Novembre noir : La mise à feu et à sang des camps de réfugiés hutu dans l’ex-Zaïre
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En ce mois de novembre 2019, nos pensées vont à des milliers de réfugiés Hutu rwandais tombés sous les balles des militaires du FPR ou morts de faim et de mauvaises conditions de vie dans les forêts inhospitalières congolaises. Ce texte vient à point nommé au moment où l’idée d’un tribunal international sur le Congo fait son chemin. Le gros de ce texte est tiré de mon livre : Rwanda/RD-Congo (1996-1997). Chronique d’un génocide.

La volte -face du HCR

A l’arrivé des réfugiés hutu au Zaïre, le HCR s’est mobilisé pour leur apporter une aide d’urgence. La seule ombre au tableau était le refus d’assistance aux camps de Panzi et Bulonge, qui hébergeaient les familles des ex-FAR. Là encore, le HCR avait succombé aux pressions des USA et du lobby pro FPR dans les milieux des ONG, dont le chef de file semblait être l’ONG britannique OXFAM. D’autres ONG, comme « Care International » et GOAL Irlande, ont sans doute aussi exercé des pressions nocives sur le HCR, mais leur apport financier était si négligeable que leur poids était beaucoup plus médiatique que décisionnel.

Dans la suite, cependant, le HCR s’est sensiblement désintéressé des camps des réfugiés et a brillé par son manquement à leur protection. Ainsi, le HCR ne fera rien pour condamner l’attaque du camp de Birava par les éléments du FPR en 1995, les tirs réguliers à l’arme lourde sur le camp Panzi et les explosions fréquentes de mines à l’intérieur et aux alentours des camps des réfugiés.

L’avènement des BanyamuLenge

Au Sud Kivu, les infiltrations massives des jeunes tutsi entraînés au Rwanda s’intensifièrent au mois de septembre 1996[1]. Il s’agit notamment des membres de la milice « Oeil du peuple » sous la coordination de Valens Kajeguhakwa et éparpillés au Nord et au Sud Kivu pour traquer les réfugiés.

Ces mouvements suspects exacerbèrent le sentiment de xénophobie, de la part des autochtones zaïrois de la région, contre les Tutsi Banyamulenge qu’ils accusaient de fomenter une agression contre leur pays.

À la suite de ces réactions, certains sujets tutsi Banyamulenge, généralement des femmes et des enfants, se réfugient au Rwanda. Ce mouvement de réfugiés tutsi renforcera le climat de méfiance réciproque entre les deux pays au point que les échanges de coups de feu aux armes lourdes auront lieu à Bukavu et Cyangugu, villes voisines, dans les nuits du 21 au 23 septembre 1996. C’est dans ce climat de tension que le président Pasteur Bizimungu, lors de sa visite dans le camp de réfugiés Banyamulenge à Cyangugu au cours de ce même mois, fera dans son discours de circonstance, une vraie déclaration de guerre contre le Zaïre, sommé de prendre ses réfugiés ou de restituer avec eux le territoire perdu au Zaïre à la suite de la conférence de Berlin en 1885.

Le président Pasteur Bizimungu réitérera sa déclaration de guerre le 27 septembre 1996 devant les diplomates en poste à Kigali. En effet, faisant le point de la situation sur la frontière entre les deux pays, le président Pasteur Bizimungu réclama Berlin II pour revoir les frontières héritées de la colonisation, arguant qu’une grande partie du Rwanda lui avait été amputée au profit du Zaïre par les colonisateurs.

Attaque des camps de la plaine de la Rusizi

Les camps de la plaine de la Rusizi abritaient environ 200.000 réfugiés hutu, dont 120.000 Burundais. Ils furent attaqués et  les réfugiés rescapés, tous démunis, prirent le chemin des hauts plateaux de Ngweshe et Walungu pour déboucher, deux mois plus tard, sur Shabunda. Sur ce chiffre de 200.000 personnes, 40.000 réfugiés seulement seront enregistrés à Shabunda alors qu’aucun mouvement vers le Rwanda n’avait été signalé. Cependant, un petit nombre de ces réfugiés d’Uvira pourra rejoindre les camps de Bukavu, notamment le camp de Nyangezi et de Panzi. Quelques réfugiés, en majorité Burundais, prendront la direction du Sud, vers Fizi, et certains d’entre eux arriveront à Kigoma, en Tanzanie.

