Une démonstration scientifique peu connue, mais décisive pour la question du lieu de tir : une réanalyse de la trajectoire de l’avion présidentiel rwandais abattu le 6 avril 1994 remet en question certains paramètres retenus par l’expertise du juge Trévidic. Sans identifier les auteurs de l’attentat, elle replace le secteur de Masaka parmi les lieux de tir les plus cohérents et invite à réexaminer l’origine ainsi que l’acheminement des missiles.
L’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion présidentiel rwandais à Kigali demeure l’une des questions les plus controversées de l’histoire contemporaine des Grands Lacs. Une grande partie du débat public s’est concentrée sur l’identité des commanditaires et sur les responsabilités politiques. Une autre question, pourtant préalable et objectivement vérifiable, mérite d’être remise au premier plan : d’où les missiles ont-ils été tirés ?
C’est précisément sur ce point qu’une réanalyse scientifique publiée par François Graner, physicien à l’Université Paris Cité/CNRS, et Stefano Matthias Panebianco, physicien au CEA Paris-Saclay, apporte un éclairage nouveau. Leur travail, publié sur arXiv en 2025 et révisé en juillet 2025, ne prétend pas identifier les auteurs de l’attentat. Il reprend les données publiques disponibles – rapports d’expertise, données aéronautiques, témoignages et éléments géométriques – afin de tester les hypothèses concernant la trajectoire de l’avion et la position du tir.
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Le point qui change toute la géométrie : où l’avion a-t-il été atteint ?
Le raisonnement part d’une donnée incontestable : le point d’impact au sol est connu. L’avion s’est écrasé dans l’enceinte de la résidence présidentielle.
En revanche, le point exact de rencontre entre le missile et l’avion – le point E – n’a jamais été observé directement. C’est donc lui qu’il faut reconstituer à partir de la trajectoire de l’appareil, de son angle d’arrivée, de sa vitesse, de sa déviation après le tir et de la manière dont il a poursuivi sa descente avant de toucher le sol.
C’est ici que Graner et Panebianco contestent un élément central de la reconstruction retenue par les experts français de 2012.
Cette expertise avait notamment retenu une hypothèse de chute libre après la rencontre missile-avion, conduisant à situer le point de rencontre à environ 400 mètres du point d’impact.
La réanalyse montre que cette hypothèse est difficilement compatible avec plusieurs éléments physiques observés lors du crash : notamment l’angle d’impact, la déviation horizontale de l’appareil et les traces laissées au sol. Les auteurs estiment au contraire que l’avion, bien qu’endommagé, a continué à planer pendant plusieurs secondes.
Leur reconstruction place ainsi le point de rencontre à environ 820 à 840 mètres du point d’impact, soit approximativement deux fois plus loin que dans l’hypothèse de chute libre. Leur estimation finale est d’environ 2 970 mètres sur l’axe longitudinal, avec une marge d’incertitude d’environ 345 mètres, contre environ 2 160 mètres pour le point d’impact. Le temps séparant la rencontre missile-avion du crash est estimé à environ 11 secondes.
Ce déplacement du point E n’est pas un détail. Il déplace mécaniquement toute la géométrie du tir.
Autrement dit : point d’impact connu + point de rencontre réévalué = nouvelle zone possible de lancement.
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Quand la géométrie ramène vers Masaka
Une fois le point de rencontre réévalué, les auteurs confrontent plusieurs familles d’hypothèses : Kanombe, les abords de l’aéroport et le secteur de Masaka.
Ils ne se contentent pas de tracer une ligne sur une carte. Ils croisent plusieurs catégories d’informations : distances perçues par les témoins, directions indiquées, trajectoire probable du missile, emplacement allégué des lanceurs et caractéristiques physiques des différentes armes envisagées.
Le résultat est particulièrement intéressant.
Les auteurs écrivent que la question de la position exacte du lancement demeure ouverte, mais classent les scénarios étudiés selon leur degré de cohérence. Le scénario arrivant en tête est celui d’un tir depuis le secteur sud-est du point de rencontre, dans le triangle formé par la fabrique, le Km 19 et le CEBOL – c’est-à-dire dans le secteur de la vallée de Masaka.
