« Rwanda, la vérité sur l’Opération Turquoise » : un livre qui pose de bonnes questions sur la tragédie rwandaise
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Ce texte est tiré de la conclusion du livre de Charles Onana, Rwanda, la vérité sur l’Opération Turquoise, Paris, Editions l’Artilleur 2019, pp. 621-626. Le titre de l’article est de l’administration du site.

Au Rwanda, des Tutsis, des Hutus et des Twas ont été sauvagement massacrés. Les deux premiers groupes ont une lourde responsabilité dans ces massacres mais ce n’est pas cela qui est raconté. Il est indéniable que les événements de 1994 ont suscité une vive émotion et beaucoup de passion dans les médias et dans les milieux politiques et diplomatiques en général. Cette passion n’a pas épargné le milieu de la recherche et marque encore les travaux de nombreux universitaires aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord. Vingt-cinq  ans après, il est peut-être temps de regarder les choses autrement, avec distance et, si possible, avec toutes les données aujourd’hui disponibles.

Jusqu’ici, peu de chercheurs ont osé porter un regard critique sur la version officielle et dominante de ces événements considérée globalement comme irrécusable. Pensent-ils que l’histoire officielle de la tragédie rwandaise se suffit à elle-même ou qu’elle est assez bien étayée pour ne point souffrir de carence ? Présument-ils de l’infaillibilité absolue de toutes les institutions internationales qui s’étaient prononcées presque catégoriquement sur ce dossier alors qu’aucune enquête rigoureuse et impartiale n’avait encore été réalisée sur les faits incriminés ?

Le consensus qui semble se dégager depuis deux décennies au moins dans certains milieux universitaires ou journalistiques donne à penser que l’histoire de la tragédie rwandaise est définitivement écrite et qu’elle ne pourrait plus faire l’objet d’aucun questionnement, d’aucune remise en cause, d’aucune observation critique ni d’aucun doute scientifique. Les chercheurs qui tentent, à partir de données nouvelles (témoignages ou documents d’archives), de repenser, de réexaminer ou de réévaluer les arguments faisant arbitrairement autorité sur le conflit rwandais sont d’office qualifiés de « révisionnistes » ou de « négationnistes ». Ces qualificatifs, sans intérêt pour la recherche sur le Rwanda, relèvent davantage d’une vision autoritaire, de préjugés réels, d’opinions partisanes que de réflexions approfondies ou de contributions scientifiques exigeantes. C’est une forme de terrorisme intellectuel que doivent affronter tous ceux qui s’interrogent et qui questionnent le discours dominant.

Ce faisant, un certain nombre de questions indispensables à la compréhension des événements du Rwanda continuent d’être ignorées des récits officiels communément admis. Par exemple, pourquoi le TPIR a-t-il brusquement interrompu l’enquête sur l’attentat contre le Falcon 50 présidentiel survenu le 6 avril 1994 dont les Nations unies ont reconnu  qu’il constituait « l’événement  déclencheur» du « génocide » ? Pour ne pas avoir à examiner  cette affaire, le  procureur  du  TPIR,  Richard  Goldstone, avait prétexté qu’elle ne relevait pas de la compétence de la cour et allait ainsi à l’encontre des statuts du tribunal ?

Un avocat de la défense réagira devant le TPIR en soutenant : « Si l’on part du  principe que l’attaque contre l’avion était un acte d’agression, alors c’est la première étape nécessaire pour comprendre et non pas simplement interpréter les événements qui ont suivi l’attaque contre l’avion présidentiel. Cet acte d’agression a laissé tout le système politique et  militaire  confronté à un choix unique : se défendre ou être vaincu et permettre au FPR de se saisir du Rwanda par la force. Suggérer que cette attaque ne dépend pas des compétences du tribunal représente une interprétation extrêmement étroite des statuts du tribunal. Si le meurtre d’hommes politiques est couvert par le statut, alors, a fortiori, le meurtre du président du Rwanda est couvert par le statut. On ne peut parler de la catastrophe qu’a connue le Rwanda en 1994 sans parler de cet événement ; et on ne peut parler de cet événement sans aussi parler de la catastrophe qui a suivi. Comprendre ce qu’il s’est passé au Rwanda implique qu’il faut reconnaître l’importance de cet événement. » qu’elle ne relevait pas de la compétence de la cour et allait ainsi à l’encontre des statuts du tribunal ?