Le camp de Cimanga restera justement dans la mémoire collective des réfugiés hutu pour avoir été, avec Tingi Tingi et Kasese, les sites les plus meurtriers. S’agissant précisément de Cimanga, le déroulement de cette horreur se passe de commentaires :

Les réfugiés du camp de Bideka ont fui à l’approche du FPR. Un certain nombre de familles s’arrêtent au camp de Cimanga. Ce camp avait été ouvert à la suite de la destruction du camp de Birava par le FPR en 1995. L’attaque sur Birava, qui fera pourtant plus de 500 victimes et des milliers de blessés, ne sera nullement condamnée. Une partie de la presse internationale détourna plutôt l’attention en relançant des rumeurs sur un hypothétique réarmement des ex-FAR qui deviendra dans la suite une parade à toutes les bévues du FPR.

Quand les Banyamulenge atteignent le camp de Cimanga, plusieurs centaines de réfugiés, las de fuir ou dans l’impossibilité physique de suivre les autres dans les montagnes, attendent leur sort dans la peur. Un premier groupe de militaires s’approche du camp et tranquillise les réfugiés. Ils disent qu’ils sont venus pour distribuer de la nourriture. On dresse des listes, on sépare les hommes des femmes et des enfants et puis les militaires retournent en arrière pour soi-disant aller chercher de la nourriture. Les militaires ont d’abord achevé à l’arme blanche les enfants restés derrière dans les sheetings, avant d’aller tuer à coups de balles leurs parents. Plus 600 cadavres furent dénombrés de de la Croix Rouge locale. Un prêtre de la paroisse catholique de Burhale qui était en compagnie de l’abbé Jean Claude Buhendwa, tué au cours du massacre pour avoir tenté de s’interposer entre un groupe d’enfants réfugiés blessés que les militaires du FPR étaient en train d’achever à la baïonnette, affirma que plus de 2000 personnes auraient été tuées ce jour-là.

Une pensée pour ce courageux prêtre. Ses compatriotes furent empêchés de récupérer sa dépouille mortelle. Ce n’est que le lendemain qu’ils seront autorisés à récupérer sa dépouille pour l’inhumer. Les tueries de Cimanga ont été confirmées de façon indépendante par Amnesty International.

Dans le rapport  de la Commission Internationale Non Gouvernementale sur les Droits Humains en RDC on y lit que les rebelles ont assassiné 600 réfugiés au camp de Kashusha. D’autres sources de la paroisse catholique de Burhale ainsi que l’ancien Vice-Premier ministre zaïrois Kamanda wa Kamanda[2] estiment le nombre de victimes à plus de 2000 réfugiés.

Dans la foulée, les réfugiés qui fuyaient Kashusha en colonnes solitaires ont été pris en embuscade et tués par les rebelles, notamment à Hombo et à Kajeje. À Kajeje, voici la description qu’en fait le Comité de Solidarité Palerme-Bukavu: «Une cinquantaine de réfugiés qui fuyaient le bombardement de Kashusha trouveront refuge à l’école de Kajeje le 4 novembre 1996. Deux jours après, ils furent tous tués par les hommes de l’Alliance qui sillonnaient la zone de Kabare»[3].

Les 1er et 2 novembre 1996, les camps de Kashusha, Inera et ADI Kivu seront pilonnés par les forces de l’alliance de la honte, avant d’y faire un assaut. Les réfugiés ayant eu vent de cet assaut quelques heures à l’avance, beaucoup purent se dégager avant la catastrophe, mais les vieillards, les blessés ainsi que les autres catégories vulnérables sans assistance seront achevés à l’arme blanche ou ramenés à une destination inconnue au Rwanda.

Les rescapés de ces camps emprunteront une longue et pénible traversée, constamment pourchassés par les « rebelles » tutsi. À maintes reprises, ils tomberont dans les embuscades tendues par ces « rebelles » et des centaines de milliers de réfugiés seront sauvagement massacrés. D’autres se disperseront dans la forêt où ils mourront de faim, de maladies, de noyade ou d’épuisement.

Le 1 novembre 1996, 30 réfugiés venus du camp de Nyakavogo qui tentaient de rejoindre une colonne de leurs confrères en direction de Bunyakili seront interceptés et tués à la baïonnette à Miti, près de la paroisse de Murhesa. D’autres seront surpris en repos à Bushwira, au-dessus de Kabare, encerclés nuitamment et tués très tôt, à l’aube.

Poursuivis et dispersés, les rescapés rejoindront finalement la colonne et traverseront ensemble le parc de Kahuzi avec l’espoir d’atteindre Walikale. Du 13 au 18 décembre 1996, les rebelles tutsi installent un barrage à Itebero et interceptent les réfugiés qui sortent de la forêt pour se rendre dans la ville de Walikale.

