L’usure du temps |
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Tôt ou tard, plus personne ne saura la signification exacte de certains mots que nous rencontrons chaque jour dans la presse écrite, parlée et audiovisuelle tels que : droit de l’homme, justice, communauté internationale, dictateur, etc. Ces expressions risquent de devenir plurivoques, aussi vides que sonores, exactement comme la parole “amour”. Parlant de la confusion qui règne autour de ce dernier concept, le pape Benoît XVI dit : “Rappelons en premier lieu le vaste champ sémantique du mot «amour» : on parle d’amour de la patrie, d’amour pour son métier, d’amour entre amis, d’amour du travail, d’amour entre parents et enfants, entre frères et entre proches, d’amour pour le prochain et d’amour pour Dieu. Cependant, dans toute cette diversité de sens, l’amour entre homme et femme, dans lequel le corps et l’âme concourent inséparablement et dans lequel s’épanouit pour l’être humain une promesse de bonheur qui semble irrésistible, apparaît comme l’archétype de l’amour par excellence, devant lequel s’estompent, à première vue, toutes les autres formes d’amour. Surgit alors une question : toutes ces formes d’amour s'unifient-elles finalement et, malgré toute la diversité de ses manifestations, l’amour est-il en fin de compte unique, ou bien, au contraire, utilisons-nous simplement un même mot pour indiquer des réalités complètement différentes ? ”. ( Benoît XVI, Lettre Encyclique Deus caritas est, sur l’amour chrétien. Libreria Editrice Vaticana, Cité du Vaticana, 2006, n°. 2). L’un des facteurs qui feront des « droits de l’homme » un slogan vide est le non-respect des « droits des peuples ». Certes, tous les grands empires de l’Histoire, tous les Etats que nous connaissons aujourd’hui se sont construits par des conquêtes de territoires et des soumissions de peuples ; mais les droits des peuples ont été vraiment bafoués dans le cadre du commerce des esclaves, de la colonisation et des guerres d’indépendances. Aujourd’hui, ils sont bafoués dans le fonctionnement du système économique mondial décidément hostile aux économies des jeunes nations essentiellement productrices de matières premières. Ils le sont encore davantage dans le cadre du néocolonialisme et de l’impérialisme post-coloniaux. Il est en effet paradoxal que les ex-métropoles fomentent et financent des guerres dans leurs ex-colonies ; et qu’en même temps elles y dépêchent des missions humanitaires gouvernementales ou non, et qu’elles se permettent de dénoncer le non-respect des droits de l’homme dans ces mêmes pays où elles ont fomenté et financé des conflits. Elles bafouent les droits des peuples et dénoncent le non-respect des droits de l’homme. Elles ressemblent aux Pharisiens hypocrites auxquels Jésus reproche « d’avaler le chameau et de filtrer la mouche »(Mt 23,24). Cette façon de faire est injuste, et sans la justice, disait Saint Augustin, « les empires ne sont que des ramas de brigands ». “En effet, que sont les empires sans la justice, sinon de grandes réunions de brigands ? Aussi bien, une réunion de brigands est-elle autre chose qu’un petit empire, puisqu’elle forme une espèce de société gouvernée par un chef, liée par un contrat, et où le partage du butin se fait suivant certaines règles convenues? Que cette troupe malfaisante vienne à augmenter en se recrutant d’hommes perdus, qu’elle s’empare de places pour y fixer sa domination, qu’elle prenne des villes, qu’elle subjugue des peuples, la voilà qui reçoit le nom de royaume, non parce qu’elle a dépouillé sa cupidité, mais parce qu’elle a su accroître son impunité. C’est ce qu’un pirate, tombé au pouvoir d’Alexandre le Grand, sut fort bien lui dire avec beaucoup de raison et d’esprit. Le roi lui ayant demandé pourquoi il troublait ainsi la mer, il lui repartit fièrement : « Du même droit que tu troubles la terre. Mais comme je n’ai qu’un petit navire, on m’appelle pirate, et parce que tu as une grande flotte, on t’appelle conquérant »”. (Saint Augustin, La Cité de Dieu, IV,4 : CCL 47,102). Le lecteur aura bien compris