La guerre, le tourisme et le développement

Les autorités voudraient rendre la ville plus propre et se débarrasser des personnes malpropres, souvent assimilées aux bandits ou aux voleurs… Les autorités voudraient, en quelque sorte, faire ressembler la ville de Kigali à une ville suisse… Mais à quel prix?

Kigali

Kigali

1. Introduction

  « La guerre est  finie, les touristes arrivent » pouvait-on lire dans le journal italien «  la Republica » traduit du New York Times[1][i]. En s’inspirant du modèle vietnamien, le Rwanda serait le dernier à empiéter le pas des autres comme l’Irlande, la Bosnie, la Corée du Sud, le Cambodge et le Laos. Tout en insérant que les problèmes de réconciliation entre les groupes ethniques persistent, l’auteur justifie son constat en citant une phrase du manager kenyan de l’hôtel luxueux «  Lake Kivu Serena Hotel » appartenant à la chaîne hôtelière « Serena Hotels » et financé par l’Aga Khan Fund for Economic Development, qui affirme que le Rwanda serait un des pays les plus sûrs de toute l’Afrique. En 2006, il a été visité par 37000 touristes, sources de recettes de 35 millions d’euros. Une goutte d’eau dans l’un des plus pauvres pays du monde.

 

Citant une source de « The Independent » le journal hollandais «  Dagblad de Pers » reprend l’assertion du Conseiller de Kagame, Alfred Ndahiro qui affirme que «  Le Rwanda s ‘est très bien développé ces 5 dernières années et a amélioré sa position par une ascendance de 18 places »[2][ii].

 

Mais de quel développement pour quel tourisme parle-t-on lorsque, dans le journal néerlandais «  SPITS » citant les sources d’OXFAM,  on lit le mois suivant que «  Les conflits survenus entre 1990 et 2005 dans 23 pays africains ont coûté quelque 300 milliards de dollars, soit l'équivalent de l'aide internationale pour le continent sur la même période »[3][iii] ? !

 

D’autre part, on peut aussi  lire que les USA ont fait un chiffre d’affaires de 227 millions de $ américains pour la vente d’armes durant les guerres qui ont secoué l’Afrique ces dernières années.[4][iv]

 

Même en faisant abstraction à la manipulation éventuelle des statistiques par les autorités rwandaises, on est en droit des se demander comment se fait-il que, dans un pays qui avance au rythme affiché, il se développe parallèlement des comptoirs de location des souliers pour les pauvres ruraux dépourvus de ressources financières pour se permettre l’achat d’une paire de souliers sans lesquels ils ne seraient permis de se rendre et de circuler dans des milieux urbains ! 

 

En effet, des sources bien informées, nous avons appris que pour maintenir notamment la ville de Kigali  «  Clean » et donner un autre apparat du Rwanda pour les visiteurs et touristes, personne n’est autorisé de circuler pieds nus ?

 

L’article de Kilosho Barthélemy  semble le mieux refléter cette réalité contrastée : «  Les autorités voudraient rendre la ville plus propre et se débarrasser de ces personnes malpropres, souvent assimilées aux bandits ou aux voleurs… Les autorités voudraient, en quelque sorte, faire ressembler la ville de Kigali à une ville suisse… En effet, cette politique, qui ne reflète aucune réalité et ne répond aucunement aux impératifs économiques du pays, ressemble à une sorte de publicité, d’opération commerciale, ne servant qu’à donner une bonne image aux occidentaux, pourvoyeurs des fonds au Rwanda… Dans ce pays où trouver l’emploi relève d’un miracle, où plus de 60% de la population rwandaise vivent dans la ville de Kigali, et où plus de 70% de la population active est au chômage….Il existe aussi des familles dans lesquelles on mange à tour de rôle : on privilégie souvent les enfants et les malades, tandis que les personnes en bonne santé se sacrifient pour des journées entières sans manger. C’est peut-être la face cachée de ce pays, cité comme exemple de bonne gouvernance. Le premier étranger qui débarque dans la ville de Kigali est souvent impressionné de voir comment les immeubles grandissent dans cette agglomération ô combien propre… ! »[5][v].

