Assassinat du président Habyarimana : l’ère des médias-mensonges
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Plusieurs personnes m’ont interpellé concernant les nouvelles « révélations » de Médiapart et de Radio France désignant « deux extrémistes du régime, les colonels Théoneste Bagosora, et Laurent Serubuga, comme ‘les principaux commanditaires de l’attentat du 6 avril 1994 » et qui font à nouveau les choux gras des principaux médias francophones depuis quelques heures (la Libre Belgique, Le soir, France 24, TV5 Monde, RFI, France 24, Le monde (dans une moindre mesure), ….

Je voudrais tout d’abord, exprimer mon profond dégoût face à la manière dont une grande partie de la presse francophone belge et française traite le dossier rwandais en particulier celui de l’attentat du 6 avril 1994, considéré comme l’élément déclencheur du génocide et qui a fait basculer le destin de notre pays et de notre région en ayant comme conséquences directes et indirectes la mort de plusieurs millions de personnes essentiellement des rwandais et des congolais.

Je suis écœuré par la manière dont cette presse traite avec légèreté ce dossier, comme si on couvrait le sujet du vol d’une baguette chez le boulanger et suis souvent attristé par la manière dont certains de nos compatriotes qui se présentent pourtant comme étant en première ligne des garants de la mémoire des victimes, relayent ces intoxications, comme si ils étaient plus intéressés par voir tel ou tel désigné comme responsable de l’attentat, plutôt que par obtenir des réponses convaincantes sur les questions qu’ils se poseraient au sujet de notre tragique histoire récente.

J’espère que ce n’est pas de cette même manière que cette presse traite les autres conflits de par le monde, car ayant personnellement appris énormément de choses au travers de cette presse mainstream, il me faudrait alors remettre en doute tout ce que je pense savoir du monde qui nous entoure.

Avant d’en venir au contenu de cette note, et de vous expliquer les raisons de mon écœurement je voudrais faire un historique des principaux éléments qu’on connait sur l’attentat pour vous situer la note dans son contexte.

Depuis le 1er octobre 1990 le Rwanda était dans une situation de guerre qui opposait l’armée régulière du Rwanda (FAR pour forces armées rwandaises) à la rébellion du FPR pour Front patriotique rwandaise. Durant cette période du 1er octobre 1990 au 5 avril 1994, le Rwanda a été le théâtre de différents crimes dont des assassinats politiques, des crimes de guerre, ainsi que des violations graves du droit international humanitaire (crimes contre l’humanité ou génocide) commis essentiellement contre les populations vivant au nord du Rwanda (les Hutu vivant dans ces régions, ainsi que certaines communautés tutsis comme les Babogwe, un clan tutsi du nord du Rwanda presque entièrement décimé).

Ces massacres au nord du pays, ont poussé les habitants de ces régions à quitter leurs foyers pour se déplacer à l’intérieur du pays, au point que le 5 avril 1994, le Rwanda comptait un million de déplacés internes soit un rwandais sur 7, vivant pour la plupart dans le camp de déplacés de Nyacyonga.


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Durant cette période, des négociations pour sortir de cette guerre qui faisait tant de victimes civiles et parvenir à une paix durable négociée prenant en compte les intérêts de chaque citoyen rwandais ont été entamées en Tanzanie.

C’est dans ce climat que le 06 avril 1994 vers 20h30, alors qu’il revenait de Dar es Salam dans le cadre de la signature de ces accords de paix, l’avion qui transportait le Président du Rwanda Juvénal Habyarimana et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira ainsi que plusieurs hautes personnalités des régimes rwandais et burundais de l’époque dont le Général Déogratias Nsabimana, chef d’état-major des Forces armées rwandaises a été abattu alors qu’il entamait sa descente sur Kigali. L’avion s’est craché, dans la résidence du Président du Rwanda, notamment sous les yeux de Jean-Luc, son fils.

Dès le 7 avril 1994 (parfois même durant la nuit du 6 au 7 avril) : des barrages routiers sont mis en place dans les zones contrôlées par les forces gouvernementales de l’époque et dès la matinée du 7 avril, plusieurs politiciens de l’opposition au régime alors en place dont la première Ministre de l’époque, Agathe Uwilingiyimana, qui était pourtant gardée par des casques bleus dont 10 belges, sont assassinés. Les casques bleus belges seront désarmés, avant d’être conduits dans un camp militaire à proximité ou ils seront tués par des blessés de guerre de l’armée rwandaise qui les accusent d’avoir abattu l’avion.