pourquoi d’ici peu, plus personne ne saura dire exactement ce que c’est la communauté internationale. Elle ressemble à une arène où les faibles succombent. “Tout le monde est coupable, peu importe ce qu’il dit. La haine est aussi forte que la guerre, et c’est le faible qui a tort”, disait une chanson dont j’oublie franchement l’auteur. Il y a quelques années, les juridictions belges se sont déclarées compétentes pour juger les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et les crimes de génocide où qu’ils aient été commis. A un moment donné, elles annoncèrent qu’elles pouvaient recevoir des accusations contre des soldats américains (USA), ainsi que contre l’Etat d’Israël et son armée dans le cadre de leurs exactions récurrentes contre le peuple palestinien. Les Etats-Unis froncèrent les sourcils et menacèrent de déplacer le siège de l’OTAN de Bruxelles à Varsovie. Depuis ce jour, la compétence « internationale » des juridictions belges me rappelle les titres de certains livres de géographie que nous avions au secondaire. Ils s’intitulaient : “Le monde moins l’Amérique, L’Amérique moins les Etats-Unis”, et ainsi de suite. Aujourd’hui, ces tribunaux belges peuvent juger Hissein Habré (si Dakar veut bien le leur livrer), un ancien professeur d’université au Rwanda, un ancien officier des FAR (Forces Armées Rwandaises), ainsi que des moniales cloîtrées. Leur compétence s’arrête là. Espérons qu’un jour, elle reprendra de la force et sera à même de poursuivre tous les criminels sans distinction, y compris ceux que le TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda) n’ose pas faire appréhender parce qu’ils sont encore protégés. Autrement, plus personne ne comprendra ce que signifie « compétence internationale » des tribunaux belges, espagnols et autres. Hissein Habré qui a été nommé au paragraphe précédent fut président du Tchad du 7 juin 1982 au 1 décembre 1990. Les Français et les Américains (USA) l’aidèrent beaucoup, pour la bonne raison que les trois pays avaient un ennemi commun : la Libye du colonel Kadhafi qui occupait alors la bande d’Aozou au nord du Tchad. Selon plusieurs témoignages fiables et concordants, il aurait tué beaucoup de ses opposants que sa police politique, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), arrêtait, torturait et exécutait. Pour cela, il est affublé du titre peu honorifique de « dictateur ». Aujourd’hui que le Rwanda est devenu tristement célèbre à cause du génocide d’avril 1994, vous entendrez dire que son ex-président Juvénal Habyarimana, assassiné avant que le génocide ne commence, était lui aussi un dictateur. Est-ce qu’il était dictateur comme Hissein Habré ? Est-ce qu’il était dictateur comme Jean Bedel Bokassa ? Est-ce qu’il était dictateur comme Mobutu ? Est-ce qu’il était dictateur comme Idi Amin Dada ? Est-ce qu’il était dictateur comme le colonel Jean Baptiste Bagaza ou son prédécesseur Michel Micombero ? Il était dictateur comme qui ? Ceux-là mêmes qui l’ont assassiné dans la soirée du 6 avril 1994 sont les mêmes qui, dans une vaine tentative de se justifier « a posteriori », répètent aujourd’hui à cor et à cri qu’il était un dictateur. Cependant, depuis qu’il est devenu clair que c’est ce crime odieux qui a déclenché le génocide de 1994 au Rwanda, ils ont commencé à chanter beaucoup plus bas. Une autre expression qui s’apparente à « dictateur » est celle de « l’homme fort ». Je pense que « homme fort » signifie : « quelqu’un qui est arrivé et se maintient au pouvoir par la force. Ce n’est pas nécessaire qu’il occupe la première place ou qu’il porte le titre de président par exemple, mais c’est lui qui exerce le pouvoir de fait ». Est-ce que le même titre de « homme fort » ne pourrait pas être attribué à un dirigeant d’une puissance grande ou moyenne qui, au nom de la sécurité nationale ou pour des intérêts économiques, fait la pluie et le beau temps où il veut, quand il veut et comme il veut, même en dehors des frontières nationales de son pays? F. Rudakemwa
Catégories Témoignages, ibuka bose
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