Une carte historique peut-elle devenir un programme de conquête ?
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Rwanda, Congo, Ouganda : quand l’histoire devient un prétexte pour refaire les frontières de l’Afrique.

 

Une carte ancienne circule actuellement au Rwanda et sur les réseaux sociaux. Elle présenterait un « Rwanda ancien » débordant largement les frontières actuelles du pays, jusque dans certaines régions de l’est de la République démocratique du Congo – notamment le Buhunde, le Bwisha et le Gisigali  ainsi que dans l’ouest de l’Ouganda, notamment le Bufumbira.

 

Cette carte est parfois associée à une anecdote selon laquelle le président Paul Kagame l’aurait montrée à son ancien ministre Théobald Rwaka.

 

Je prends cette information avec la prudence nécessaire : l’origine exacte de cette carte, son auteur, sa date, son objectif et les circonstances précises dans lesquelles elle aurait été présentée doivent être établis avant d’en tirer une conclusion politique. Mais une question demeure. Que signifie réellement une carte historique ?

 

Une carte historique décrit une représentation territoriale à une époque donnée. Elle ne constitue pas, à elle seule, un titre de propriété contemporain. C’est précisément ici que l’histoire doit être distinguée de la politique.

 

Les royaumes précoloniaux de la région des Grands Lacs ont connu des phases d’expansion, de contraction, de guerre, de vassalisation, de résistance et de recomposition permanente. Il va sans dire que le royaume du Rwanda n’a pas échappé à cette dynamique.

 

L’on sait que sous le règne de Kigeri IV Rwabugiri, à la fin du XIXe siècle, les relations avec les populations des régions voisines furent extrêmement complexes. Il y eut des expéditions militaires, des affrontements, des prélèvements, des rapports de domination, des razzias mais aussi des farouches résistances locales car ces territoires attaqués avaient leur organisation coutumière et leurs chefs traditionnelles.

 

C’est pourquoi il serait historiquement imprudent de transformer cette période en récit simpliste : « tout appartenait au Rwanda » ? Non, l’histoire montre qu’avant de dire que « le Rwanda a exercé une quelconque domination au-delà de ses frontières actuelles », qu’à l’intérieur même de ce qui est devenu le Rwanda actuel, beaucoup de contrées échappaient à l’autorité du Mwami rwandais dans le nord et le sud-ouest. L’histoire des Grands Lacs est beaucoup plus complexe que les slogans.

 

Cependant, il se pose une question fondamentale. Même si nous admettions – pour les besoins du raisonnement – qu’une région aujourd’hui située en RDC ou en Ouganda ait été, à une époque donnée, sous l’autorité ou l’influence du royaume du Rwanda, cela donnerait-il au Rwanda contemporain le droit de la revendiquer ? Ma réponse est Non. Nous ne vivons plus au XIXe siècle.

 

Les États africains contemporains ont été construits sur un ordre juridique qui repose notamment sur la souveraineté, l’intégrité territoriale et le règlement pacifique des différends.

 

La Charte des Nations unies impose aux États de régler leurs différends par des moyens pacifiques et leur interdit de recourir à la menace ou à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État.

 

L’Afrique elle-même a été très claire sur cette question. La Charte de l’Organisation de l’unité africaine consacrait le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque État ainsi que le règlement pacifique des différends.

 

Et, en 1964, à la conférence du Caire, les chefs d’État africains ont solennellement réaffirmé le principe du respect des frontières existant au moment de l’accession à l’indépendance. C’est un principe fondamental de la construction politique de l’Afrique contemporaine. Rwabugiri et ses conquêtes appartiennent au passé. La RDC, le Rwanda et l’Ouganda appartiennent au présent.

 

Il faut donc se méfier d’une tentation dangereuse : regarder une carte du XIXe siècle et vouloir y chercher les frontières politiques du XXIe siècle. Si nous commençons ce jeu, où nous arrêterons-nous ? Faudra-t-il ressusciter tous les anciens royaumes africains ? Faudra-t-il rechercher les frontières de l’empire du Mali, de Songhaï, du Kongo, de l’Éthiopie, du Buganda, du Rwanda ou de toutes les autres formations politiques précoloniales ?

 

Et si chaque État décidait de récupérer les territoires qu’un ancêtre aurait autrefois contrôlés, l’Afrique deviendrait-elle un continent de paix ou un continent de guerres perpétuelles ? La réponse est évidente. Et c’est Non.

 

Mais, que nous enseigne les historiens ? C’est ici que les travaux des historiens doivent reprendre leur place.

Je pense notamment à des chercheurs congolais et rwandais qui ont travaillé sur l’histoire politique, sociale et territoriale des Grands Lacs.

L’historien congolais, Isidore Ndaywel è Nziem, fait partie de ceux qui ont profondément contribué à la compréhension de l’histoire du Congo.

Du côté rwandais, les travaux d’Innocent Nsengimana méritent également d’être considérés. Je pourrais également citer feu Justin Kalibwami.

 

Quant à Alexis Kagame, certains lecteurs ne le considèrent pas uniquement comme un historien au sens contemporain du terme. Son œuvre relève aussi de la philosophie, de la pensée historique et de la construction d’un récit national rwandais. C’est pourquoi l’histoire sérieuse ne consiste pas à choisir les historiens qui confirment notre opinion. Elle consiste précisément à confronter les sources. En ce sens, l’apport d’Alexis Kagame est plus qu’intéressant.