Progressivement les massacres qui dans les premières heures semblent viser les opposants au régime en place vont viser tous les citoyens considérés à tort ou à raison comme étant des complices du FPR auxquels seront assimilés tous les tutsis du Rwanda sans aucune distinction de genre ou d’âge. C’est le début du génocide commis contre les tutsis durant lequel on estime que près de 75% des tutsis qui vivaient à l’intérieur du Rwanda seront exterminés, le plus souvent à l’arme blanche.

En parallèle à ces événements, toujours dans la matinée du 7 avril 1994 ( ou dès la nuit 6 au 7 avril selon certaines sources) le Front patriotique rwandais lance une offensive générale sur le Rwanda (sur quatre axes stratégiques). Des contingents (entre 600 et 3000 hommes) déjà installés à Kigali qui y sont venus dans le cadre des accords d’Arusha sortent du bâtiment du CND ou ils étaient installés, et commencent le massacre de familles essentiellement Hutu habitant dans le quartier Remera qui se trouve à proximité.

Durant 3 mois, le Rwanda, sera le théâtre de l’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’humanité, sous le regard de la « communauté internationale » qui après avoir pourtant chanté à tue-tête « plus jamais ça » dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, assiste en spectatrice à une horreur qu’elle avait largement les moyens d’endiguer et d’arrêter.

En effet, dans le cadre des accords de paix d’Arusha, l’ONU avait envoyé une Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda dotée d’une force de 2500 hommes, un chiffre conséquent pour un territoire aussi petit que le Rwanda d’autant plus qu’elle pouvait être rapidement renforcée.

Le 16 avril alors que les massacres battent leur plein, la Belgique (qui pourtant dès le début du 20 ème siècle s’est ingérée dans les affaires du Rwanda sans que les rwandais le demandent) décide de retirer son contingent de 780 militaires, suite à l’assassinat des 10 casques bleus. En coulisse, la Belgique pousse l’ONU à adopter une résolution de la HONTE (résolution 912) réduisant l’effectif de la MINUAR de 2500 à 270 effectifs, alors que les massacres battent leur plein et qu’on parle déjà de génocide visant les tutsis.

L’horreur prendra fin le 4 juillet 1994, avec la prise de Kigali par le FPR et l’exode de plus de 2 millions de Hutu (près d’un rwandais sur 3) qui fuient les exactions du FPR essentiellement dans le Zaïre voisin. Ce sera le début d’un nouveau drame humanitaire et d’une déstabilisation de la région dont les conséquences se font encore vivement sentir aujourd’hui.

Dès le mois d’avril 1994, différentes thèses, ont été avancées par divers acteurs, et alimentées par les belligérants au conflit, par des services de renseignements étrangers (belge et français surtout), ainsi que par une multitude de publications sur le sujet.

Je vous partage quelques unes de ces thèses, parfois farfelues, qui ont été avancées pour vous donner une idée du bordel que ça a été (en ayant à l’esprit ce que ces intoxications ont du représenter pour les familles des victimes directes ou indirectes de l’attentat):

Deux journaux belges ont avancé à la fin de l’année 1995 la thèse selon laquelle ce serait… Mobutu qui serait à l’origine de l’attentat sur base de documents des renseignements militaires belges datés d’avril 1994. Je ne m’y attarde même pas.

Un moment, la piste burundaise a été avancée, au motif que ce serait le Président du Burundi qui était en réalité visé et non Habyarimana, thèse rapidement écartée pour la simple raison que ce n’est qu’en dernière minute que le Président du Burundi est monté dans cet avion. Il est en effet matériellement impossible de prévoir un tel attentat en un si court laps de temps, sans même parler des difficultés pour l’opposition burundaise de l’époque de s’infiltrer au Rwanda.


