La dérive xénophobe de William Ruto et les calculs géopolitiques du bassin des Grands Lacs.
Sous couvert de protéger les petits commerçants kényans, William Ruto a ouvert la chasse aux étrangers et livré les Burundais de Nairobi à la vindicte populaire. Dérapage populiste ou manœuvre géopolitique au service d’un rapprochement avec Kigali ? Dans une région déjà déchirée par la guerre dans l’Est congolais et les tensions entre le Rwanda et le Burundi, les déclarations du président kényan ressemblent moins à une politique économique qu’à une dangereuse instrumentalisation de la xénophobie. En sacrifiant l’intégration est-africaine sur l’autel de ses calculs intérieurs et diplomatiques, Ruto joue avec le feu – au risque d’embraser toute la sous-région.
Un « campaign-trail line » aux conséquences bien réelles
Début septembre 2026, William Ruto a annoncé, depuis State House, que le commerce de détail et le secteur informel seraient désormais fermés aux ressortissants étrangers – une déclaration présentée comme une réponse aux doléances de petits commerçants kényans, mais formulée sans cadre juridique précis, comme le raconte Africa Unscrambled, qui décrit une annonce de meeting improvisée. Le constat est corroboré par Africanews. En quelques heures, des jeunes kényans ont commencé à harceler et à dépouiller des commerçants burundais dans les rues de Nairobi. Le gouvernement a dû publier deux communiqués correctifs en 48 heures pour tenter de requalifier la mesure en simple problème d’enregistrement administratif plutôt qu’en expulsion pure et simple.
Le mal était fait. Des milliers de Burundais ont afflué vers leur ambassade à Nairobi pour obtenir des documents de voyage d’urgence, selon Dawan Africa et YEN.com.gh. Le ministre burundais des Affaires étrangères, Édouard Bizimana, a averti Nairobi le 6 septembre : « Les Kényans vivent en paix au Burundi. Mais si ce discours de haine contre le Burundi continue, les choses changeront certainement. Le gouvernement kényan est responsable de la vie des Burundais vivant au Kenya », a-t-il déclaré selon Burundi Times. Bujumbura a ensuite dénoncé plus frontalement des « actes xénophobes », rapporte The EastAfrican.
Le bouc émissaire d’une colère intérieure
Ce que Ruto présente comme une politique de protection économique est en réalité une opération de bouc émissaire classique : détourner la colère sociale kényane – chômage, précarité, inflation – vers les communautés est-africaines les plus vulnérables, au mépris du traité de libre circulation de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) que le Kenya a lui-même ratifié. Le Law Society of Kenya a explicitement qualifié la directive présidentielle de violation du traité de l’EAC, selon People Daily, et l’East Africa Law Society a émis un avertissement similaire sur le traitement des commerçants originaires de la sous-région, comme le rapporte Pulse Kenya.
Le double jeu régional : quand la rhétorique commerciale devient une arme diplomatique
Ce qui rend l’épisode particulièrement inquiétant, c’est son inscription dans un contexte régional déjà miné. Le Burundi s’est, depuis 2022-2023, considérablement rapproché de Kinshasa, renforçant sa coopération militaire contre le M23 et les forces qui le soutiennent dans l’Est congolais, comme le montre The EastAfrican. Bujumbura a redéployé des troupes vers Kalemie face à l’avancée des groupes armés, payant un prix sécuritaire et humanitaire réel pour son soutien à la RDC, précise SOS Médias Burundi.