 

2. Le creuset entre le développement rural et urbain au Rwanda

 

Dans une note stratégique élaborée en décembre 2002, les experts de la direction générale de la coopération au développement belge affirmaient :  «  Huit ans après le génocide, la situation sociopolitique du pays reste difficile, en dépit d’un engagement affiché du gouvernement vers un nouveau système politique et social se voulant inclusif et décentralisé et des efforts marqués de reconstruction économique. La situation de pauvreté au Rwanda demeure criante, les tensions sociales sont importantes… ». La situation n’a guère évolué depuis. En effet, alors que son degré de pauvreté était classé 152ième sur 162 pays dans le « Human Development Index » (HDI) du PNUD en 2002, quatre ans après[6][vi], le Rwanda est classé par le PNUD à la 158ième place sur 177 pays des Nations Unies. Ce qui revient donc à une régression de 6 places. «  Un décalage important est à noter entre le milieu rural (PIB/habitant estimé à 105 dollars) et le milieu urbain (PIB/habitant estimé à 1569 dollars).  Le secteur agricole qui représente 91% de l’emploi contribue à environ 41% du PIB »[7][vii] . C’est ce que confirme aussi l'ambassadeur désigné au Rwanda Michael Arietti en 2005 dans sa déposition  intitulée : ´´les É.-U. aideront le Rwanda à faire face à ses défis`` qui précise que  « le Rwanda a réussi de façon remarquable à remettre en état son infrastructure et ses institutions économiques. Toutefois, la plupart des Rwandais continuent de vivre dans la pauvreté. »[8][viii]

 

Certaines études montrent que l’aide internationale au Rwanda finance a peu près 46 % du budget de l’Etat et plus de 90 % de son budget d’investissement [9][ix], ce que renchérissent les auteurs des stratégies de la coopération belge : «  Les indicateurs de dépendance d’aide montrent une extrême dépendance du Rwanda à l’aide extérieure. En analysant le Programme des Investissements Publics (PIP) qui exclut l’aide budgétaire, il apparaît que 31% des aides programmées dans la période 1996-2000 ont été allouées au secteur des infrastructures, avant l’éducation (21,3%), l’agriculture (19,2%) et la santé (19,1%). Suite au passage de la phase de réhabilitation et de reconstruction à la phase de développement, les secteurs agricoles et sociaux sont devenus, à partir de 1998, des bénéficiaires d’aide extérieure plus importants au détriment du secteur des infrastructures ».

 

Ainsi donc les ruraux qui produisent 41% du PIB se voient attribués moins de 20% pour le développement de leurs activités de production. « Alors que le secteur de l’agriculture occupe 80% de citoyens rwandais, le budget alloué au Ministère de l’Agriculture pour 2007 est de 19, 542 milliards contre 43, 02 milliards pour les dépenses militaires et 35,84 milliards de francs rwandais pour les services de sécurité (Les Points Focaux n° 285, du 22 au 28 Juin 2007)[10][x]. Pour tout visiteur avisé, la misère des ruraux est devenue un secret de polichinelle.

 

L’aide au développement du Rwanda[11][xi]

 

 

Bailleur

 

 

 

Décaissements 2000 et premier semestre 2001 (millions de $)

 

 

 

% du total

 

 

 

% aide budgétaire

 

 

 

Banque Mondiale

 

 

 

101,42

 

 

 

16,8

 

 

 

35,3

 

 

 

Royaume Uni

 

 

 

81,95

 

 

 

13,6

 

 

 

70,9

 

 

 

BAD

 

 

 

53,97

 

 

 

8,9

 

 

 

 

 

 

Etats-Unis

 

 

 

42,92

 

 

 

7,1

 

 

 

 

 

 

Union Européenne

 

 

 

35,04

 

 

 

5,8

 

 

 

74,1

 

 

 

PNUD

 

 

 

32,73

 

 

 

5,4

 

 

 

 

 

 

Allemagne

 

