Un marché révélé au grand jour
Le 21 septembre 2026, le consortium Forbidden Stories a publié The Deportation Project, fruit de sept mois de travail de 72 journalistes issus de 24 rédactions, dont RFI, France 24, le Washington Post, le Guardian et Der Spiegel. L’enquête décrit un système d’expulsion vers des « pays tiers » financé par un « bureau de la remigration » du Département d’État doté de plus de 410 millions de dollars. Selon Africanews, 49 des 54 pays africains ont été sollicités.
Le Rwanda y figure en bonne place. D’après le volet publié par RFI et repris par PressAfrik, Kigali a reçu 7,5 millions de dollars en paiement direct pour accueillir sept personnes, soit plus d’un million de dollars par tête. Les mots des témoins cités sont sans appel : des accords « opaques que les gouvernements n’ont pas soumis à l’approbation du Parlement », des « corps humains troqués pour obtenir des concessions ».
Rien de nouveau sous le soleil des Mille Collines. Ce dossier n’est que le dernier chapitre d’une longue histoire où le régime de Paul Kagame a fait de l’accueil des migrants rejetés par d’autres une ressource financière et diplomatique.
Israël, le laboratoire (2013-2018)
Le modèle a été rodé avec Israël. Pendant des années, l’État hébreu a poussé des demandeurs d’asile érythréens et soudanais vers le Rwanda et l’Ouganda au nom de départs prétendument « volontaires ». En novembre 2017, le gouvernement Netanyahou passe à la vitesse supérieure : selon Al Jazeera, Israël proposait de verser 5 000 dollars au Rwanda par personne expulsée, et 3 500 dollars à chaque migrant. Netanyahou se félicitait d’un « accord international » permettant d’éloigner 40 000 « infiltrés » « sans leur consentement ».
Kigali a toujours nié tout « accord secret ». Mais comme le rappelle le Times of Israel, la ministre Louise Mushikiwabo avait évoqué l’accueil d’environ 10 000 personnes. Et les expulsés déjà arrivés racontaient avoir été conduits de nuit à la frontière, sans papiers, et sommés de la franchir illégalement. Le HCR dénonçait alors «le secret entourant cette politique». Amnesty International la jugeait « irresponsable et illégale ».
Tout est déjà là : l’argent par tête, l’opacité, le démenti officiel et des êtres humains qui disparaissent dans la nature.
L’Europe et la « salle d’attente » de Gashora (depuis 2019)
En septembre 2019, le Rwanda, le HCR et l’Union africaine lancent le Mécanisme de transit d’urgence (ETM). Des réfugiés détenus en Libye sont évacués vers le centre de Gashora, au sud de Kigali, en attendant une réinstallation hypothétique. Plus de 2 000 personnes y avaient transité en février 2024. L’Union européenne finance : 12,5 millions d’euros pour la première phase, puis 22 millions supplémentaires jusqu’en 2026.
Le dispositif, géré par le HCR, est plus défendable que les autres. Il sauve des vies arrachées aux geôles libyennes. Mais sa fonction politique est claire : garder à distance, sur le sol africain, des exilés que l’Europe ne veut pas voir arriver par la Méditerranée. Le Rwanda y a gagné une vitrine humanitaire, que Kigali brandira ensuite pour vendre son « savoir-faire » à Londres, Copenhague et Washington.
Les écolières afghanes : neuf jours pour décider (août 2021)
Le 15 août 2021, les talibans entrent dans Kaboul. Moins d’une semaine plus tard, près de 250 élèves, enseignants et proches de la School of Leadership Afghanistan (SOLA), seul internat de filles du pays, ont quitté Kaboul. Ils transitent par le Qatar et atterrissent au Rwanda. Le 24 août, la fondatrice Shabana Basij-Rasikh remercie trois gouvernements : le Qatar, le Rwanda et les États-Unis. L’école s’est depuis installée durablement au Rwanda, avec l’appui de l’OIM.
Il ne s’agit pas ici de reprocher leur salut à ces jeunes filles. Il s’agit de regarder la mécanique. Washington dispose de moyens incomparablement supérieurs à ceux du Rwanda. Des pays plus proches de l’Afghanistan, culturellement et géographiquement, auraient pu être sollicités. Pourtant c’est vers Kigali, à 6 000 kilomètres, que l’on se tourne. Pourquoi ? Parce que chacun sait dans les chancelleries qu’au Rwanda, une telle décision se prend en quelques jours, par un seul homme, sans débat parlementaire ni consultation de la population. L’épisode afghan a servi de démonstration : Kigali est le guichet le plus rapide du marché.
Copenhague, puis Londres : 240 millions de livres pour quatre volontaires
Le Danemark ouvre la voie en Europe. En juin 2021, il vote une loi permettant de transférer ses demandeurs d’asile hors de l’UE, puis discute en 2022 avec Kigali d’un centre d’accueil danois au Rwanda. Le projet est suspendu en janvier 2023 par le nouveau gouvernement, sans être enterré.
Le Royaume-Uni, lui, va jusqu’au bout. Signé en avril 2022 par Boris Johnson, le partenariat prévoit l’envoi au Rwanda de migrants arrivés par la Manche. Le National Audit Office a détaillé la facture : 370 millions de livres de paiements fixes, plus 150 874 livres par personne pour son traitement, 20 000 livres supplémentaires par relocalisation et un bonus de 120 millions dès 300 transferts. Les 50 millions annuels étaient dus quel que soit le nombre de migrants envoyés.