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La thèse des mercenaires ou militaires français a également été évoquée. Cette dernière était essentiellement basée sur les « révélations » de Collette Braeckman (dans son livre « Histoire d’un génocide ») qui alors qu’elle était dans son bureau à Bruxelles a reçu « par porteur » « une méchante feuille de papier quadrillée, pliée huit fois et dissimulée dans une enveloppe de fortune, qui n’était qu’un papier maladroitement collé » dans lequel « Thaddée », un « extrémiste de la CDR » qui, alors qu’il a le « bras droit arraché et sentant la mort approcher» a décidé d’écrire cette lettre car ayant dans ses vrais amis « deux belges » il ne supporte pas qu’on accuse les belges et veut dire la vérité sur l’attentat qui aurait été œuvre de membres de la CDR dont lui ainsi que deux français dans le but de « tester » l’ONU et également « déclencher le carnage ». Je ne m’y attarde pas non plus.

La thèse d’opposants du sud a également été avancée. Il faut en effet savoir qu’ au delà du clivage ethnique, le Rwanda était à l’époque traversé par un clivage régional concernant les Hutu entre ceux du nord (Kiga) et du Sud (Nduga). Des frustrations existaient au sud du fait que le régime de l’époque était accusé de favoriser les personnes de la région du Président et plus généralement les Hutu du nord du pays. Début avril 1994, des rumeurs de coup d’état orchestré par des personnalistes du sud sont propagées sur la RTLM notamment suite à une réunion convoquée par Agathe Uwilingiyimana le 4 avril 1994 rassemblant essentiellement des militaires et politiciens du sud dans laquelle elle aurait exprimé son ras le bol de Habyarimana et son désir de le renverser.

C’est dans ce climat délétère de suspicion d’un coup d’état par ces personnalités que l’avion est abattu. Dès les heures qui suivent l’attentat ces personnalités sont assassinées essentiellement par la garde présidentielle. La thèse n’a pas fait long feu, car il parait invraisemblable que des personnalités politiques de haut rang, qui connaissent l’exécrable climat qui régnait dans le pays à cette époque, ne prennent pas plus de mesure quant à leur sécurité sans même parler du manque de moyens pour commettre un tel attentat.

La thèse des belges a également été avancée. C’est cette rumeur qui est d’ailleurs à l’origine de l’assassinat des dix casques bleus belges. Selon cette thèse, ce sont des belges qui auraient abattu l’avion pour le compte du FPR. Cette rumeur a été alimentée par le fait que l’équipe du lieutenant Lotin a été aperçue le 6 avril 1994 dans le parc de l’akagera en compagnie d’officiers du FPR et que le soir même une jeep mitrailleuse de la MINUAR semblant correspondre à celle du lieutenant Lotin a été aperçue près du lieu supposé d’où les missiles seraient partis. Si cette thèse permet d’expliquer des comportements étranges et à ce jour inexpliqués de l’équipe du Lieutenant Lotin (la Mission parlementaire belge au sujet de la mission dans l’akagera n’a pas donné d’explications sur une telle sortie non autorisée par la hiérarchie (dans un climat pourtant tendu) se contentant de donner l’étrange explication d’une mission plus « touristique qu’opérationnelle »), elle n’est pas étayée par des éléments de preuve ou des témoignages de premier plan et n’a dès lors pas été suivie par les juridictions qui s’y sont penchées.

Les deux grandes thèse qui ont dès lors le plus alimenté la controverse et qui suscitent encore aujourd’hui des tensions sont d’une part la thèse des « extrémistes Hutu » et d’autre part la thèse du FPR.

Selon les protagonistes de la première thèse, des radicaux de l’ancien régime (un cercle tournant autour de la veuve du Président Habyarimana), mécontents des concessions faites par le Président Habyarimana au FPR dans le cadre des accords d’Arusha(comme par exemple l’intégration des militaires du FPR dans l’armée nationale, et la distribution des posts d’officiers à 50-50) et des privilèges qu’ils perdaient, auraient envisagé « l’apocalypse » pour empêcher ces accords de se mettre en place. Ils auraient planifié d’éliminer tous les tutsis de l’intérieur du pays, et également éliminer le Président Habyarimana ainsi que le Général Déogratias Nsabimana qui étaient des obstacles à leur plan.

Cette thèse est renforcée par le fait que dès le 6 avril au soir des barrages ont été mis en place dans Kigali, et les massacres d’opposants politiques ont eu lieu dès la matinée du 7 avril. Cette thèse explique également comment en si peu de temps (à partir du 7 avril) les massacres de population (les tutsis et tous les hutu considérés à tort ou à raison comme complices du FPR ou assimilés au faciès aux tutsis) à grande échelle ont commencé pour progressivement se commettre dans toutes les communes du pays (une seule commune, Giti, étant la seule non touchée).

