Rwanda/Armée rwandaise : affaires Muramutsa, Nsekalije et Lizinde et leurs conséquences
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Les mémoires du colonel Serubuga regorgent d’informations inédites. Et cela se comprend : il est l’un des rares premiers officiers de l’armée rwandaise à être encore en vie. Dans l’article qui suit, il nous partage  les affaires sordides des enfants terribles de la république que sont Aloys Nsekalije, Joachim Muramutsa et Théoneste Lizinde.

 »De commandant de la deuxième compagnie d’intervention à la responsabilité suprême d’une armée en guerre, Juvénal  Habyarimana ne connaît pas de moment de répit. Mais d’expérience en expérience, le jeune commandant finit par s’affirmer comme chef militaire et comme homme incontournable dans la gestion des crises au sein du gouvernement Kayibanda. Trois incidents opposants des cadres politiques à ceux de la jeune armée suffiront pour contribuer à le faire entrer illico dans un gouvernement jusque-là exclusivement composés de cadres civils.

A cette époque, à l’armée comme dans la plupart des secteurs d’activités du Rwanda, l’improvisation côtoie l’inexpérience et les sauts d’humeur se heurtent à l’incompatibilité de caractères. Entre autres sauts d’humeur, les trois cas suivants sont tellement anecdotiques qu’il vaut la peine de les rapporter.

Le premier cas concerne Joachim Muramutsa. Ce collègue de ma promotion s’est vu, au cours de notre formation, obligé de renoncer à une relation d’amitié qu’il venait de nouer avec une certaine Madeleine Kabera. La raison invoquée à l’époque par le ministre Mulindahabi est que cette dernière serait déjà fiancée à Bonaventure Ubalijoro qui n’est personne d’autre que le directeur adjoint de la sûreté nationale. C’est Ubalijoro lui-même qui aurait demandé au ministre de mettre fin à cette aventure dérangeante. Devant l’injonction, Muramutsa abandonne mais se lie d’amitié avec une dénommée Léocadie, belle sœur de l’ancien ministre Narcisse Sekerere qui, comme par hasard, est cette fois-ci peu ami avec Mulindahabi.

Provocateur inné, Muramutsa se plaît à inviter régulièrement Léocadie dans les fêtes officielles organisées par l’École d’Officiers, une initiative qui offusque le ministre bien évidemment. L’ultime provocation survient le jour de la cérémonie de prestation de serment des officiers de notre promotion. Mademoiselle fait partie des invités et elle n’est pas venue seule car elle s’est fait accompagner par son beau frère Narcisse Sekerere. Trop c’est trop, le ministre de la Garde nationale est énormément vexé par cette présence indécente et la revanche ne se fait pas attendre. Dès la fin de la cérémonie, il prévient Muramutsa que les relations qu’il entretient risquent de lui coûter très cher pour sa carrière.

Malgré le ton sévère et les propos qui sortent de celui qui est en même temps secrétaire exécutif du puissant parti MDR-Parmehutu, le jeune officier n’a que faire de ces remarques et reste droit dans ses bottes. Non seulement il juge qu’il n’a enfreint aucune disposition réglementaire, mais aussi, l’énervement de son adversaire le rend fier de lui-même. Alors  il campe sur sa position. Seulement, ce que notre balbutier [surnom de Muramutsa] semble ignorer est que le ministre dispose d’autres moyens de rétorsion et qu’il l’attend au prochain tournant. Arrive l’épisode des stages de perfectionnement des officiers rwandais en Belgique. Sans surprise, le ministre décrète que Muramutsa ne ferait pas partie du contingent.

N’ayant pas d’explications officielles pour cette décision, la « grande gueule » (un autre surnom de Muramutsa) demande une audience car il tient à en savoir davantage. Muramutsa est finalement reçu et le ministre Mulindahabi n’est pas seul dans son bureau le jour du rendez-vous. Il est avec Maximilien Niyonzima, également du parti MDR-Parmehutu. C’est cet homme sage et fin négociateur qui vient à bout de l’entêtement du jeune officier.

