un peu d’argent. Il en était de même lorsqu’un ami vous apportait de la bière ou lorsque, pendant les fiançailles, la famille du prétendant de votre fille apportait de la bière. Mais ce monsieur n’invitait jamais mon père et mes oncles, et eux ne l’invitaient pas non plus alors qu’il n’y avait aucun différend entre eux. La preuve étant que ce sont eux qui l’ont aidé à construire son logement après la destruction de sa maison par des vandalistes pendant la révolution de novembre 1959, et l’ont accompagné comme porteurs quand il s’est décidé à s’exiler en 1961. De même les autres Tutsi de notre colline ne nous fréquentaient pas et nous ne les fréquentions pas.

Je donne aussi l’exemple sur mes condisciples à l’école. Ce n’est qu’au chef-lieu de la paroisse de Muramba qu’il y avait le cycle complet du primaire de 1957 à 1961. Tous les enfants venant de tous les horizons dans le ressort de la paroisse depuis la 3ème année apportaient des provisions puisque la classe prenait toute la journée. Alors qu’en principe les enfants de provenance d’une même zone se mettaient ensemble pour partager leurs provisions pendant la pause de midi, les enfants Tutsi se détachaient de leurs groupes et se regroupaient seuls pour partager leurs provisions à part quelle que soit leur provenance. Les Hutu et les Tutsi s’identifiaient d’eux-mêmes mutuellement alors que personne ne nous indiquait nos ethnies respectives.

Aloys Ntiwiragabo

L’intégralité de document :Rwanda-Ethnisme

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