Cette thèse est également renforcée par le fait que les 10 casques bleus belges ont été tués le 7 avril. Le motif de l’assassinat commandité par les « extrémistes hutu » aurait été alors de pousser la MINUAR à se désengager du Rwanda afin de commettre le génocide.

Selon les protagonistes de la seconde thèse ce serait au contraire le FPR qui a abattu l’avion. Le mobile avancé par les protagonistes de cette thèse est le fait que le FPR n’avait en réalité jamais voulu des accords d’Arusha qui prévoyaient à terme, la tenue d’élections au Rwanda. Pour eux, le FPR ayant l’antipathie d’une grande majorité de la population n’avait aucune chance de gagner les élections et ne pouvait dès lors que passer par la voie armée plutôt que démocratique pour prendre le pouvoir.

Les tenants de cette thèse ajoutent qu’il ne suffisait pas au FPR de prendre le pouvoir, mais encore fallait t’il le conserver. De la vient le deuxième mobile du FPR, en assassinant le président et en lançant dès le lendemain (ou le soir même) une offensive générale sur le pays, le FPR n’aurait pas ignoré les conséquences que cela allait entrainer contre les Tutsi de l’intérieur, à savoir leur tentative d’extermination par des « miliciens Hutu » en guise de représailles. Les protagonistes de cette thèse prétendent que Paul Kagame et ses hommes connaissaient ces conséquences et les auraient même recherché (et encouragés notamment en infiltrant des milices) pour pouvoir se présenter par la suite en libérateur et obtenir une légitimité internationale en se présentant comme les sauveurs des Tutsi et en mettant la communauté internationale face à sa conscience d’avoir abandonné les rwandais, en particulier les tutsis, au moment fort des massacres.

Cette thèse est renforcée par le fait que d’un point de vue militaire, il est « matériellement impossible » de profiter d’un événement comme l’attentat pour lancer en quelques heures une offensive militaire générale sur un, pays, alors qu’une telle offensive qui implique des milliers d’hommes sans parler de la logistique qui va avec, demande des mois de préparation.

Cette thèse est également renforcée par le fait que dès le mois d’avril 1994, le FPR s’est opposé à toute intervention étrangère au Rwanda qui aurait pu arrêter les massacres et accessoirement, préserver le statut quo concernant les positions des belligérants en demandant aux militaires étrangers de quitter le pays sous peine d’être considérés comme des forces combattantes. Le 30 avril 1994, ce dernier a également fait du lobbying à New York afin de faire rejeter une intervention de l’ONU qui envisageait d’envoyer rapidement une nouvelle force pour mettre fin aux massacres en cours.

Quelque soit la thèse privilégiée, cet attentat, qui a emporté la vie de deux chefs d’Etat en exercice n’est donc pas un « détail » de l’histoire du génocide, mais un élément majeur qui peut nous permettre de comprendre la mécanique de l’horreur.

Comme vous pouvez vous en douter en voyant les thèses en présence véhiculées dans des livres, des articles de journaux, des notes de services de renseignements, des rapports de commissions nationales, des centaines peut être même des milliers de documents qui se contredisant souvent les uns les autres ont été produits, de sorte que en sortir un, sans le remettre dans le contexte de ce qu’on connait aujourd’hui, en particulier les éléments judiciaires relève pour moi, de la faute professionnelle et de l’intoxication de l’opinion publique.

Avant donc d’en venir à cette note des renseignements français (je vous promets on y arrivera) je vous propose un aperçu des éléments judiciaires qui existent aujourd’hui sur cet attentat.

Le 8 novembre 1994, après avoir complètement failli à protéger la population rwandaise, l’ONU a décidé d’aider la société rwandaise à se reconstruire en créant le Tribunal pénal international pour le Rwanda en vue d’engager des poursuites « contre les personnes présumées responsables d’actes de génocide ou d’autres violations graves du droit international humanitaire permettraient » commis au Rwanda du 1er janvier 1994 au 31 décembre 1994, car cela contribuerait « au processus de réconciliation nationale ainsi qu’au rétablissement et au maintien de la paix ».