Les massacres de Hombo

À Hombo, les conditions alimentaires et sanitaires étaient si catastrophiques que les enquêteurs de l’ONU estiment à « entre 480 et 960 » le nombre de décès par jour. Les rares chanceux qui avaient pu passer le filet seront attaqués par les rebelles tutsi à Itebero, tandis que d’autres qui voulaient regagner Walikale seront de nouveau attaqués par les rebelles tutsi à Hombo sur la route de Walikale-Kisangani, ainsi que sur le pont de la Nyabarongo, affluent de la rivière Oso. Les cadavres seront jetés dans la rivière où ils finiront dans la gueule des crocodiles.

D’autres massacres eurent lieu parallèlement à Musenge, à 122 km de Bukavu, où un officiel zaïrois du CICR, Musekera, affirme que plus de 1500 cadavres ont été dénombrés d’après un témoignage qu’il a donné  Karin Davies, reporter de l’Associated Press, dans sa dépêche de mardi 13 mars 1997.

Le chef traditionnel de la tribu des Babutetu, identifié sous le nom d’Antoine, donne une autre version à la journaliste Karin Davies : « Les réfugiés ont été enjoints à se rassembler dans un enclos de trois maisons au sud de Musenge. De là, ils devaient être embarqués sur des camions qui devaient les conduire au Rwanda. Quand les réfugiés arrivent au point de rassemblement, ils furent tous tués. Certains ont été achevés avec des pilons de farine de manioc ».. Effectivement, c’est à ce même endroit que la journaliste Karin Davies a vu de ces propres yeux des restes de 100 cadavres, derrière une maison que la population locale a surnommé l’« abattoir ». Des milliers d’autres réfugiés seront tués au poste militaire de Musenge avant que ceux qui sortaient de la forêt ne s’en rendent compte et rebroussent chemin. Ces derniers emprunteront l’axe Itebero-Kasese-Punia–Lubutu. Quelques éléments, environ 6.000 personnes seulement, pourront atteindre Lubutu, au début du mois de février 1997, dans un état d’extrême épuisement. Ils auront marché dans cette forêt équatoriale pendant environ 4 mois. Beaucoup périront des balles des rebelles, de la faim, de la fatigue, des maladies et de la noyade. Les plus résistants continueront d’errer désespérément dans cette forêt inhospitalière.

Au camp de Saillo, des réfugiés étaient passés au tabac, avant d’être exécutés, des fois après les avoir  crevés les yeux. Selon des habitants de Bukavu, les corps des victimes étaient enterrés dans des fosses communes dans le quartier D dans la cité de Bagira, derrière le camp PM ou à Hongo, dans les vestiges du camp du même nom qui avait été démantelé lors des expulsions d’août 1995.

De nombreuses personnalités zaïroises ayant ouvertement pris position en faveur des réfugiés ne seront pas non plus épargnées. C’est ainsi que Mgr Munzihirwa, Archevêque de Bukavu, sera sauvagement assassiné avec plusieurs de ses prêtres, notamment dans le grand séminaire de Murhesa.

Au campement de Nyabibwe, beaucoup de réfugiés périront des suites de choléra. Le 13 novembre 1996, au dispensaire de Nyabibwe, on enregistre 15 décès en un jour. Le lendemain, le nombre de décès s’élève à 22.

Le décès du président Théodore Sindikubwabo

Vers le 20 novembre 1996, une colonne constituée d’une centaine de véhicules se dirigea vers les localités de Shanje et Numbi. Malheureusement, tous les préparatifs avaient été épiés soigneusement par les rebelles et la colonne s’engageait, sans le savoir, dans la gueule du loup. Arrivée au niveau de Kalungu, la colonne tombera dans une embuscade particulièrement meurtrière tendue par les rebelles tutsi. La centaine de véhicules sera incendiée en même temps que les occupants. C’est ici que le Dr Théodore Sindikubwabo, président intérimaire d’avril à juillet 1994, sera porté disparu. Ni son corps ni ceux de son entourage ne seront retrouvés.

La population des réfugiés de Shanje et Numbi était estimée à 200.000 personnes. Les réfugiés y resteront jusqu’au 21 novembre 1996. Ils ne voulaient pas s’éloigner trop de la route, dans l’espoir de la venue de la force multinationale humanitaire. Ils ignoraient que les dés étaient déjà jetés et qu’ils avaient été condamnés à ce que les deux Secrétaires Généraux de l’ONU, M. Boutros Boutros Ghali et son successeur Kofi Annan, appelleront par euphémisme un génocide par inanition (« genocide by starvation »). Ils essayaient par-là d’attirer l’attention de la communauté internationale, mais celle-ci était tellement tétanisée par l’absence de réaction de l’administration américaine qu’elle en fit sourde oreille et laissa la boucherie aller bon train.