Dans leur scénario le plus cohérent, le point de lancement est situé approximativement à :
x = 4 000 m ; y = –1 130 m ; z = 1 334 m,
dans le secteur compris entre la fabrique, le Km 19 et le bas de la vallée de Masaka, à proximité du marais.
La conclusion est donc plus nuancée que certaines présentations médiatiques pourraient le laisser entendre : Masaka n’est pas démontré comme le lieu du tir par une preuve judiciaire définitive ; mais, dans cette réanalyse physique, le scénario de Masaka apparaît comme celui qui présente la plus grande cohérence parmi les scénarios examinés.
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Une donnée particulièrement importante : le tir depuis Masaka n’est donc pas « scientifiquement impossible »
C’est probablement l’un des apports les moins connus de cette nouvelle analyse.
Les auteurs ne disent pas que toutes les autres hypothèses sont impossibles. Ils montrent plutôt que certaines conclusions antérieures dépendaient fortement de choix méthodologiques : hypothèse de chute libre, choix des témoignages acoustiques, exclusion de certaines indications jugées moins compatibles, liste préalable des sites possibles, ou encore hypothèses concernant la trajectoire du missile.
Ils soulignent notamment que l’expertise française avait retenu certaines indications sonores et écarté ou laissé de côté d’autres indications, ce qui influençait fortement la localisation finale du point de tir.
Il faut donc distinguer deux propositions :
*« Masaka est scientifiquement exclue » ;
*« Masaka n’est pas le scénario retenu comme le plus probable dans une expertise donnée ».
Ce ne sont pas les mêmes affirmations.
La réanalyse de Graner et Panebianco montre précisément pourquoi cette distinction est essentielle.
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Le tweet de Filip Reyntjens : un rappel qui mérite d’être mis en évidence
Cette nouvelle étude a été relevée par le professeur belge Filip Reyntjens, qui a publié sur X un commentaire particulièrement bref mais significatif :
« Article de François Graner sur le lieu de départ des missiles, désignant les environs de “La Ferme” à Masaka comme probable. »
Reyntjens ajoute qu’il trouve étonnant que cette nouvelle donnée n’ait pas été évoquée lors de la réunion du 9 septembre 2026 organisée par Le Nouvel Obs. Le tweet est attribué au compte @freyntje et a été relayé dans les jours suivants (Source du tweet : Filip Reyntjens, @freyntje, septembre 2026).
Cette intervention est intéressante parce qu’elle replace la question dans sa véritable perspective : le débat ne porte pas seulement sur une querelle entre anciennes et nouvelles versions. Il porte sur une donnée physique qui peut modifier la localisation la plus probable du tir.
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Une autre question, antérieure à la géométrie : d’où venaient les missiles ?
La localisation du tir ne constitue toutefois qu’un maillon de la chaîne.
Une autre série d’éléments, beaucoup moins présente dans le débat contemporain, concerne l’origine des missiles et leur acheminement jusqu’au Rwanda, puis leur déplacement vers le lieu supposé du tir.
Sur ce point, il convient de distinguer soigneusement les faits matériellement établis des déclarations de témoins et des récits recueillis dans les procédures judiciaires.
Jean-Pierre Mugabe, ancien membre du FPR/DMI, a notamment affirmé dans sa déclaration de 2000 que quatre militaires avaient été formés en Ouganda au maniement de missiles sol-air, avant d’être affectés à la « section missiles ». Il relatait également l’acheminement des missiles vers Kigali et leur préparation en vue de l’opération.
Plus précisément, dans les éléments judiciaires versés au dossier, il est rapporté que Mugabe attribuait à Théoneste Lizinde l’information selon laquelle les missiles utilisés provenaient des stocks de l’armée ougandaise et qu’ils avaient été convoyés depuis Mulindi par le colonel James Kabarebe. Ces éléments sont présentés comme les déclarations de Mugabe, et non comme des faits définitivement établis par une décision judiciaire.
Le dossier judiciaire contient également d’autres témoignages concernant le déplacement de missiles depuis Mulindi vers le CND à Kigali, puis leur acheminement vers Masaka. Là encore, les versions diffèrent sur les dates, les personnes impliquées et les modalités du transport.
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La « chaîne » à ne pas perdre de vue
C’est précisément ici que la documentation de Jean-Pierre Mugabe, notamment la référence à son ouvrage USA Made, p. 50, prend son intérêt dans l’architecture de cette démonstration.