Je passe la nouvelle faillite judiciaire de l’ONU au travers du TPIR qui malgré des enquêtes fouillées, a, suite à des pressions politiques, refusé de poursuivre également les crimes internationaux (et donc rentrant dans sa compétence) commis par le Front patriotique rwandais durant cette période pour en venir directement à la question de l’attentat à laquelle un Tribunal Pénal International était le mieux placé pour y apporter une réponse dans la mesure ou les nouvelles autorités, étant elles mêmes soupçonnées de ce crime, n’étaient pas en position de donner une réponse crédible sur les circonstances de cet attentat.

Malgré que le TPIR n’envisageait pas au départ pas de poursuivre les crimes du FPR, une enquête sur les auteurs de l’attentat fut rapidement confiée à une équipe d’enquêteurs dans la mesure ou la thèse privilégiée par le Procureur menait aux « extrémistes Hutu » que le TPIR s’apprêtait à juger (dont Théoneste Bagosora « désigné » par la fameuse note de la DGSE comme commanditaire de l’attentat).

Les enquêtes du TPIR

A la fin de l’année 1996, une équipe d’enquêteurs du TPIR (menée par l’enquêteur australien Michael Hourigan) a donc été envoyée au Rwanda par Louise Arbour, alors procureure pour enquêter sur l’avion. Très rapidement l’équipe recueille sur place des informations sur les auteurs de l’attentat désignant le FPR comme commanditaire et non la piste initialement envisagée. Michel Hourigan convoque Louise Harbour, fortement intéressée par les résultats de l’enquête qui l’invite à La Haye.

Dans son bureau, l’attitude de Louise Arbour change complètement, elle lui dit que l’attentat ne fait pas partie des mandats du TPIR alors que c’est pourtant elle qui l’a mandaté pour faire l’enquête, et que l’article 4 des statuts évoque expressément les « actes de terrorisme ». L’enquêteur est contraint de s’exécuter, mais dénoncera ultérieurement cette attitude, en témoignant et écrivant sur cet épisode.

Durant la même période, le 9 janvier 1997, s’ouvre au TPIR le premier procès pour génocide, celui de Jean Pierre Akayesu, ancien Bourgmestre de Taba, qui sera la première personne condamnée pour génocide par le TPIR le 2 octobre 1998.

Même si les enquêteurs du TPIR s’intéressent dans un premier temps, en priorité aux dignitaires de l’ancien régime accusés d’être responsables du génocide, ces derniers se rendent compte au fur et à mesure de leurs investigations de l’ampleur des crimes commis par le FPR durant la même période.

Conscients du caractère sensible de ce type d’enquêtes notamment après que l’enquête sur l’attentat avait été bloquée en très haut lieu (le nom de Kofi Anan, alors secrétaire général de l’ONU a été évoqué), l’équipe décide d’agir dans le plus grand secret.

L’équipe est créée en février 1999 à Kigali, par Bernard Muna, procureur adjoint au TPIR. Etant donné que les enquêteurs sont au Rwanda officiellement pour enquêter uniquement sur le génocide des tutsis (et plus particulièrement la responsabilité des dignitaires de l’ancien régime poursuivi pour cela), ils ont une certaine lattitude d’enquête au Rwanda et c’est sous ce couvert que les investigations sont menées sur les crimes du FPR.

C’est cette équipe qui documentera les « infiltrations des milices » par le FPR, documentera les principaux sites de massacres commis contre les Hutu durant cette période, et même si cela ne fait plus partie de leur mandat, l’équipe enquête sur l’attentat et parvient à nouveau à la conclusion que c’est le FPR qui en est le commanditaire. Les résultats de l’enquête sont communiquées le 1er octobre 2003 dans un document ultra confidentiel, seulement divulgué en avril 2018, par la journaliste canadienne Judi Rever qui l’a reçu d’une lanceuse d’alertes (whistleblower). En octobre 2018, l’ensemble du document est publié par le journal Marianne, de sorte qu’il est aujourd’hui dans le domaine public. Ce document identifiait déjà à l’époque une liste de 518 témoins potentiels qui pourraient comparaitre si des poursuites étaient effectivement engagées.

A la fin des années 90 débute le procès du Colonel Bagosora, désigné par cette note de la DGSE, comme le commanditaire de l’attentat. Pourtant malgré qu’il est mis en accusation, malgré que pas moins de 12 chefs d’accusations sont retenus contre lui, l’attentat ne figure pas dans l’acte d’accusation, pour la simple et bonne raison qu’aucun élément crédible n’a été recueilli en ce sens malgré les menées à ce sujet.