Muramutsa finit par renoncer à sa bien-aimée avec la promesse que les deux politiciens lui trouveraient une fiancée de moralité acceptable. Chose promise chose faite. Muramutsa retrouve sa place au sein de l’Armée avec une dénommée Agnès comme nouvelle fiancée désignée. Le turbulent sous-lieutenant est muselé pour un moment, il rouvrira sa grande gueule en 1968, dans ce qui sera connu sous « l’affaire du coup d’état Muramutsa ». Ses détracteurs ne tariront d’ailleurs pas de spéculations en faisant le rapprochement entre la tentative de coup d’état avec cet épisode d’intervention arbitraire du ministre Mulindahabi dans la vie privée de l’officier. La vérité est toute autre.

Le deuxième cas concerne le capitaine Aloys Nsekalije. En février 1964, le jeune commandant de la compagnie Cyangugu quitte sa garnison pour se rendre à Gisenyi sans l’autorisation de l’état-major de la Garde nationale. Il a semble-t-il rendez-vous avec une de ses prétendantes nommée Blandine. Manque de chance pour les deux tourtereaux, c’est ce jour que choisissent les Inyenzi pour lancer leur attaque sur le Bugarama. Le comble est que le capitaine n’a même pas dit à son second qu’il serait absent.

Dans l’urgence, le lieutenant Muramutsa, l’adjoint, se débouille et organise l’intervention en même temps qu’il lance les recherches dans toute la bourgade pour retrouver son commandant. C’est seulement quand les recherches se révèlent vaines qu’il se résout à informer l’échelon supérieur et formule la demande des renforts. Le capitaine est finalement retrouvé et est enjoint de rejoindre promptement son unité. Nsekalije s’en sort plutôt bien. Non seulement les assaillants ont été vaillamment repoussés mais aussi, aucune sanction disciplinaire n’est prise à son encontre.

Le répit disciplinaire est de courte durée. Voici que notre capitaine tombe en récidive quatre mois seulement après les remarques sévères de ce mois février. Cette fois-ci, la crise vient du Congo voisin où les rebelles congolais du mouvement Muléle sont à Kamanyola et comptent forcer le passage de Bugarama pour prendre d’assaut la ville de Bukavu en passant par le Rwanda.

L’état-major de la Garde nationale en informe le commandant de la compagnie Cyangugu et lui donne l’ordre de tout faire pour s’opposer à cette incursion. Des renforts lui sont même envoyés car le coup d’arrêt doit être décisif. Incompétence ou erreur d’appréciation, le capitaine ne semble pas prendre la bonne mesure de la menace ou faire la même analyse de la situation que ses supérieurs.

Dans tous les cas, il ne semble pas mettre cette intervention parmi ses priorités. Il estime apparemment qu’il suffit de renforcer les éléments venus de Kigali par un  peloton de sa compagnie pour remplir la mission. C’est ainsi que le sous-lieutenant Lizinde, le commandant du contingent, est envoyé seul au front pendant que le capitaine et son adjoint Muramutsa se plaisent à s’occuper des tâches de routine dans le camp. Soixante kilomètres au sud, Lizinde installe ses hommes en défensive face au pont-frontière de Bugarama.

De son côté, le lieutenant-général Joseph Désiré Mobutu qui se trouve à Bukavu a dépêché deux bataillons à la rencontre de l’ennemi, via les montagnes de Nyangezi. Il s’est quant à lui dirigé vers Kamanyola en empruntant la voie sécurisée qui passe par le Rwanda. Il est déjà à la douane de Bugarama quand aux côtés des hommes de Théoneste Lizinde il entend  des tirs nourris en provenance de Kamanyola avant d’assister au déferlement  de ses militaires en débandade.

L’accueil des fugitifs doit se faire sans cérémonie car les mulélistes ne sont pas loin. La foule mise à l’abri, l’anxiété et le calme précaire régnant de part et d’autre de la Rusizi fait place aux crépitements des mitrailleuses et autres canons de la Garde nationale. Le feu nourri de ces engins blindés barrent la route et interdisent durablement le franchissement du pont par les intrus. Les Mulélistes qui échappent au carnage retournent à Kamanyola sans plus tenter de revenir au Rwanda.

