Le Rwanda Social Security Board (RSSB) est censé garantir la retraite de millions de cotisants rwandais. Mais depuis plusieurs années, l’institution ressemble de plus en plus à un guichet financier au service du Front patriotique rwandais (FPR) et de son président, Paul Kagame. Rachats d’entreprises sans appel d’offres, investissements hasardeux à l’étranger, millions engloutis dans des projets fantômes, dirigeants récalcitrants emprisonnés : le dossier RSSB est devenu, au fil des ans, l’un des symptômes les plus révélateurs de la confusion entretenue entre les intérêts du parti au pouvoir et les biens publics rwandais.
Crystal Ventures : le bras d’affaires du FPR, avec Kagame à la manœuvre
Il faut d’abord rappeler ce qu’est Crystal Ventures. Ce conglomérat, présenté officiellement comme le véhicule d’investissement du FPR, contrôle des participations dans la banque, l’agro-industrie, l’immobilier, les médias, la construction et les télécommunications, avec des ramifications qui dépassent les frontières rwandaises. Une enquête de Jeune Afrique a documenté en détail cette « face business du FPR de Kagame », rappelant que le président rwandais en est la tête, à la fois chef du parti propriétaire et, dans les faits, patron de l’empire économique qui en découle. D’autre sources résument la même réalité : un conglomérat né du financement de la guérilla du FPR, devenu l’un des plus gros acteurs économiques du pays.
C’est ce même groupe qui, en l’espace de quelques jours seulement, vient de vendre à RSSB trois de ses actifs : Inyange Industries (agroalimentaire), Ruliba Clays (matériaux de construction) et BK General Insurance. La presse rwandaise elle-même a parlé d’une «frénésie d’achat en cinq jours». Selon les chiffres relayés, Inyange a été valorisée à 61,2 milliards de francs rwandais, Ruliba Clays à 40 milliards et BK General Insurance à 32 milliards, soit un total avoisinant les 133 milliards de francs rwandais transférés des caisses de retraite des Rwandais vers le conglomérat du parti au pouvoir.
Cette opération est que plus troublante. Pourquoi le propriétaire d’actifs en dépréciation choisit-il de s’en défaire précisément au bénéfice de la caisse de retraite publique, sans qu’aucune source disponible ne fasse état d’un appel d’offres concurrentiel ni d’une évaluation indépendante et publique du prix payé ? Quand le vendeur (Crystal Ventures/FPR) et, in fine, l’autorité de tutelle de l’acheteur (l’État rwandais dirigé par le même homme) se confondent, la question du conflit d’intérêts et de la fixation arbitraire des prix n’est pas une supposition : c’est une exigence de transparence à laquelle RSSB n’a, à ce jour, apporté aucune réponse documentée.
Un fonds de pension déjà saigné : l’affaire des 40 millions de dollars
Ce n’est pas la première fois que l’argent des retraités rwandais finance les aventures financières du cercle présidentiel. En 2009, sur instruction du président Kagame, environ 22 millions de dollars de l’argent des pensions rwandaises ont été investis dans Merrimack Pharmaceuticals, une start-up basée à Boston. L’homme au centre de cette opération, Clet Niyikiza, devenu vice-président exécutif de Merrimack, a ensuite quitté l’entreprise en 2014 pour fonder sa propre société, L.E.A.F. Pharmaceuticals, dans laquelle RSSB a réinjecté des dizaines de millions de dollars supplémentaires, portant le total engagé à plus de 52 millions de dollars selon les pièces du dossier judiciaire.
L’affaire a fini devant la justice américaine : RSSB a porté plainte pour fraude contre L.E.A.F. Pharmaceuticals et Clet Niyikiza devant la Chancery Court du Delaware, réclamant le remboursement de 40 millions de dollars de fonds de pension rwandais. Les minutes du tribunal, consultables publiquement, détaillent les montants engagés et les accusations réciproques entre les parties. L’ancien conseiller économique de Paul Kagame, David Himbara, a longuement documenté cette affaire sur son blog, parlant d’une «idylle» entre Kagame et Niyikiza qui a fini par s’effondrer sur fond de 40 millions de dollars de l’argent des retraités rwandais envolés.
À cela s’ajoute le dossier OneWeb : le Rwanda a pris part, en 2019, à une levée de fonds d’1,25 milliard de dollars pour cette entreprise de satellites, dans le cadre d’un accord global évalué à 3 milliards de dollars. Lorsque OneWeb s’est déclarée en faillite en 2020, la ministre rwandaise des TIC, Paula Ingabire, a dû rassurer publiquement l’opinion sur le sort de cet investissement. Que cet argent soit passé, en tout ou en partie, par les caisses de RSSB reste une question que la transparence rwandaise ne permet pas de trancher avec certitude à partir des seules sources publiques, mais le doute lui-même en dit long sur l’opacité qui entoure la gestion de ces fonds.
Ceux qui ont résisté
Dans l’histoire de cette caisse, certains cadres ont payé cher le fait de s’être opposés aux prélèvements ordonnés d’en haut. Le cas le plus documenté est celui d’Angélique Kantengwa, ancienne directrice générale de la RSSB (alors Caisse Sociale du Rwanda), arrêtée puis inculpée le 24 septembre 2014 pour « adjudication illégale » et « abus de biens publics » devant le tribunal de grande instance de Nyarugenge. L’ancien garde du corps présidentiel Noble Marara, dans son livre Behind the Presidential Curtain, affirme que Kantengwa se serait précisément heurtée à Paul Kagame en refusant d’autoriser un décaissement qu’il exigeait.