La procédure française

Le 31 août 1997, Sylvie Minaberry, la fille de Jean-Pierre Minaberry, co-pilote de l’avion qui était de nationalité française (au même titre que les deux autres membres de l’équipage) porte plainte contre X avec constitution de partie civile à Paris pour que les assassins de son père soient poursuivis. Les familles des 11 autres victimes (rwandaises et françaises) se joignent également à la procédure.

Le dossier est confié à Jean-Louis Bruguière, l’un des juges anti-terroristes les plus réputés de l’Hexagone. Le 17 novembre 2006, après avoir étudié les différentes thèses en présence, le juge délivre ses conclusions et lance des mandats d’arrêts contre 9 membres du FPR dont James Kabarebe (à l’époque chef d’Etat major de l’armée rwandaise) et Faustin Kayumba Nyamwasa (à l’époque ambassadeur du Rwanda en Inde) qui figurent aux première et deuxième place de la liste. Le juge conclut que le principal commanditaire de l’attentat est le Général Paul Kagame qui ne peut être poursuivi en raison de son immunité des chefs d’Etat en exercice mais appel le TPIR à le poursuivre car l’immunité ne joue pas devant les juridictions pénales internationales.

Kigali rompt immédiatement les relations diplomatiques avec la France, expulse l’ambassadeur de la France au Rwanda et demande la fermeture immédiate de toutes les institutions françaises du Rwanda dont le lycée français. Le centre culturel français sera par la suite détruit pour « contravention aux normes d’urbanisme ».

Moins de 6 mois après l’émission de ces mandats d’arrêts, alors que le régime rwandais qui se présente comme le garant de la mémoire des victimes du génocide n’avait jamais jugé opportun d’enquêter sur l’attentat ayant déclenché le génocide, le gouvernement charge un «comité indépendant » d’experts chargé de l’enquête sur le crash du 6 avril 1994. Le rapport plus connu sous le nom du rapport « Mutsinzi » rend ses conclusions le 11 janvier 2010 et attribue la paternité de l’attentat à l’ « akazu » (cercle proche de l’ancien président) et désignant nommément le Colonel Bagosora comme étant la « cheville ouvrière » de l’attentat.

Durant la même période, Paul Kagame est interrogé dans l’émission hard talk de la BBC sur l’attentat. Dans un style qui lui est propre consistant à expliquer et justifier un crime qui lui est reproché mais sans aller jusqu’à le revendiquer clairement, répond aux questions du journaliste. «J’ai été réfugié en dehors du Rwanda pendant 30 ans, j’avais le droit de me battre pour mes droits (…) si j’étais mort dans le même processus, est ce que ce juge serait entrain de demander qui m’a tué ? » expliquant qu’il n’en a rien à faire de cet attentat « je n’étais pas responsable de la sécurité de Habyarimana et je m’en fous de sa mort, (…) j’avais le droit de combattre ce gouvernement qui m’a rendu réfugié durant toutes ces années, j’avais le droit de le combattre et ce juge veut venir me questionner ? »


La procédure espagnole

En 2000, alors que commençait l’enquête française, des familles de religieux et humanitaires espagnols tués par le FPR saisissent la justice de leur pays qui n’a jamais été impliqué dans les affaires rwandaises. A ces familles se joignent plusieurs familles rwandaises victimes du FPR qui n’ont aucun tribunal pour écouter leur peine en ce compris le TPIR pourtant mis en place pour cela.

L’enquête est confiée au juge Fernando Andreu Merelles qui le 6 février 2008, délivre 40 mandats d’arrêts pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre contre 40 hauts gradés de l’APR.

Sur l’attentat, il parvient aux mêmes conclusions que les enquêteurs du TPIR ainsi que de la justice française et ajoute ce chef d’accusation à l’encontre de certains militaires. Il précise que c’est Paul kagame qui en a donné l’ordre, mais à l’instar du Juge Bruguière, il ne peut pas le poursuivre en raison de l’immunité des chefs d’état.

L’expertise française

Malgré les pressions diplomatiques et les lobbyings politico-médiatiques visant à torpiller l’enquête, le dossier français reste ouvert et deux nouveaux juges Marc Trevidic et Nathalie Poux succèdent à Jean Louis Bruguière et Jean-François Ricard. Ces derniers décident d’organiser une expertise pluridisciplinaire sur le terrain du 11 au 18 septembre 2010.