Pendant ce temps, Nsekalije est toujours à Cyangugu sans se soucier une seule fois de ce qui se passe dans le secteur. A aucune occasion, il ne cherche à savoir ce qui pourrait être arrivé aux hommes chargés d’interdire le franchissement de la frontière à Bugarama. De leur côté, les militaires de sa compagnie partis au front ont profité de la confusion créée par l’irruption des militaires congolais pour se faire la belle. Ils abandonnent ici la position défensive aux seuls éléments venus de Kigali. Après les opérations, le ministre de la Garde nationale qui a un rapport détaillé sur tous ces comportements répréhensibles retire au fautif le commandement du camp de Cyangugu. Sa compagnie est dissoute et tous les militaires de cette unité sont mutés dans d’autres régions.

Quant à Nsekalije, il est affecté à l’état-major de la Garde nationale comme G3. Rapprochement pour un meilleur encadrement? Nul ne connaît les vraies motivations du ministre, même si nous pouvons tous deviner qu’il s’agit plutôt d’une mise à l’épreuve de celui qui prétend tout le temps que les postes de responsabilité élevée lui sont systématiquement refusés. Le voici donc propulsé chef de l’instruction et des opérations à l’état-major de l’armée. A ce titre, c’est à lui que revient la responsabilité de faire régulièrement le tour des camps militaires pour évaluer le degré d’instruction et d’entrainement des unités.

Un jour, Nsekalije est à Gitarama et, en marge d’une inspection, il se rend à la cantine de la Police nationale locale pour y prendre un verre. Aussi, comme à tous les chefs-lieux de préfecture, la cantine ou le mess de garnison est un lieu idéal pour rencontrer de façon impromptue certains cadres régionaux. Il y trouve donc, parmi d’autres connaisseurs des lieux, le préfet de Gitarama qu’il prend à partie avec véhémence. Il reproche notamment à ce dernier que les autorités originaires de Gitarama monopolisent le pouvoir sans qu’aucun de leurs proches n’ose se confronter à la seule carrière à risques, comprenez celle des militaires.

Il tient aussi des propos sur les reproches pitoyables que lui a faits le ministre Mulindahabi à l’époque des déboires de Cyangugu, critiques dont le préfet ignorait totalement les tenants et les aboutissants. Informé de cette divulgation le soir même, le ministre Mulindahabi réagit très vigoureusement. Il révoque Nsekalije et l’assigne à résider à Gasiza, sa colline natale.

La sanction est expéditive et inédite. L’affaire Nsekalije est tellement retentissante que le président Kayibanda doit réunir le gouvernement en urgence pour examiner le bien-fondé de la mesure. A la fin de la séance, les ministres trouvent que la décision est effectivement illégale, brutale et arbitraire. Ils décident le maintien en service du capitaine et suggèrent à la place des sanctions disciplinaires. Fin des fins, Nsekalije se sort de ses incartades outrancières à l’égard d’un ministre de la République avec une mutation. Il est éloigné du commandement central pour devenir le commandant de la compagnie Mutara.

Le troisième  cas à rapporter concerne Théoneste Lizinde. Nous sommes en juillet 1964 et je viens de reprendre le commandement de la compagnie Cyangugu où je remplace le capitaine Nsekalije. L’unité a été entièrement restructurée en prenant comme ossature les hommes du bataillon d’Intervention arrivés en renfort et qui se sont distingués à Bugarama par leur bravoure. Le commandant du contingent, celui-là qui a vaillamment mis en déroute les mulélistes-inyenzi à Bugarama un mois plus tôt  m’a été désigné comme adjoint dans le cadre de la réorganisation en cours.

