Rivalités franco-belges au Rwanda et polémiques journalistiques. Un livre du Pr Emmanuel Nashi
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Publié le 10 Août 2018 par Nicaise Kibel’bel Oka

Rivalités franco-belges au Rwanda et polémiques journalistiques
Un livre d’ Emmanuel Murhula A. Nashi. Editions L’Harmattan/Paris, 2018, 342 pages

Décortiquer et orienter sa réflexion sur les idées reçues, telle est la démarche de l’auteur, Emmanuel Murhula A. Nashi. Ces idées reçues et propagées reposent sur :

  1. le conflit rwandais a opposé deux camps,l’armée gouvernementale Hutu et la rébellion Tutsi du FPR.
  2. l’offensive du FPR fut la conséquence directe des massacres perpétrés par les premiers à la suite de l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana et dans le but pour les seconds de « rétablir l’ordre ».
  3. le retrait belge de la MINUAR après l’assassinat des Casques bleus fut dicté par l’inertie su Conseil de sécurité de l’ONU et son refus d’élargir la nature du mandat de ses soldats.
  4. contrairement à la France qui a toujours soutenu le régime Habyarimana, la Belgique a adopté une position de neutralité dans le conflit, son seul souci étant la pacification du Rwanda, le développement démocratique et le partage du pouvoir entre les différents acteurs politiques. (page 35). L’auteur y ajoute une 5ème idée reçue présente dans tous ces titres : « durant le génocide de 1994, entre 800 mille et 1 million des Tutsi auraient été exterminés, ainsi que quelques Hutu qualifiés de « modérés », dont on ne se soucie peu du nombre exact ». ces idées reçues ont été inoculées par les médias dominants aussi bien en Belgique que partout à travers le monde.

Selon l’auteur, aucune de ces assertions ne correspond exactement à la réalité, bien au contraire il s’agit même de contre-vérité (page 35). Parce que le conflit rwandais, en plus d’opposer l’armée rwandais aux rebelles du FPR, comporte également une dimension internationale pour avoir impliqué directement l’Ouganda, de même que d’autres Etats (France, Etats-Unis, Royaume-Uni, Belgique, Israël, etc) et que l’offensive généralisée du FPR eut pour but de s’emparer du pouvoir, l’arrêt du génocide n’étant qu’une conséquence de la victoire militaire. Ces idées reçues ne furent que des «  mensonges grossiers » (…) totalement institutionnalisées sur le Rwanda et font désormais partie intégrante de l’idée (fausse) que les Occidentaux se font de cette période ».

Les mensonges du récit officiel

Le premier mensonge réside dans « l’assimilation remarquablement efficace des Hutu aux méchants, perpétrant un « génocide » prémédité contre les Tutsi, et du FPR de Kagame aux gentils défenseurs et sauveurs à la fois des Tutsi, du Rwanda et de l’Afrique centrale (page 38). La guerre du Rwanda se fondait sur les enjeux géopolitiques et géostratégiques, à mille  lieux du récit simpliste et compassionnel propagé par les médias mainstream alimentés par la controverse des Africanistes dont Colette Braeckman et Pierre Péan. La 1ère option représentée par Collete Braeckman attribue le déchaînement de la violence à un caractère essentiellement ethnique sinon social ; la 2ème option dite instrumentaliste traite la question ethnique davantage sous l’angle d’une doctrine politique etbnicisme) permettant aux dominants de brouiller les véritables enjeux sociaux au profit d’une pseudo-rivalité (Filip Reyntjens et autres). Enfin , la 3ème option dite contextualiste s’attache à montrer la fausseté du point de vue instrumentaliste.

L’intervention des Etats français et belge dans la guerre du Rwanda de 1994 était une polémique dans une polémique, à travers des journalistes, spécialistes, journalistes-écrivains et des chercheurs universitaires mais aussi des diplomates. Ce qui soulève la difficulté que pose l’établissement des faits, notamment à cause de leur exploitation à des fins politiques et idéologiques.

Partant du postulat que la France et la Belgique sont accusées d’avoir soutenu respectivement le régime Habyarimana et la rébellion du FPR, l’auteur pose la problématique de la couverture des conflits armés, l’un de plus grands dilemmes de la presse parce qu’aussi les journalistes sont souvent sommés de choisir leur camp et les choses deviennent plus graves lorsque les journalistes doivent couvrir des guerres où leur propre pays est engagé (p74). D’où le questionnement : « les spécialistes Afrique des médias francophones européens ont-ils couvert ce conflit avec professionnalisme requis ou bien à l’inverse, ont-ils été entraînés dans une spirale des « propagandes dominantes ? » (page 75).