Dans la foulée, le régime de Kigali interdit aux parties civiles rwandaises et burundaises, dont certaines comme la famille Habyarimana sont témoins oculaires de l’attentat de se rendre sur les lieux de l’expertise en violation de toues les principes judiciaires gouvernement les règles d’un procès équitable.

L’enjeu majeur de l’expertise (qu’on peut déduire après coup) sera de déterminer le lieu d’où est parti les missiles. Dans leur rapport remis à leur retour du Rwanda, les experts ne parviennent pas à conclure sur ce point, et demandent aux juges l’organisation d’une expertise acoustique complémentaire pour trancher.

Un expert acoustique sera donc désigné pour tenter de simuler sur base des témoignages, l’origine des tirs. Pour cela, il se basse essentiellement sur trois témoignages (recueillis en 94) dont au moins deux des Docteurs Pasuch et Daubresse, médecins militaires belges témoins des faits désignent la zone de tir comme étant celle de Masaka. L’acousticien estime toutefois sur foi des ces témoignages que d’après la description qu’ils font du bruit des missiles, les tirs ne pouvaient pas provenir de Masaka. En d’autres mots, ce qu’ils disent avoir vu, contredit ce qu’ils disent avoir entendu, et ce qu’ils disent avoir vu (à savoir des tirs provenant de Masaka) est écarté sur base d’une simulation basée sur ce qu’ils disent avoir entendus.

Le 10 janvier 2012, dans la salle des criées du Tribunal de grande instance de Paris, les experts livrent leurs conclusions définitives selon lesquelles les missiles sont « probablement » partis d’une des deux positions situées dans le camp militaire de Kanombe « sans exclure une zone plus large ».

Alors qu’en toute hypothèse il ne s’agit que des résultats d’une expertise qui doit encore être confrontée aux autres éléments du dossier, est encore susceptible de faire appel, et même sans appel, les juges doivent se prononcer sur la crédibilité des conclusions de l’expertise, une conférence de presse est organisée par Maîtres Léon Foster et Bernard Maingain organisent une conférence de presse pour annoncer « la fin de la manipulation », à Kigali, on parle de « soulagement » affirmant qu’une « page se tourne » laissant entendre que ce rapport apportait des conclusions définitives sur la question.

Plusieurs médias francophones emboîtent le pas du FPR avec des unes hallucinantes. Libération titre dans son édition du jour « irréfutable » expliquant que ce rapport « pulvérise, après dix-huit ans, les thèses négationnistes », Le Monde est à peine plus nuancé titrant « le camp Kagame innocenté » pour le Figaro « la vérité éclate enfin ».

Pendant ce temps, l’enquête continue bien évidemment car ce rapport n’est qu’une étape et les révélations médiatiques d’anciens proches du Général Kagame s’enchaînent. Parmi les plus hautes anciennes personnalités du FPR qui accusent Paul Kagame figurent Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements extérieurs rwandais et autrefois considéré comme le bras droit de Paul Kagame (assassiné le 1er janvier 2014 en Afrique du Sud) , Théogène Rudasingwa, ancien secrétaire général du FPR et ancien directeur de cabinet de Paul Kagame ou encore Faustin Kayumba Nyamwasa, qui figure pourtant en deuxième place sur la liste des personnalités accusées d’être derrière l’attentat par les juges espagnol et français. Ce dernier affirme avoir des preuves de ce qu’il avance se dit prêt à apporter « toutes les preuves » à la justice française.


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A côté des personnalités connues, d’autres témoins issues de l’ancienne rébellion du FPR et qui affirment avoir joué un rôle ou avoir assisté aux préparatifs de l’attentat apparaissent également dans le dossier et certains disparaissent. C’est le cas d’Emile Gafirita qui avait voulu témoigner. Au départ, il a refusé de dévoiler son identité avant d’arriver en France car il avait dèjà reçu des menaces de mort. Après que le juge ait exigé que son identité soit versé au dossier, ce dernier a mystérieusement disparu, le 13 novembre 2014 à Nairobi ou il se trouvait.

En octobre 2016, les nouveaux juges ont annoncé avoir l’intention de rouvrir le dossier notamment pour entendre Kayumba Nyamwasa. La réaction de Paul Kagame ne s’est pas fait attendre, ce dernier menaçant de rompre à nouveau les relations diplomatiques avec la France.