Notre héros Lizinde n’étant pas retourné à Kigali depuis qu’il est arrivé avec les renforts, c’est sans regret que je lui accorde deux jours de permission quand, un bon jour, son grand frère vient lui rendre visite. Le grand frère dont il est question n’est pas n’importe qui dans ce pays car il s’agit d’Aloys Nzabonimpa, le Vice-président  de l’Assemblée Nationale. Le premier jour de leur séjour, les deux frères décident de se rendre dans la ville de Bukavu. A mon insu et à l’insu du préfet Elie Kamonyo, ils passent la frontière sans problème puis se rendent au gouvernorat. Là-bas, ils font le tour des bureaux où Lizinde veut voir un vieil ami devenu directeur de cabinet du Gouverneur. De son côté, le chauffeur range la voiture à la première place libre qu’il trouve dans le parking au pied de l’immeuble. Pas de chance, la place que vient d’occuper le véhicule aux couleurs rwandaises est celle du Gouverneur qui à son tour fait irruption dans la cour.

Vexé, le grand chef du Sud-Kivu, qui considère que l’arrogance de ces Rwandais est inacceptable, recourt aussitôt aux grands moyens. Il se rend chez le commandant de place de Bukavu  et ordonne l’interpellation et l’interdiction de quitter Bukavu pour les occupants de la voiture en infraction. C’est seulement à ce moment là que, prévenu par mon collègue le général Mulamba [c’est lui qui deviendra premier ministre du premier gouvernement du général Mobutu après son coup d’État du 24 novembre 1965],  je suis mis au courant de l’incident dans lequel mon adjoint  est impliqué.

Soucieux que l’affaire ne remonte jusqu’à Kigali et à Léopoldville, je lui présente mes excuses et le prie de tout faire pour régler l’incident à l’amiable. Le général m’informe que le gouverneur est fou furieux et qu’il ne veut rien entendre. Il me suggère que le Préfet fasse tout son possible pour présenter à son tour ses excuses au gouverneur. Je vais voir le Préfet  et ce dernier parvient à rencontrer son homologue pour un entretien le même jour. Fin des fins, les excuses sont acceptées et il n’y aura pas de protestation officielle mais l’incident a tout de même été signalé dans les deux capitales.  Le lendemain matin, deux ministres atterrissent à Kamembe, celui de l’Intérieur et celui de la Garde nationale. Après un bref briefing au bureau du Préfet en ma présence, le ministre Mulindahabi veut s’entretenir seul avec le sous-lieutenant Lizinde.

La démarche est inhabituelle mais je ne peux pas manifester à mon ministre mes réserves à cette entorse au règlement. L’entretien terminé, je me contente d’accompagner mes hôtes à l’aérodrome avant de retrouver Lizinde qui me demande immédiatement l’autorisation d’aller voir le Préfet. J’apprendrai plus tard que l’officier s’en serait pris virulemment à l’attitude du ministre Mulindahabi qui cherche à lui imputer la responsabilité de l’incident de Bukavu alors qu’il était en compagnie d’une haute autorité politique.

Traiter Lizinde de la sorte serait, selon ses propres propos, vouloir trainer le vice-président de l’Assemblée Nationale dans la boue, ce qui est politiquement inadmissible. Sans surprise, ces critiques acerbes de Lizinde arrivent à Kigali avec le premier rapport du Préfet. Le ministre Mulindahabi en aurait gardé rancune à tel point que Lizinde, lui qui était sorti major de sa promotion, est exclu du contingent qui part en stage en Belgique le mois suivant. A rancune vengeance, Lizinde attendra-t-il à son tour sa revanche?

Avec cette succession d’incidents, le sommet de la hiérarchie politique sent que les germes de l’arbitraire menacent la survie politique de la République naissante. Le désordre et l’anarchie chez les militaires constituent un danger pour la cohésion au sein de la Garde nationale. Dans tous les cas, ces incidents suffisent pour alerter le président Kayibanda qui, pour endiguer les dérives au sein de l’armée, prend la décision de confier le département de la Défense nationale à un militaire. Aussi, le major Habyarimana se voit-il confier le portefeuille de la Garde nationale et de la Police, ce dès le lendemain des élections du 9 novembre 1965 ».

Laurent Serubuga
[pp. 54-62]

 

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