Comment régler durablement la question de l’insécurité à l’Est de la RDC ?

Est-ce que la « disparition » de Bosco Ntaganda dans le Parc de Virunga veut dire que la page sur son arrestation vient d’être tournée ? Si c’était le cas, il est clair que Ntaganda ne sera jugé ni par la CPI, ni par la justice congolaise. Plusieurs observateurs sont d’avis en effet qu’il détiendrait un certain nombre d’informations et de secrets sur des zones d’ombres des accords de Paix entre Kigali et Kinshasa que ni le Président Kagame, ni le Président Kabila n’ont intérêt qu’ils soient dévoilés. 
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Rwanda-Réconciliation : Crimes qui crient plus fort que le sang d’Abel le juste

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1. S’enrichir à la faveur du génocide et des juridictions « Gacaca » ! C’est honteux.

« Répétez un mensonge dix, cent, mille fois ; ce mensonge deviendra la vérité » disait Josef Goebbels, ministre hitlérien de la propagande. Voilà la force de la publicité, de la propagande et de l’idéologie. Idéologie d’autant plus forte que l’oppresseur étouffe tout autre son de cloche. Lui seul peut parler ; tous les autres doivent écouter, acquiescer et exécuter. Quand il commence à exagérer, il est légitime de lui répondre : “Nyanga urundi, wimpimbira” et/ou “Birye, undeke”. “Nyanga urundi, wimpimbira” signifie : “Hais-moi autant que tu veux (autant qu’il te chante), mais ne me calomnie pas”. “Birye, undeke” signifie littéralement : “Mange tout, mais laisse-moi en paix”. Dire : “ Nyanga urundi, wimpimbira” et/ou “Birye, undeke” constitue déjà une objection de conscience, une non-violence active. La pire calomnie diffusée à jets continus par le régime totalitaire de Kigali est celle qui dit que «tous les Bahutu sont génocidaires».

Un Muhutu est innocent si, et seulement si, personne ne l’accuse. Exactement comme dans le procès de Jésus (Jn 18, 30), “la seule preuve de sa culpabilité, c’est que nous l’accusons (Iyo ataba umugiranabi, ntituba twamukuzaniye) ”. Si le Muhutu est accusé, même injustement, il est jeté en prison pour une détention provisoire à temps indéterminé. Or, les prisons rwandaises sont des mouroirs[1]. Pour chacune d’elles valent les mots que Dante Alighieri  vit tracés d’une couleur obscure sur le fronton de l’une des portes de l’enfer :

Par moi, vous pénétrez dans la cité des peines ; par moi, vous pénétrez dans la douleur sans fin ; par moi, vous pénétrez parmi la gent perdue. Vous, qui devez entrer, abandonnez l'espoir[2].

Au Rwanda, un bon nombre de détenus est fait d’innocents injustement accusés de génocide. La moitié, peut-être. Un autre quart comprend des criminels de droit commun qui pourraient bien être jugés sans devoir aller nécessairement en prison. Pourquoi est-ce qu’au Rwanda, la présomption d’innocence a cédé la place à la présomption de culpabilité ? Pourquoi est-ce qu’au Rwanda on emprisonne à tour de bras ? Pourquoi est-ce que le principe selon lequel “il vaut mieux un coupable en liberté qu’un innocent en prison ” n’est pas respecté ? Pourquoi est-ce que la responsabilité personnelle n’existe plus ?