 

Revenons au véritable danger de transformer la mémoire en revendication territoriale. Voilà où se situe ma préoccupation. Une carte historique peut être intéressante. Elle peut être étudiée. Elle peut permettre de comprendre les anciennes formations politiques des Grands Lacs. Elle peut même susciter un débat scientifique passionnant. Mais une carte ne doit jamais devenir un instrument permettant de légitimer une guerre contemporaine.

 

Le Congo ne peut pas accepter que son territoire soit considéré comme une réserve historique dans laquelle chacun pourrait venir rechercher les anciennes possessions de ses royaumes. L’Ouganda ne le peut pas davantage. Et le Rwanda lui-même ne gagnerait rien à entrer dans une logique de revendications territoriales historiques. Car une telle logique finirait nécessairement par se retourner contre tous et provoquer plus de dégâts.

 

Dans ma dernière publication, j’avais parlé de deux avertissements de l’histoire : Napoléon et Hitler.

L’histoire européenne nous offre des exemples terribles de dirigeants qui ont voulu inscrire leur politique dans une logique d’expansion territoriale.

Napoléon a conquis une grande partie de l’Europe avant que son système impérial ne s’effondre.

Hitler a voulu reconstruire par la force un ordre territorial conforme à son idéologie et à sa vision de la puissance allemande.

Les contextes sont évidemment différents.

 

Mais la leçon générale demeure : la puissance militaire peut permettre de conquérir des territoires ; elle ne garantit jamais qu’on pourra durablement les stabiliser, les légitimer ou construire la paix.

 

Les conquêtes ont un commencement. Elles ont également un prix. Et elles finissent souvent par produire les résistances qu’elles prétendaient écraser.

Si cette fameuse carte circule réellement comme une représentation d’un ancien espace rwandais, elle doit être étudiée par les historiens.

 

Mais si quelqu’un voulait en faire la justification d’une politique de reconquête territoriale, alors il faudrait lui rappeler une réalité simple :

Nous ne sommes plus au temps de Rwabugiri. Nous sommes au XXIe siècle. Le Congo est un État souverain. L’Ouganda est un État souverain. Le Rwanda est un État souverain. Aucun de ces trois peuples n’a intérêt à transformer l’histoire en prétexte à une nouvelle guerre.

 

J’ai suivi les récentes déclaration du Général Muhozi Kainerugaba à l’endroit de Paul Kagame. Et si ces velléités territoriales suscitaient un sursaut de réveil patriotique ougandais ? Le Rwanda et l’Ouganda en tant que nations transcendant les ethnies hima et tutsi. La compréhension de cet axiome permettra la construction d’une paix durable dans la région. L’Afrique a déjà suffisamment souffert.

 

L’avenir des Grands Lacs ne se trouve pas dans les conquêtes. Non. Le véritable projet historique des Grands Lacs devrait être tout autre.

 

Pas la conquête mais la coopération. Pas l’annexion mais le développement. Pas les frontières redessinées par les armes mais les frontières garanties par le droit. Pas la méfiance entre peuples mais la coopération entre peuples. Pas la résurrection des empires disparus mais la construction d’États modernes capables de garantir la sécurité, la dignité et la prospérité de leurs citoyens. Nous devons sortir de cette obsession des territoires et des conquêtes.

 

Les Congolais doivent pouvoir cultiver leurs terres. Les Rwandais doivent pouvoir vivre en paix. Les Ougandais doivent pouvoir développer leur pays.

 

Les peuples des Grands Lacs doivent pouvoir commercer, circuler et coopérer sans que chaque frontière devienne un motif de guerre. Le président Paul Kagame doit regarder vers l’avenir pas vers les cartes.

 

Alors, peut-on dire que l’histoire est un éternel recommencement ? Je n’en suis pas sûr. Je n’en sais rien. Une chose est sûre, l’histoire doit nous éclairer pas nous enfermer. Elle peut se répéter lorsque les hommes refusent d’en tirer les leçons. Mais elle peut aussi servir à éviter les erreurs du passé. C’est précisément ce que nous devons faire dans les Grands Lacs.

 

Que les historiens travaillent. Que les chercheurs confrontent les cartes et les archives. Que les diplomates négocient. Que les États respectent leurs frontières. Que les peuples coopèrent.

 

Et que les dirigeants comprennent enfin qu’au XXIe siècle, la grandeur d’un pays ne se mesure plus à la quantité de territoires qu’il peut conquérir, mais à la qualité de vie qu’il peut offrir à ses citoyens.

 

Je ne crois pas à la fatalité de la guerre. Je crois encore à la raison. Je crois au dialogue. Je crois à la coopération entre les peuples. Je crois à une Afrique capable de régler ses différends sans se détruire.

 

Non aux guerres insensées et sans fin. Oui à la paix. Oui à l’entente entre les peuples. Oui à la coopération saine entre les États. Oui à la politique du bon voisinage.

 

L’histoire appartient au passé. Notre responsabilité, à nous qui vivons aujourd’hui, est de construire l’avenir pour que nos enfants, nos petits-enfants et leurs descendants puis vivre dans un monde meilleur et prospère.

 

Jean-Claude Ndungutse

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