Voilà un axe de recherche très important qui est livré à la polémique et que peu de chercheurs ont l’audace d’aborder rigoureusement.

De la même façon, pourquoi la lutte armée commencée 1er octobre 1990 avec l’offensive de la rébellion, poursuivie, en 1992 et 1993, puis interrompue pour cause de négociations et signature des accords de paix, avant de reprendre plus violemment encore le 7 avril 1994  après  l’assassinat du Président rwandais, a-t-elle été  négligée ou non prise en compte dans l’explication de la tragédie rwandaise alors qu’elle en constitue la dimension essentielle ?

S’agissant des massacres eux-mêmes, il est clairement établi que des Hutus majoritaires ont commis des mass contre des Tutsis minoritaires et qu’ils ont été jugés p, actes de génocide ; de nombreux éléments  de preuve sur les massacres commis concomitamment par les rebelles tutsis contre les populations hutues et twas sont désormais disponibles. Mais pourquoi ces massacres ont-ils été écartés des procès du TPIR alors qu’ils relevaient de son entière compétence comme l’a reconnu le procureur de ce même tribunal, Mme Carla Del Ponte ? Pourquoi cette dernière a-t-elle été évincée de son poste dès qu’elle a ouvert le dossier des crimes commis par la rébellion tutsie ?

Pourquoi certains auteurs refusent-ils toujours de reconnaître l’existence de ces massacres ou s’évertuent-ils à en minimiser l’importance alors qu’ils figurent bien dans plusieurs rapports officiels des Nations unies et de certaines organisations des droits de l’homme ? En vertu de quelle logique l’extermination des Twas, la première minorité du Rwanda, soit 1 % de la population en 1994, est-elle mise sous le boisseau et considérée comme un non-événement ? Pourquoi aucun de ces crimes n’a-t-il été jugé devant le TPIR alors qu’ils relevaient parfaitement de son mandat ? Ces questions restent sans réponses alors qu’elles concernent les crimes contre l’humanité de 1994 au Rwanda et sont répertoriées comme tels par les Nations unies. Les chercheurs devraient s’en saisir pour sortir enfin des polémiques stériles et donner plus d’épaisseur à la réflexion et au débat scientifique sur cette tragédie africaine.

De rares journalistes avaient  essayé d’enquêter sur ces massacres et ont tenté d’alerter l’opinion : « Selon des témoignages recueillis par Libération, corroborés par des recoupements effectués à partir de listes de victimes, le Front patriotique rwandais (FPR), émanation de l’ethnie minoritaire tutsie, a toléré, voire organisé, le massacre d’au moins plusieurs dizaines de milliers de civils hutus au fur et à mesure de son avancée et depuis sa prise du pouvoir en juillet 1994. Ces tueries, intervenant sous couvert de l’émotion provoquée par le génocide de 800 000 Tutsis entre avril et juillet 1994, ont été passées sous silence par la communauté internationale qui tarde à mettre en place une commission d’enquête. »

L’ignorance ou toute négligence de ces aspects essentiels a conduit de nombreux journalistes à privilégier en 1994 une lecture ethnique, réductrice, partielle, voire partisane, des tueries, qui ne tient pas compte de toutes les causes ni de toutes les victimes, ni même de la complexité des massacres, notamment de leur dimension politique. Pourtant, le premier rapporteur spécial du secrétaire général de l’ONU affirmait dès le mois d’avril qu’au  Rwanda, « la violences semble avoir  une dimension  tant politique qu’ethnique ». C’est également la lecture que feront aussi quelques dirigeants politiques français, à l’instar du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé dans sa tribune du  16 juin annonçant l’intention de la France d’intervenir au Rwanda. Il y soutient que « la crise a des origines tant politiques qu’ethniques ». Même le FPR lui-même reconnaît dans son communiqué du 12 avril 1994 que le conflit du Rwanda est d’abord voire essentiellement, politique. Mais, beaucoup ont vite évacué la dimension  politique pour ne conserver que la dimension ethnique, ce qui fausse complètement la réalité et toute compréhension objective de ce conflit.

 

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