La coopération technique entre la Belgique et le Rwanda : « Mythe de Sisyphe » ou « Realpolitik »Dans sa coopération militaire avec le Rwanda, la Belgique semble condamnée à chaque fois qu’un régime en remplace un autre au Rwanda à faire table rase du passé et à recommencer à zéro. |
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Depuis 1962 le Rwanda entretient sans discontinuer, une coopération militaire avec le Rwanda ; d’emblée cela peut paraître un bel exemple de continuité et de cohérence dans le chef des décideurs belges. Mais à y observer de très près, on remarquera plutôt, soit une illustration du « Mythe de Sisyphe » dans la diplomatie belge, soit une « Realpolitik » poussée jusqu’à la caricature. Personnage de la mythologie grecque pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné à rouler éternellement une pierre jusqu’en haut d’une colline alors qu’elle redescendait chaque fois avant de parvenir à son sommet. Par analogie, en matière de coopération militaire avec le Rwanda, la Belgique semble condamnée à chaque fois qu’un régime en remplace un autre au Rwanda à faire table rase du passé et à recommencer à zéro et cela aux conditions posées par les nouveaux maîtres de Kigali, condition souvent en porte-à-faux avec les principes élémentaires d’équité et de démocratie.
Durant les deux républiques qui ont incarné le régime issu de la révolution populaire de 1959 au Rwanda, la Belgique a assuré la formation et le perfectionnement des cadres militaires de l’Armée Rwandaise.
Pour illustrer notre propos, nous présentons la situation de l’Ecole Royale Militaire (ERM) et de l’Ecole de Guerre ou Institut Royal Supérieur de Défense de Bruxelles (IRSD).
L’Ecole Royale Militaire
Depuis le 19è siècle, cette école forme des candidats officiers dans ses deux sections : la section Polytechnique d’où sortent des ingénieurs civils après cinq années d’études et la Section Toutes Armes d’où sortent des licenciés en Sciences Sociales et Militaires après quatre années d’études. L’appel aux candidatures était ouvert. Il fallait passer un concours préparé en Belgique. Après correction en Belgique également, les noms des lauréats étaient envoyés au Rwanda.
Ci-après la liste des officiers rwandais diplômés de l’ERM jusqu’en 1994 :
L’Ecole de Guerre ou Institut Royal Supérieur de Défense
Cette institution militaire de haut niveau d’où sortent les fameux « Brevetés d’Etat-Major » (BEM) remonte elle aussi au 19è siècle. En 1978, elle fut rebaptisée « Institut Royal Supérieur de Défense » (IRSD), avec la même mission de former des officiers triés sur le volet appelés à exercer de hautes fonctions de commandement et d’Etat-Major.
A l’époque de l’Ecole de guerre, même des Capitaines pouvaient être admis, mais dès 1978 il fallait revêtir le grade de Major pour y être admis.
Voici la liste des officiers rwandais brevetés de l’Ecole de Guerre ou de l’IRSD jusqu’en 1994 :
Contrairement à une certaine idée reçue, ces officiers provenaient de toutes les régions du pays et des deux principales ethnies du Rwanda. Ainsi les initiés noteront qu’au moins trois officiers d’origine ethnique tutsi furent formés à l’ERM avant 1994. Cela n’avait rien d’étonnant sachant que le seul critère qui était tenu en considération était la réussite et le classement en ordre utile au concours d’entrée imposé par l’ERM.
En 1994, le Front Patriotique Rwandais (FPR°, un mouvement politico-militaire regroupant les dignitaires du régime renversés par la révolution Sociale de 1959 s’empare du pouvoir au Rwanda par les armes. Il dissout toutes les institutions de la République dont les Forces Armées. Les cadres sont soit tués, soit jetés en prison s’ils ne parviennent pas à s’exiler. La Belgique accompagne le mouvement et fait table rase de son passé au Rwanda. Certains de ses représentants iront jusqu’à renier tout lien antérieur avec les FAR. Les anciens cadres que la Belgique a formé soigneusement évités et pour certains leurs diplômes mis en doute par ceux-là mêmes qui les avaient délivrés !
Parallèment, la Belgique négocie âprement la reprise de sa coopération militaire avec le Rwanda et cela non sans mal ! Le FPR mettra du temps pour donner son accord mais surtout imposera ses conditions pour le moins inacceptables dans une démocratie évoluée. Le FPR obtiendra en effet que les résultats des concours imposés aux candidats ne soient pas plus le seul critère à prendre en considération pour être admis dans des écoles militaires belges. Cette clause donne libre cours au régime de Kigali pour n’envoyer en Belgique que des candidats de son choix. Le résultat est qu’ils seront tous issus des seules et mêmes familles régnantes et à la limite monoethnique. C’est cette situation qui prévaut actuellement à l’ERM et à l’IRSD.
Voilà pour le « Mythe de Sisyphe ». La Belgique est condamnée à annuler éternellement le fruit de ses efforts en matière de coopération militaire et à recommencer au gré des régimes qui se succèdent au pays des Milles Collines.
Quant à l’aspect « Realpolitik », il soulève plusieurs interrogations dont celles-ci :
- La Belgique coopère-t-elle avec les pays ou les régimes ?
- L’argent du contribuable belge dépensé dans cette coopération doit-il être définitivement considéré comme le prix à payer pour entretenir des liens avec certains régimes non fréquentables ? Le citoyen belge doit-il se résoudre à cette fatalité ?
- La représentation nationale (Chambre, Sénat) peut-elle s’assurer que les efforts en matière de coopération contribuent au développement des peuples concernés et non à la seule pérennisation des régimes en place ; qu’ils ne sont pas le fait des copinages entre les personnalités au pouvoir dans les deux pays ?
- La démocratie belge doit-elle encourager, financer et accompagner des pratiques anti-démocratiques (favoritisme, discrimination,…) sous prétexte de pratiquer la « Realpolitik » surtout qu’elle presque sûre de devoir tout laisser tomber et même s’en désolidariser une fois déchu le régime qui en bénéficiait. Bruxelles le 17/02/2008
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