La réflexion de l’auteur tourne autour de la capacité ou non des journalistes de métropole à rapporter avec la complexité requise un événement aussi chargé d’émotion que le génocide rwandais. Quelle a été leur degré de vigilance non seulement au piège de la simplification émotionnelle mais aussi leur potentiel de résistance aux pressions politiques ? Pour un pays potentiellement mal connu sinon pas du tout  du public comme de la plupart de journalistes.

La complexité de la démarche intellectuelle

Pour Emmanuel Murhula Nashi, la carence de la complexité dans la démarche intellectuelle de biens des journalistes de métropole, avec un esprit formaté dans la logique cartésienne, les pousse à rester dans le raisonnement selon lequel soit une chose, soit son contraire. Soit on a raison, soit on a tort ; soit on dit la vérité, soit on ment. Soit on est coupable, soit on est innocent, etc.

Ils n’envisagent pas toute chose en alliance avec son contraire parce que le contraire d’une vérité peut ne pas être nécessairement un mensonge mais une contre vérité qui n’en détruit pas pour autant la première. Faute de cette complexité, l’identité sociale de la profession journalistique occidentale est marquée du sceau du « journalisme compassionnel » (page 78). Au Rwanda, les journalistes ont voulu qu’il y ait de bons d’un côté et de méchants de l’autre dans la polarisation entre Tutsi et Hutu.

Lors de la guerre qui a accouché du génocide rwandais, à l’instar de toutes les autres ayant charrié massacres et crimes de masses, les intellectuels interventionnistes et même les principales ONG humanitaires, tout le monde s’en est tenu à la version officielle fabriquée par les Etats-Unis et le camp rwandais vainqueur de la guerre (page 84).

Face à ce conflit armé, Colette Braeckman et Pierre Péan ont suspendu leur vigilance en se comportant comme la grande majorité de l’élite journalistique lors des conflits armés pour enfin se retrouver face à face dans une « guerre de plumes » violente que l’auteur qualifie de métapolémique journalistique.

Rôle du journaliste en temps de guerre

L’auteur, qui est lui-même journaliste et enseignant de journalisme, appelle le journaliste dans une situation de guerre à choisir de jouer le rôle de témoin neutre en refusant de s’impliquer dans le conflit ou bien de se rallier à l’un des deux partenaires. Ce ralliement pouvant aller d’une simple approbation tacite à la constitution d’une véritable coalition. (page 87). le ralliement à un camp  de la part des journalistes  est d’abord perceptible dans l’existence d’une coalition qui se traduit « par une prise de parole à la place de l’allié, une proposition d’arguments conjoints, des formules d’approbation et de désapprobation », perceptibles à travers des vérités simplistes désignant les « bons » d’un côté, et les « méchants » de l’autre.

 Croire les menteurs quand ils disent la vérité ?

Le problème fondamental dans ce raisonnement mutilé aussi bien de Péan que Braeckman, écrit Emmanuel Murhula Nashi, réside dans le piège de la simplification du paradigme cartésien qui voudrait qu’un témoin soit quelqu’un qui, ou bien dit la vérité, ou bien ment. Or, une personne qu’on qualifie de menteur est également quelqu’un qui, en d’autres circonstances, dit la vérité. Le défi réside dans la capacité de l’observateur a discerner à quel moment le témoin ment manifestement, et à quel moment il dit la vérité. Ce qui est au demeurant le travail des juges et des enquêteurs, journalistes ou autres. (page 116) Le professionnalisme devrait inciter à la plus grande circonspection à l’égard des témoignages et commande de ne pas balayer d’un revers de la main tous témoignages avant examen. De fausses certitudes, des opinions, des idées préconçues, de la colère, parfois s’imposent à la place des faits établis. Mais où trouver une démarche rigoureuse permettant de proposer une explication suffisamment neutre lorsque les événements ont généré des positions a priori irréconciliables ? La complexité impose alors de substituer au principe de disjonction (entre les thèses, entre les disciplines, entre les notions,entre le sujet et l’objet, entre le mensonge et la vérité, entre les experts, etc), un principe qui, tout en maintenant la distinction, essaie d’établir la relation (page 133).