 

 

32,29

 

 

 

5,4

 

 

 

 

 

 

Suède

 

 

 

26,89

 

 

 

4,5

 

 

 

51,6

 

 

 

Pays-Bas

 

 

 

25,83

 

 

 

4,3

 

 

 

 

 

 

UNICEF

 

 

 

22,75

 

 

 

3,8

 

 

 

 

 

 

Belgique

 

 

 

16,74

 

 

 

2,8

 

 

 

 

 

 

France

 

 

 

8,86

 

 

 

1,5

 

 

 

 

 

 

Autres

 

 

 

121,87

 

 

 

20,2

 

 

 

 

 

 

TOTAL

 

 

 

603,26

 

 

 

100

 

 

 

 

 

 

3. Une politique économique et sociale des privilégiés.

 

Par l’introduction de son approche « Trade Not Aid » avec la loi « Africa Growth and Opportunity Act (AGOA), les USA favorisent une politique néo-libérale tout aussi nuisible comme celles des Ajustements structurels et du libre échange (versus mondialisation), une politique de la jungle dominée par des milices qu’ils ont armé et maintiennent les couches des populations les plus défavorisées dans la misère, la malnutrition, les maladies, l’ignorance et l’analphabétisme ainsi que dans le chômage. En effet, l’AGOA et la TIFA (The Trade and Investment Framework Agreement) exigent la coupure des dépenses sociales et la privatisation des entreprises d’intérêts publics souvent achetées à des prix dérisoires par des sociétés étrangères qui associent les argentiers du FPR. Les plus pauvres sont abandonnés à eux-mêmes ; pourtant ce sont ces conditions de marginalisation, d’inégalités, d’extrême pauvreté et d’exclusion qui constituent l’environnement propice aux conflits sociaux explosifs qui dégénèrent en guerres.

 

Mais le président rwandais Kagame ne l’entend pourtant pas de cette oreille car il se soucie peu de toutes ces conséquences. C’est pourquoi pour faire bon enfant et bon élève, il se précipite pour signer[12][xii]. Mais pourquoi ce comportement si insolite?

 

Ceux qui poussent loin la réflexion trouveraient que Kagame est un instrument de l’Oncle Sam.  « L'invasion et la déstabilisation de la République Démocratique du Congo ont exposé le nouveau rôle que le gouvernement américain a assigné aux régimes extrémistes Tutsi du Rwanda et de l'Ouganda … Leur survie, à l'instar d'Israël, demande qu'ils s'allient à une force extérieure pour se protéger. Cette insécurité les prédispose donc à solliciter la protection d'un plus grand patron. Les Etats Unis ont compris ce besoin et ont décidé de l'exploiter… »[13][xiii] 

 

Cette thèse est corroborée par un autre point de vue : « Le nord-est du Haut-Zaïre (dont le chef-lieu est Kisangani) recèlerait aussi or, diamants et pétrole ; Une concession de plus de 83 000 kilomètres carrés (plus de trois fois la superficie du Rwanda) vient d’y être octroyée à une compagnie américaine, dont le conseil d’administration compte un ancien président américain, un ancien chef de la CIA et un ancien Premier ministre canadien». De source bien informée, l’« ancien président américain » en question ne serait autre que George Bush, tandis que l’« ancien Premier ministre canadien » serait Brian Mulroney. Tous deux siègent au conseil d’administration de Barrick Gold, conglomérat minier basé à Toronto (Canada) et troisième extracteur d’or au monde. Bush dirige officiellement ce conseil d’administration en tant que haut conseiller honoraire. »[14][xiv]

 

4. Conclusion

 

Les enjeux de la politique africaine des Etats-Unis dépassent largement la simple question des relations diplomatiques symboliques et quelque peu mondaines dont les médias se font le relais.

 

Pour appuyer sa nouvelle politique africaine, les Etats Unis ont dessiné les contours d’une politique de sous-traitance militaire pour éviter toute implication directe des forces américaines dans les conflits internes du continent africain, surtout après ses déboires en Somalie.