Le camp de Shanje sera encerclé le 21 novembre 1996 et pilonné dans la matinée du 22 novembre 1996. Beaucoup d’intellectuels, hommes d’affaires et jeunes gens y seront sauvagement massacrés.

Des attaques répétées des colonnes sur cet  itinéraire obligeront les réfugiés à se disperser dans la forêt, à se noyer dans les grandes rivières très nombreuses dans la région ou à se perdre carrément dans cette forêt équatoriale et à mourir par manque de secours. Des colonnes entières perdues dans la forêt marcheront longtemps le long de ces grandes rivières comme Lowa et Oso et disparaîtront totalement. Les réfugiés égarés dans la forêt suite aux embuscades mettront plusieurs mois pour sortir de la forêt, à tel point qu’à la veille de la destruction du camp de Tingi Tingi, le 1 mars 1997, les réfugiés continuaient d’arriver dans ce camp.

Au cours de cette attaque surprise des camps de Shanje et Numbi, des réfugiés estimés à 500 seront tués ou gravement blessés, tandis qu’un nombre indéterminé d’autres seront capturés et ramenés qui au Rwanda. Le reste reprendra le chemin de l’exil vers la forêt où des brousses épineuses en rajoutèrent à leur misère en les entrelaçant et où des serpents venimeux enflammèrent de venin leurs corps fébriles. En plus de ceux qui succomberont aux morsures de serpents, d’autres le seront d’intoxication après avoir mangé ces mêmes serpents. Dans cette forêt hostile, les serpents étaient le seul gibier abondant et par les temps qui courraient, il n’y avait plus de tabou alimentaire. Vers le 8 décembre 1996, les plus résistants des réfugiés atteignirent la lisière de la forêt. Dernier obstacle, il fallait traverser la rivière Lowa.

Au lendemain de leur arrivée dans la ville de Walikale, les rebelles attaquèrent la ville tout en harcelant les arrières de la colonne des réfugiés qui se dirigeaient encore vers la ville. Beaucoup de charniers existent en effet sur ce parcours. Dès lors que la ville de Walikale devenait la cible des attaques des rebelles, les réfugiés continueront jusqu’à Amisi, Shabunda et Tingi Tingi.

Quand ils arrivèrent à Tingi Tingi, les réfugiés hutu étaient si affaiblis qu’on comptait au moins 30 décès par jour. Après la catastrophe de Tingi Tingi, le taux de mortalité grimpera jusqu’à 120 décès par jour. Dans une déclaration à l’AFP le 12 mai 1997, l’organisation humanitaire MSF affirmera qu’en moins d’une semaine, elle avait distribué, à elle seule, 260 body bags qui avaient été tous utilisés pour envelopper les victimes. De son côté, le CICR déclara dans le même temps que son personnel local ramassait chaque jour au moins 40 corps.

Le calvaire des réfugiés hutu dure depuis octobre 1990 pour les populations des communes de Byumba riveraines de l’Ouganda d’où est parti le virus de la tragédie. En dépit de la gravité de l’insécurité au Rwanda, le manque de perspectives de réconciliation nationale sous l’actuelle administration, et une politique ostentatoire de terrorisme d’Etat dirigé contre les réfugiés dans leur exil, on dirait que sous l’effet de la peur du FPR et de son lobby anglo-américain, certains pays d’asile des réfugiés rwandais semblent faire une course contre la montre pour s’en débarrasser dans les meilleurs délais en prenant pour prétexte la clause de la cessation de statut de réfugiés rwandais cautionné par le HCR en compromission avec le gouvernement du FPR,  trahissant ainsi  ses idéaux et sa mission..

Gaspard Musabyimana


[1]Voir :  Valens Kajeguhakwa, Rwanda. De la terre de paix à la terre de sang. Et après ? Paris, Editions Remi Perrin, 2001, pp. 315-317..

[2] NATIONS UNIES, Rapport de l’Equipe d’Enquête du Secrétaire Général sur les violations graves des Droits de l’Homme et du Droit International Humanitaire en RDC du 2 juillet 1998, point 82, p. 4.

[3] Cité dans CIDPDD et ASADHO, Rapport de la Commission Internationale non Gouvernementale, p. 23.

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