Depuis le 21 septembre 2026, Victoire Ingabire Umuhoza comparaît devant la Haute Cour de Kigali avec huit co-accusés, pour la plupart membres de son parti DALFA-Umurinzi. L’accusation est lourde : formation d’une organisation criminelle, complot contre le gouvernement, incitation au soulèvement, propagation de fausses informations. Le parquet va plus loin encore : il affirme que cette femme préparait un coup d’État et qu’elle serait devenue chef de l’État s’il avait réussi. Selon la presse internationale, dont El País, il a requis contre elle la prison à perpétuité.
Un scénario qui ne tient pas debout
On a du mal à ne pas sourire devant ce scénario, même si l’enjeu est tragique. Un coup d’État, c’est une affaire d’armes, de casernes et d’officiers qui font défection. Or Paul Kagame tient le Rwanda depuis plus de trente ans. Il s’appuie sur une armée puissante, aguerrie et entièrement à sa main, et sur des services de renseignement qui surveillent tout le pays. Face à cet appareil, on voudrait faire croire qu’une femme aux mains nues, sans arme, sans soldat, sortie de prison en 2018 et surveillée depuis jour et nuit, s’apprêtait à renverser le régime.
Si l’acte d’accusation avait été monté avec un minimum de sérieux, il aurait au moins désigné des complices dans l’armée. On aurait trouvé des officiers, des commandants d’unité ou des proches du Président sur le banc des accusés. Il n’y en a aucun. Il y a une opposante politique et quelques militants d’un parti qui n’a jamais été autorisé à se faire enregistrer. On dirait une pièce de théâtre mal écrite, dont le metteur en scène a décidé de la fin avant même le lever du rideau.
Une femme désignée à la vindicte depuis seize ans
Ce procès ne sort pas de nulle part. Victoire Ingabire est dans le collimateur du pouvoir depuis son retour au Rwanda en janvier 2010, lorsqu’elle voulait se présenter à l’élection présidentielle. Elle a été arrêtée dès 2010 et condamnée en 2012 à huit ans de prison, au terme d’un procès que la FIDH a jugé « marqué par des irrégularités et un manque de transparence ». En appel, la Cour suprême a porté la peine à quinze ans. En 2017, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a jugé que le Rwanda avait violé sa liberté d’expression et son droit à une défense adéquate. Elle a été libérée en 2018 par une grâce présidentielle, sans jamais retrouver ses droits civiques.
Le chef de l’État lui-même n’a jamais caché son hostilité. En juillet 2024, Paul Kagame l’a traitée publiquement de « petite femme de génocidaire ». Il a promis qu’on trouverait « une solution appropriée » et ajouté : « Vous savez qu’elle ne finira pas bien. » Quelques mois plus tard, il déclarait : « Ceux qui passent entre les mailles de notre filet, leurs jours sont comptés, y compris ceux que nous avons graciés. » Quand un chef d’État annonce en public le sort d’une opposante, puis que la justice de son pays s’emploie à le réaliser, on n’a plus affaire à la justice. On a affaire à l’exécution d’une sentence politique prononcée d’avance.
Les conditions de sa détention depuis juin 2025 confirment ce traitement d’exception. Ses avocats dénoncent un accès restreint aux soins, l’interdiction d’assister au culte et des contacts presque inexistants avec sa famille.
La peur fondée d’un drame en prison
Beaucoup de Rwandais redoutent aujourd’hui le pire, et à voix basse, certains le disent. Ils craignent qu’une condamnation à perpétuité ne soit qu’une étape, et qu’une fois l’opinion internationale passée à autre chose, Victoire Ingabire ne sorte jamais vivante de prison. Cette crainte n’a rien d’un fantasme. En février 2020, le chanteur Kizito Mihigo est mort dans une cellule de police à Kigali. Les autorités ont parlé de suicide, et Human Rights Watch, parmi d’autres, a réclamé une enquête indépendante qui n’a jamais eu lieu. D’autres opposants et détenus politiques sont morts en détention ou ont disparu. Quand un régime a de tels antécédents, les menaces de son chef ne peuvent pas être prises à la légère.
Monsieur le Président Macron, vous avez la parole
Le 22 septembre dernier, Monsieur le Président, vous avez prononcé à la tribune des Nations unies votre dernier discours devant l’Assemblée générale. Vous y avez parlé avec la franchise qu’on vous connaît. Vous avez dénoncé à propos de Gaza « un spectacle qui nous fait honte à tous », et rappelé que le droit international ne se négocie pas selon les alliances. Ce courage vous honore. Il vous oblige aussi.
Depuis 2021, vous avez engagé avec Kigali un rapprochement que vous revendiquez, et vous entretenez avec Paul Kagame une relation personnelle que tout le monde connaît. Cette proximité vous donne un poids que d’autres n’ont pas. Un ami sincère ne se contente pas de flatter. Il avertit quand l’autre s’apprête à franchir une ligne dont on ne revient pas.
Dites-lui, Monsieur le Président, de ne pas commettre l’irréparable. Dites-lui que la France ne pourra pas continuer à présenter le Rwanda comme un partenaire exemplaire si l’on y condamne à vie, pour un coup d’État imaginaire, une femme dont le seul tort est d’avoir voulu concourir par les urnes. Dites-lui que s’il arrivait malheur à Victoire Ingabire en détention, il en porterait la responsabilité devant l’histoire, et que ceux qui auront gardé le silence la partageraient avec lui.
La communauté internationale ne peut plus détourner le regard
Cet appel ne s’adresse pas qu’à la France. Il s’adresse aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni, à l’Union européenne, à la Belgique, à l’Union africaine et à tous les partenaires qui financent le Rwanda, l’arment ou lui confient des missions de paix. Ils ont les moyens de se faire entendre. Le Parlement européen a déjà condamné en 2013 le premier procès de Victoire Ingabire. Des organisations comme la Human Rights Foundation demandent aujourd’hui sa libération. Les gouvernements doivent maintenant parler clairement, en public comme dans les chancelleries.
Nous demandons la libération immédiate et sans condition de Victoire Ingabire Umuhoza et de ses coaccusés. Dans l’attente de leur libération, chaque audience doit pouvoir être suivie par des observateurs diplomatiques et des ONG indépendantes, tandis que des garanties vérifiables doivent être apportées quant à l’intégrité physique de Victoire Ingabire, à son accès aux soins et à la possibilité de communiquer librement avec sa famille et ses avocats. Nous demandons également au Rwanda d’exécuter l’arrêt de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples.
On ne mesure pas la stabilité d’un pays au nombre de ses soldats. On la mesure à la place qu’il laisse à ceux qui pensent autrement. Condamner Victoire Ingabire à vivre, et peut-être à mourir, en prison ne rendrait pas le Rwanda plus sûr. Cela montrerait au monde que le régime a peur d’une femme seule. L’histoire retiendra qui a parlé et qui s’est tu.
Gaspard Musabyimana