Un autre nom mérite d’être versé au dossier : celui du Dr Innocent Gakwaya, médecin orthopédiste et mari de Cathy Kagame, la sœur du président. Il a présidé le conseil d’administration de la RSSB, poste qu’il occupait encore début mars 2017, quelques jours avant de mourir de maladie le 8 mars 2017. Selon les informations recueillies, le Dr Gakwaya aurait lui aussi connu la prison dans une affaire liée à la gestion de la caisse.
Régis Rugemanshuro et le scandale de la vaisselle à un million de dollars
L’actuel directeur général de RSSB, Régis Rugemanshuro, est un homme jeune et visiblement bien introduit dans les cercles du pouvoir. Sa nomination à la tête de RSSB est intervenue peu après le mariage d’Ange Kagame, la fille du président, avec Bertrand Ndengeyingoma, un mariage largement médiatisé au Rwanda. Régis Rugemanshuro a été le garçon d’honneur de Bertrand Ndengeyingoma, une fonction qui l’a introduit auprès de la famille présidentielle.
Cette année, un scandale a éclaté autour de sa gestion de la RSSB. Une commission parlementaire rwandaise, la Commission des comptes publics (Public Accounts Committee), a présenté le 4 août 2026 un rapport accablant sur l’usage des fonds publics, réclamant des poursuites judiciaires contre plusieurs institutions, dont RSSB. Le fait le plus emblématique concerne Rwanda Ultimate Golf Course Ltd, filiale de RSSB : environ 1,5 milliard de francs rwandais (près d’1,2 million de dollars) ont été dépensés en équipements de cuisine (assiettes, couverts, ustensiles), destinés à un hôtel… qui n’a jamais été construit. Cet achat aurait été fait « sur la base d’hypothèses concernant des besoins futurs, sans évaluation préalable des besoins ». Le matériel est stocké depuis 2023 dans un local loué environ 1,8 million de francs rwandais par mois, de l’argent public qui continue de couler, mois après mois, pour entreposer de la vaisselle inutilisée.
Ce n’est pas un cas isolé. Le rapport de l’Auditeur général de l’État pour 2024 avait déjà pointé que RSSB détenait 144 parcelles de terrain de premier choix, non développées, d’une valeur de 105,61 milliards de francs rwandais, dont plus de 20 hectares à Rwamagana laissés à l’abandon, alors même que le plan stratégique 2020-2025 de l’institution faisait du logement abordable une priorité. Aucun projet de logement abordable n’a pourtant été lancé sur toute la période. Convoqué pour s’en expliquer, le directeur général de RSSB n’a, selon les informations disponibles, pas été en mesure de justifier de façon satisfaisante ces choix devant les élus. Tout cela sent la gabegie organisée, et non un simple accident de gestion.
L’argent des morts et des exilés
Il y a une dimension de ce dossier que les rapports d’audit et les chiffres de valorisation ne disent jamais : d’où vient, historiquement, une partie de cet argent que le pouvoir actuel dilapide avec tant de légèreté. La Caisse sociale du Rwanda, ancêtre de RSSB, existait bien avant 1994 et collectait déjà les cotisations des fonctionnaires et employés de l’État rwandais d’alors. Une partie significative de ces cotisants, fonctionnaires et cadres de l’administration sous le régime du président Habyarimana, ont péri dans les forêts du Congo entre 1994 et 1998, lors de la traque des réfugiés rwandais en Zaïre documentée notamment par Médecins Sans Frontières et par plusieurs organisations de défense des droits humains ou même l’ONU avec le rapport Mapping. D’autres survivants de cette même génération vivent aujourd’hui en exil, dispersés sur plusieurs continents, sans avoir jamais pu récupérer les cotisations qu’ils ont versées durant des années de service à l’État rwandais.
Cet argent-là, celui de fonctionnaires morts sans sépulture ou d’exilés à qui l’administration rwandaise ne facilite en rien la restitution de leurs droits, fait partie du socle historique sur lequel repose la caisse que RSSB gère aujourd’hui. Qu’une partie de ce patrimoine collectif serve à financer des paris financiers hasardeux à l’étranger, des rachats d’entreprises sans appel d’offres au profit du parti au pouvoir, ou des stocks de vaisselle dorée pour un hôtel qui n’existe pas, constitue une deuxième spoliation, ajoutée à la première : après avoir perdu la vie ou la patrie, ces cotisants et leurs ayants droit perdent aussi, dans l’indifférence générale, le fruit de leur travail.
Une caisse publique, un usage privé
Au bout du compte, le fil qui relie le rachat d’Inyange et de Ruliba, l’affaire des 40 millions de dollars perdus aux États-Unis, le fiasco OneWeb, l’emprisonnement de cadres récalcitrants et le scandale de la vaisselle de Régis Rugemanshuro, c’est celui d’une institution publique dont la gouvernance échappe à tout contrôle réellement indépendant. Que le pouvoir en place organise des commissions parlementaires pour instruire, après coup, des dérives déjà consommées ne change rien au problème de fond : tant que RSSB continuera d’acheter les actifs du parti au pouvoir sans appel d’offres, d’investir sans reddition de comptes publique, et de nommer à sa tête des cadres choisis pour leur proximité avec la famille présidentielle plutôt que pour leur rigueur de gestion, les cotisants rwandais, vivants, morts ou exilés, continueront de financer, sans le savoir et sans y consentir, autre chose que leur propre retraite.
Gaspard Musabyimana