Le résultat est connu. Le 15 novembre 2023, la Cour suprême britannique juge à l’unanimité le Rwanda non sûr pour les réfugiés, en raison du risque de refoulement. Elle relève un taux de rejet de 100 % pour les demandeurs venant d’Afghanistan, de Syrie ou du Yémen. En juillet 2024, Keir Starmer abandonne le dispositif. Bilan selon Al Jazeera : 240 millions de livres versés pour quatre volontaires. Kigali n’a rien remboursé. Il a même porté l’affaire devant la Cour permanente d’arbitrage en janvier 2026 pour réclamer 50 millions de plus.
Des murs qui attendaient des locataires
C’est sur le terrain immobilier que la logique du système apparaît le mieux. En 2022, le Hope Hostel de Kigali est vidé de ses occupants, des rescapés du génocide, évacués sans solution de relogement pour faire place aux migrants attendus de Londres. Deux ans plus tard, ses 50 chambres doubles sont toujours vides. Le lotissement de Bwiza Riverside, que la ministre Suella Braverman avait visité et trouvé « vraiment beau », a été revendu en grande partie à des acheteurs locaux avant l’arrivée du moindre migrant, comme l’a révélé openDemocracy.
Qui a bénéficié des contrats d’hébergement et des loyers prévus pour des années ? Qui sont les promoteurs et propriétaires retenus, et quels liens entretiennent-ils avec le pouvoir ? Les dépenses du fonds rwandais alimenté par Londres n’ont jamais fait l’objet d’une reddition de comptes publique à Kigali. Dans un pays où l’économie est largement tenue par le parti au pouvoir et ses proches, cette opacité n’est pas un détail. Elle est le cœur du modèle.
Washington : un million de dollars par expulsé (2025-2026)
À peine le dossier britannique refermé, Kigali s’est tourné vers l’administration Trump. En août 2025, le Rwanda se dit prêt à accueillir 250 personnes expulsées des États-Unis. Les sept premiers arrivent à la mi-août. La porte-parole Yolande Makolo promet qu’ils seront pris en charge par le gouvernement et l’OIM. Sur les conditions financières, rien n’est alors dit.
C’est le Sénat américain qui a levé le voile. En février 2026, un rapport de la minorité démocrate de la commission des Affaires étrangères révèle que Washington a versé 7,5 millions de dollars au Rwanda pour sept personnes, soit 1,07 million par tête. Le rapport parle d’une diplomatie consistant à convaincre des gouvernements étrangers d’accueillir des personnes sans lien avec leur pays « essentiellement par des paiements financiers ». Il note aussi que plus de 80 % des personnes envoyées dans des pays tiers avaient fini par être renvoyées dans leur pays d’origine, souvent aux frais du contribuable américain.
L’argent est donc bien le moteur. Il n’est même pas nécessaire que les migrants restent au Rwanda:il suffit qu’ils quittent le sol américain. Kigali ne vend pas une terre d’asile. Il vend une porte de sortie.
Un seul homme décide
Si Kigali est si prisé, c’est parce qu’aucun contre-pouvoir n’y freine le président. Freedom House classe le Rwanda « non libre », avec 21 points sur 100 et seulement 7 sur 40 pour les droits politiques. L’organisation écrit que le Parlement « manque généralement de l’indépendance nécessaire pour contrôler l’exécutif » et se contente « d’avaliser les initiatives présidentielles ». En juillet 2024, Paul Kagame a été réélu avec 99,2 % des voix, après l’éviction de Victoire Ingabire et de Diane Rwigara.
Dans ces conditions, aucun député ne demande combien a coûté l’accueil d’un expulsé américain. Aucun journal ne publie les contrats. Aucune population n’est consultée. L’enquête de Forbidden Stories le souligne pour l’ensemble des pays concernés : ces arrangements passent par de simples notes diplomatiques et non par des traités soumis au Parlement.
Pire, le Rwanda n’est pas le havre qu’on prétend. En février 2018, la police a tiré à balles réelles sur des réfugiés congolais du camp de Kiziba qui protestaient contre la baisse de leurs rations. Human Rights Watch a recensé au moins 12 morts. Un an plus tard, aucun policier n’avait été inquiété, tandis que des manifestants étaient poursuivis en justice. Les capitales occidentales le savent. Elles ont choisi de regarder ailleurs.
L’hypocrisie occidentale
Le premier coupable n’est pas Kigali. Ce sont les démocraties qui, chez elles, invoquent l’État de droit, le contrôle parlementaire et la dignité humaine, et qui vont chercher précisément là où ces principes n’existent pas le partenaire idéal pour se débarrasser de leurs migrants. Elles ne choisissent pas le Rwanda malgré l’absence de contrôle démocratique. Elles le choisissent à cause d’elle.
Israël, le Royaume-Uni, le Danemark, les États-Unis et, à sa manière, l’Union européenne ont tous payé. Tous ont obtenu la même chose : un décideur unique, disponible, discret, qui ne rend de comptes ni à ses électeurs ni à ses députés. En échange, ils ont offert au régime ce qu’il recherche le plus : des devises, une respectabilité internationale et le silence sur ses propres dérives, au Rwanda comme dans l’est de la RDC.
Cette politique a un nom : l’externalisation de la responsabilité. Les pays riches, qui ont les moyens d’examiner les demandes d’asile et de gérer leurs flux migratoires, préfèrent sous-traiter leurs obligations internationales à des États défaillants sur le plan démocratique. Ils exploitent la déliquescence des systèmes politiques du Sud comme on exploite un paradis fiscal. Et ce sont des êtres humains, souvent déjà brisés par l’exil, qui servent de monnaie d’échange.
L’enquête de Forbidden Stories devrait sonner le glas de cette hypocrisie. Tant que les Parlements occidentaux n’exigeront pas la publication de tous ces accords, et tant qu’ils accepteront de financer des régimes sans contre-pouvoirs pour faire leur sale besogne, le Rwanda de Paul Kagame restera ce qu’il est devenu : l’entrepôt des indésirables de l’Occident.
Gaspard Musabyimana