En 2017, Emmanuel Macron a envoyé des émissaires à Kigali pour signifier à Paul kagame qu’il aimerait bien que Louise Mushikiwabo, alors Ministre des affaires étrangères du Rwanda devienne secrétaire général de la Francophonie. Paul kagame était au départ très septique, et a finalement accepté après avoir demandé à Louise Mushukiwabo, qui a été surprise de la porposition, son avis.

Le 23 mai 2018, la candidature « africaine » de Mushikiwabo a ainsi été annoncée à l’Elysée par Emmanuel Macron dans une conférence de presse commune avec Paul Kagame. Le lien avec l’attentat ? Le 11 octobre 2018, à Erevan, au premier jour du sommet de la francophonie qui devait voir désigner Mushikiwabo comme secrétaire générale de la francophonie, le procureur a rendu son réquisitoire dans l’affaire aux fins de non-lieu au motif qu’il y’avait pas de « charges suffisantes » pour poursuivre les accusés.

En décembre 2018, les juges d’instruction ont suivi le parquet et les parties civiles ont formulé un appel contre le jugement.

Alors que contient donc cette fameuse note des renseignements français, présentée par les plus gros médias francophones et par certains de nos compatriotes comme étant l’élément qui montre que ce sont les « extrémistes Hutu » qui ont commis l’attentat et qui mettrait ainsi fin à tout débat concernant les auteurs de l’attentat ?

Il s’agit d’une note des renseignements français du 22 septembre 1994, dont le titre est « HYPOTHESE du service sur les responsabilités de l’attentat contre l’avion du Président Habyarimana ».

Dans la deuxième phrase de la note que vous pouvez lire vous-mêmes, il est précisé «cette HYPOTHESE, appuyée sur les témoignages d’UNE personnalité hutu modérée, tendrAIT à désigner les colonels Bagosora et Serubuga, comme les principaux commanditaires de l’attentat du 6 avril 1994 ».

Voici le lien vers la note pour ceux qui veulent se faire leur propre idée.
Donc en un mot, avec tous les éléments notamment judiciaires que je vous ai dressés, les médias sont entrain de prendre UNE HYPOTHESE, d’UN service, basée sur les témoignages d’UNE personnalité, dont le nom n’est même pas cité, avancée en 1994 pour faire la une des journaux en affirmant que ce document, par ailleurs déclassifié depuis 2015 remettrait en cause, les 20 ans de travail d’enquête faits par le TPIR, la justice française et la justice espagnole, c’est simplement hallucinant.

Je n’évoque même pas les étranges éléments figurant dans la note comme par exemple le fait que l’attentat est attribué à des personnalités membres du « réseau zéro » parmi lesquelles, la note cite le Colonel Elie Sagatwa, beau frère du président Habyarimana et qui a également été tué… dans l’attentat du 6 avril 1994.

A la nausée de voir la façon dont ce dossier qui concerne indirectement la mémoire de millions de victimes est traitée, s’ajoute celle de voir que les médias ne donnent jamais, sur ce dossier, la parole aux familles des victimes directes qui sont les premières concernées et sa battent depuis plus de 20 ans de procédures judiciaires en procédures judiciaires pour ne fut ce qu’obtenir un procès des présumés commanditaires de l’attentat.

Au lieu de donner la parole aux familles des victimes qui sont les premières concernées, on donne la parole à Guillaume Ancel, un militaire français sorti de nulle part et n’ayant aucune expertise sur l’attentat dont il n’est ni victime, ni auteur présumé, ni partie civile, et qui ne fait état d’aucune expertise sur cette question et qui vient donc donner en audience grand public des conclusions péremptoires sur cet attentat sur base d’une note anachronique des renseignements français.

Je n’ai aucune sympathie envers la façon dont la France gère les affaires africaines, mais j’ai une boule au ventre en écrivant ces lignes et en constatant que ce qui intéresse plus certains médias francophones et certains de nos compatriotes, ce n’est pas de savoir et comprendre ce qu’il s’est vraiment passé, mais plutôt charger certaines personnes et surtout la France et ce quelque soit le côté ou se trouve la vérité.

Mbonyumutwa Ruhumuza

Source : Facebook

  • Le titre est de la rédaction du site
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