 

Fort de son nouveau rôle de gendarme en Afrique et de l'appui inconditionnel des Etats Unis, Kagame, n'a-t-il pas déclaré au cours d'une conférence de presse à Bruxelles que "personne ne dirigera le Congo sans mon accord" ?[15][xv]

 

Devant des risques permanentes de conflits que cette nouvelle politique américaine engendre, pouvons-nous vraiment nous réjouir que la guerre est finie et que les touristes arrivent ?

 

Qui vivra verra !

Nziyoroshya Christus
Décembre 2007

 


[1][i] «  La guerra è finita , arrivano i touristi : effetto Vietnam alla Bosnia : al posto delle mine hotel e resort » La Republica 10/09/2007 p.10 ;  The New York times: World Business : Once Ravaged by War, Now Vacation Spots;  Philippe Lopez/Agence France-Presse — Getty Images

travel.nytimes.com/2007/09/01/business/
worldbusiness/01tourism.html

allafrica.com/stories/200710170788.html

The Aga Khan Fund for Economic Development that bought Kigali Serena and the Lake Kivu Serena hotels in February has got a 12 million dollar boost from the World Bank and a German investment bank KfW Bankengruppe, RNA has established.

www.topix.com/world/rwanda/2007/10/
rwanda-world-bank-german-inject-u-s-12-million-in-serena-hotels

[2][ii] Dagblad de Pers ; 27/09/2007 p8

news.independent.co.uk/world/africa/article2998940.ece

Rwanda (up 18 places): No country in Africa has transformed as much over the past five years. Its capital, Kigali, is booming, with foreign investment rising and the government investing heavily in internet and telecommunications technology. Critics argue President Paul Kagame's record on human rights is poor.

findarticles.com/p/articles/mi_qn4158/
is_20070926/ai_n20517416

[3][iii] SPITS : 11/10/2007 ; p 23

www.liberationafrique.org/spip.php

www.unhcr.org/cgi-bin/texis/vtx/refdaily

Fifteen years of conflicts have cost Africa around $300bn:
Oxfam - www.oxfam.org

[4][iv] Yifat Susskind : US in Africa: Partnership or Pillage?: www.madre.org/articles/afr/usinafrica.html

[5][v] Kilosho Barthélemy: « Kigali : ville propre, population affamée » www.agoravox.fr/article.php3

[6][vi] UNDP Human Development report 2006

[7][vii] Direction générale de la coopération au développement ; Notes stratégiques et modernisation de l’aide belge ; décembre 2002

[9][ix] Direction de la Statistique, Indicateurs de développement du Rwanda 2002 in : Les économies de l’Afrique centrale 2004 ; Vision 2020.

[11][xi] Notes stratégiques et modernisation de l’aide belge ; décembre 2002

[12][xii]United States and Rwanda Sign Agreement to Deepen Trade and Investment Relations; 06/07/2006:  "Rwanda in many ways is a model for what a developing country needs to do to harness trade to advance economic growth and development," Ambassador Bhatia said. "The Rwandan Government has taken great strides to open its economy and to improve the business environment within the country. The TIFA (The Trade and Investment Framework Agreement) will provide an opportunity for us to work together to expand trade and investment between our two countries and to work more closely in a broad range of trade-related areas."

www.ustr.gov/Document_Library/
Press_Releases/2006/June/United_States_
Rwa_Sign_Agreement_to_Deepen_Trade_Investment_Relations.html

[13][xiii] Pr. Londende Lokenge  31.10.98 : Tutsi, Gendarmes des Americains en Afrique: www.inshuti.org/gendarme.htm

[14][xiv] Michel Ludevin ; Consultant. : Washington : d’un golfe à l’autre www.cairn.info/article.php?
ID_REVUE=OUTE&ID_NUMPUBLIE=OUTE_
011&ID_ARTICLE=OUTE_011_0075

[15][xv] Pr. Londende Lokenge ; Tutsi, Gendarmes des Américains en Afrique ;  31.10.98 ; www.inshuti.org/gendarme.htm

 

 


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