Il faut cependant conserver une distinction méthodologique : la provenance des missiles, leur acheminement et leur présence sur le lieu du tir constituent une chaîne documentaire et testimoniale ; la réanalyse de Graner et Panebianco constitue, elle, une démonstration physico-géométrique indépendante.
Ces deux ensembles de données ne doivent donc pas être artificiellement confondus.
Ils peuvent en revanche être mis en regard.
D’un côté :
origine alléguée des missiles → acheminement au Rwanda → passage par les structures du FPR à Kigali → déplacement vers le secteur de Masaka.
De l’autre :
point d’impact connu → point de rencontre missile-avion réévalué → trajectoire reconstruite → localisation du tir la plus cohérente dans le secteur Masaka/CEBOL/Km 19.
C’est la confrontation de ces deux chaînes qui mérite d’être étudiée avec beaucoup plus d’attention qu’elle ne l’a été jusqu’à présent.
Conclusion – L’équation qu’il serait imprudent d’ignorer
L’apport essentiel de cette réanalyse n’est pas de fournir, à elle seule, une réponse définitive à la question de la responsabilité de l’attentat.
Son apport est plus précis – et, à certains égards, plus important.
Elle montre qu’une hypothèse présentée comme scientifiquement écartée peut être réexaminée lorsque l’on modifie un paramètre physique fondamental : la distance entre le point où l’avion a été atteint et le point où il s’est écrasé.
Avec cette nouvelle reconstruction, le secteur de Masaka retrouve une place centrale parmi les scénarios étudiés. Les auteurs le classent même en première position en termes de cohérence globale, tout en précisant que la question du lieu exact du lancement demeure ouverte.
À cette donnée physique s’ajoute une autre série d’éléments, beaucoup plus anciens : les témoignages et déclarations relatifs à l’origine des missiles, à leur acheminement au Rwanda, puis à leur transport vers le lieu du tir. La documentation judiciaire fait état de ces récits, notamment à travers Jean-Pierre Mugabe et d’autres témoins, avec des divergences qu’il faut naturellement signaler et confronter.
C’est ici que se dessine ce que l’on pourrait appeler l’équation clé :
origine des missiles → acheminement au Rwanda → transfert vers Kigali → déplacement vers le site de tir → trajectoire du missile → point de rencontre avec l’avion → point d’impact.
Cette chaîne ne constitue pas, à elle seule, une preuve judiciaire complète. Mais elle fournit une grille de lecture particulièrement puissante : la question de savoir où les missiles ont été tirés ne peut être isolée de la question de savoir d’où ils provenaient et comment ils sont parvenus jusqu’au lieu supposé du crime.
La force de la nouvelle réanalyse est justement de réintroduire la physique dans cette chaîne.
Et si la physique replace le secteur de Masaka parmi les scénarios les plus cohérents, tandis que les sources testimoniales et judiciaires anciennes décrivent, elles aussi, un parcours des missiles qui conduit vers Kigali puis vers Masaka, cette convergence mérite d’être examinée sans préjugé – ni comme une preuve définitive, ni comme une hypothèse que l’on pourrait écarter par une simple formule.
C’est précisément pour cette raison que ces démonstrations, encore trop peu connues du grand public, doivent retrouver leur place dans l’examen historique de l’attentat du 6 avril 1994.
Sources principales
– François Graner et Stefano Matthias Panebianco, Inference accuracy about an aircraft crash, arXiv:2501.07261, version révisée du 22 juillet 2025.
– Rapport d’expertise français du 5 janvier 2012, cité et réexaminé par Graner et Panebianco.
– Jean-Pierre Mugabe, déclaration du 21 avril 2000 relative à l’attentat contre l’avion présidentiel ; dossier documentaire et judiciaire.
– Éléments de la procédure française relatifs aux déclarations de Jean-Pierre Mugabe sur l’origine, l’acheminement et le déplacement des missiles.
– Filip Reyntjens, compte X @freyntje, septembre 2026, commentaire sur la réanalyse de François Graner et le secteur de « La Ferme » à Masaka.
– ReelActu, « Exclusif | Attentat du 6 avril 1994 : une réanalyse scientifique replace Masaka au cœur du débat », 12 septembre 2026
Lambertus NTISONI
15 septembre 2026