Le Kenya, lui, a joué un rôle nettement plus ambigu. Sa force régionale de l’EAC (EACRF), déployée en 2022, a été accusée par Kinshasa d’éviter tout affrontement avec le M23 et de faire preuve de complaisance envers Kigali. Félix Tshisekedi a publiquement reproché à Ruto d’avoir « très mal géré » le processus de Nairobi, en donnant l’impression de favoriser les intérêts rwandais ; la RDC a jugé la force « inefficace au mieux, complice du M23 au pire ». Kinshasa a refusé de renouveler le mandat de cette force, provoquant son retrait en décembre 2023 – et l’accréditation de l’ambassadeur kényan a été suspendue pendant un an en représailles, détaille African Arguments. Ruto est allé jusqu’à qualifier le conflit du M23 de « problème strictement congolais » – une formule qui, dans les faits, dédouane Kigali de toute responsabilité. Le média sud-africain News24 avait déjà titré, dès mai 2024, que « Ruto se range du côté de Kagame sur les rebelles de l’Est de la RDC ».
C’est cette proximité assumée entre Nairobi et Kigali – sur fond de rivalité ouverte entre le Rwanda et le Burundi – qui donne sa cohérence à la lecture d’un axe informel. Kigali et Bujumbura s’accusent mutuellement, depuis 2024, de soutenir des groupes armés hostiles : le Rwanda a été accusé d’avoir entraîné et hébergé des réfugiés burundais recrutés par le groupe rebelle RED-Tabara pour déstabiliser Gitega, accusation étayée par plusieurs enquêtes régionales, dont celles de DefenceWeb, Africa Defense Forum et VOA Africa. Dans ce contexte, un chef d’État kényan qui aligne son discours diplomatique sur celui de Kigali au sujet de la RDC, puis laisse ses partisans s’en prendre aux ressortissants du principal allié militaire de Kinshasa dans la région, n’agit pas dans un vide géopolitique. Que cela relève d’une coordination délibérée avec Museveni et Kagame ou d’une simple convergence d’intérêts opportuniste, l’effet est le même : Bujumbura se retrouve concernée sur son flanc diplomatique au moment même où elle paie le prix du sang pour avoir soutenu la RDC.
Par ailleurs, cette affaire risque de dépasser le cadre purement anti-burundais. Selon Roselyne Akombe, conseillère présidentielle kényane, la rhétorique de plusieurs responsables politiques kényans risquait d’alimenter la xénophobie, non seulement à l’encontre des Burundais, mais aussi ressortissants africains, rapporte People Daily. La réalité est donc, à certains égards, plus alarmante : un populisme économique intérieur mal calibré qui se déploie sans considération pour ses répercussions diplomatiques et qui est instrumentalisé selon les rivalités préexistantes de la région.
Suite à cette déclaration présidentielle improvisée, des violences xénophobes bien réelles ont éclaté, le gouvernement a affiché une position contradictoire en l’espace de 48 heures, et une mobilisation citoyenne kényane remarquable a eu lieu : de jeunes Kényans sont descendus dans la rue pour défendre leurs voisins est-africains, refusant explicitement de reproduire le scénario xénophobe sud-africain, comme le montrent Fashion Ghana et Daily Nation. Cette société civile mérite d’être saluée, car elle incarne mieux que son président l’esprit de l’intégration est-africaine.
Une région qui ne peut plus se permettre l’irresponsabilité présidentielle
Reste que la responsabilité politique de William Ruto est écrasante. À l’heure où l’Est de la RDC s’enfonce dans une guerre qui a déjà déplacé des millions de personnes, où le Rwanda et le Burundi s’accusent mutuellement de guerre par procuration, un chef d’État de la sous-région ne peut impunément jouer avec le registre xénophobe pour des raisons de politique intérieure. Que ce soit par calcul géopolitique aligné sur Kigali, par pur amateurisme populiste, ou par un mélange des deux, Ruto a choisi d’ajouter une ligne de fracture supplémentaire dans une région qui n’en a nul besoin. Le traité de libre circulation de l’EAC, la solidarité est-africaine affichée depuis des décennies, et la sécurité même des ressortissants burundais en zone kényane ont été sacrifiés sur l’autel d’un discours électoraliste. C’est cette irresponsabilité – documentée, chiffrée en familles fuyant vers une ambassade, en commerces pillés, en mise en garde diplomatique formelle de Bujumbura – qui mérite d’être condamnée sans détour.
Gaspard Musabyimana