Peut-on, s’agissant des journalistes, maintenir le cap de la réflexivité sur un sujet aussi complexe qu’est le génocide rwandais mêlant catastrophes humanitaires, secrets d’État et intérêts nationaux, de surcroît dans un contexte de guerre où la gestion médiatique de la violence est devenue un enjeu de la lutte politique entre les nations ? Là est la question.

Une guerre de géopolitique africaine et internationale

La guerre du Rwanda a mêlé à la fois les ambitions africaines et des visées géopolitiques venues de l’Occident : la realpolitik à l’oeuvre dans le dossier du Rwanda comme dans la plupart de dossiers touchant à la raison d’État (karachi, Angolagtae, Elf, Lumumba, rainbow Warrior, etc). Elles concernent des faits cachés d’une politique criminelles menée au nom des intérêts dits nationaux, une politique qui pousse « les grandes puissances à séparer les vérités qui peuvent être dites de celles qu’il vaut mieux oublier parce qu’elles

Emmanuel Nashi

portent le signe de leurs compromissions. Voilà pourquoi la raison d’État a soit caporalisé la justice, soit l’a tenue à l’écart, soit l’a rendue complice.  En faisant semblant de considérer toute guerre en Afrique noire comme un « conflit ethnique », on ramène le fait géopolitique majeur de l’Afrique à l’ethnie et à ses subdivisions. Ce qui convient de récuser calmement mais fermement  car de tels réductionnismes qualifiant de guerre civile un conflit armé mettant en cause le caractère exclusivement interne sont dangereux et faussent toute bonne perception des faits. La guerre du Rwanda de 1994 a impliqué au moins un pays africain, l’Ouganda sans parler de l’intervention décisive des Etats étrangers tels que les Etats-Unis, le Royaume -Uni ou encore Israël. (page 205) La guerre du Rwanda est à ranger dans les types de conflits internationaux répertoriés par le théoricien des relations internationales Dario Battistella, c’est-à-dire les guerres d’intervention dans des guerres civiles se déroulant dans des pays tiers. Les conflits ramés internes au pays s’articulent avec des réseaux régionaux et internationaux, et en se cachant sur le prétexte ethnique, on biaise à volonté l’analyse des facteurs premiers des guerres africaines que sont les richesse naturelles qui, à la fois financent les conflits en constituent les enjeux : rentes pétrolières, diamant, métaux précieux, narcodollars,, enjeux fonciers, ressources forestières…

 L’arbre qui cache la forêt congolaise

L’auteur mentionne les intérêts géostratégiques tournant autour du potentiel minier du grand Congo voisin ainsi que la volonté des Français d’y supplanter l’ancien colonisateur belge, puis celle des dirigeants anglo-américains d’y évincer les Français dès les années 1990. et devant les risques de décomposition du Zaïre, le Rwanda restait un pôle intéressant d’influence  politique et économique dans la région. (page 225) Voilà pourquoi la guerre du Congo est une véritable opération de pillage qui rapporte gros aux Etats voisins et occidentaux, au premier chef les Etats-Unis, le Royaume -Uni et Israël. C’est ainsi que l’appropriation des ressources congolaises était très vite devenue l’enjeu de la guerre. A leurs yeux, le Rwanda, le Burundi et  l’Ouganda n’étaient que de point de passage pour Washington qui visait ce qui était considéré comme le pré-carré belge, devenu  français entre-temps, la destination finale, à savoir la RD Congo..

On s’arrêtera sur la conclusion de Cartier-Bresson : « la guerre du Rwanda de 1990-1994 présentait les caractéristiques classiques du conflit armé à distance entre puissances, sous couvert de proxys : un mélange de luttes de pouvoir, d’interventions plus ou moins discrètes et intéressées des pays frontaliers, de pillage des ressources par l’ensemble des acteurs du conflit à des fins stratégiques et d’enrichissement , d’ingérence des pays les plus puissants dans le champ de relations internationales et de présences discrètes des multinationales ».

Personne n’ira faire la paix au Rwanda à la place des Rwandaises et des Rwandais.mutatis mutandi pour la RDCongo.

Nicaise Kibel’bel Oka

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