Cet état de non droit provient principalement du fait que tout accusé et, pire encore, tout prévenu constitue une vache à traire pour les accusateurs (syndicats de délateurs), les juges et les geôliers. Si la vache est tellement maigre qu’elle ne peut donner du lait, alors on l’abat et on vend sa chair, sa peau, ses os, etc. La personne pointée du doigt ne paiera pas en fonction de ce qu’il aurait volé ou endommagé, mais plutôt en fonction de ce qu’il possède. Et s’il a des proches parents en Europe ou en Amérique du nord, ils sont censés avoir des possibilités matérielles et ils lui viendront en aide. Alors, le montant de ce qu’il doit payer est revu à la hausse. “Comparaison n’est pas raison” ; mais c’est vraiment le cas de le dire : l’un ou l’autre rescapé se comporte comme les fameux délinquants de certains quartiers dangereux de Naïrobi (Kenya). Il n’en coûte rien à ces délinquants de recueillir à pleines mains des excréments humains. Ils agressent alors la personne qu’ils veulent dévaliser en lui disant : “Tu nous donnes l’argent et tous les objets précieux que tu as sur toi, y compris les chaussures, sinon nous te jetons cette merde en face et sur tout le corps”. Le dégoût, la mauvaise odeur, la peur que ce liquide visqueux ne le rende aveugle s’il lui tombe dans les yeux font que quiconque vient à se trouver dans cette difficile situation obtempère sans plus et s’exécute immédiatement. L’accusé qui ne veut ou ne peut payer directement ses accusateurs doit affronter le procès. Il le fait la mort dans l’âme parce que la corruption gangrène l’appareil judiciaire rwandais et notamment les fameux tribunaux traditionnels “Gacaca”. Désormais, les Rwandais appellent ce système de corruption généralisée par un joli nom : « la mutuelle ». C’est le plus indiqué pour exprimer la conviction et la pratique selon laquelle “tout le monde doit la payer”. Il était obvie que les coupables soient punis. Mais l’“inda nini” qui est devenu aussi “inda mbi” s’en est mêlé, portant avec soi la vengeance. Celle-ci ne s’est pas limitée à la loi du talion : “œil pour œil, dent pour dent”. Elle est allée beaucoup plus loin, le plus loin possible. Et comme elle semble devoir se poursuivre indéfiniment, elle risque de dégénérer en « inzigo » : haine viscérale et éternelle qui se transmet de génération en génération. La jalousie y a sa part aussi. Quoi de plus normal qu’une veuve souhaite à sa voisine de perdre elle aussi son mari ? Face à la souffrance de personnes innocentes accusées, arrêtées, traduites en justice et jetées en prison, certains rescapés disent sans états d’âmes : « N’inyange zirapfa, nkanswe ibikona (Même les ibis blancs meurent. Pourquoi pas les corbeaux ?)». « Abacu bapfuye se bo ntibari inzirakarengane ? Yiba nabo bari mu munyururu (Et les nôtres qui sont morts n’étaient-ils pas innocents ? S’ils étaient au moins en prison ) »  Ce ne sont évidemment pas tous les rescapés, et encore moins tous les Batutsi, qui s’adonnent à ce plaisir méchant de pointer du doigt jour et nuit à tour de bras. Certains, sous peine de perdre le statut de rescapés et les avantages qui y sont liés, sont contraints de débiter de faux témoignages par des groupes de pression en collaboration avec des syndicats de délateurs devenus experts en matière d’élaboration de faux dossiers. Jalousie, vengeance, volupté, pression du groupe sur l’individu : voilà les éléments qui composent le fond des nappes phréatiques où prennent leur source des torrents d’accusations toutes plus absurdes les unes que les autres.

2. Faire du Rwanda un pays sans Histoire pour mieux pêcher en eaux troubles ! C’est indigne.

Dans une tentative d’effacer une parte de l’histoire récente du pays, et plus précisément la période qui va 1959 à 1994[3], le FPR recourt à des condamnations en série à la  damnatio memoriae”. La  “damnatio memoriae” était un ensemble de condamnations post mortem à l'oubli voté par le Sénat romain à l'encontre d'un personnage politique. Elles consistaient par exemple en l'annulation de ses honneurs, l'effacement de son nom sur les inscriptions publiques, la déclaration de son anniversaire comme jour néfaste ou le renversement de ses statues[4]. En voulant condamner à une injuste “damnatio memoriae” les présidents Dominique Mbonyumutwa (janvier-octobre 1961), Grégoire Kayibanda (1961-1973) et Juvénal Habyarimana (1973-1994)[5]le FPR a fait preuve d’une hargne diabolique et d’un excès de zèle, allant jusqu’ à détruire même ce qu’il y avait de bon (et il y en avait beaucoup) dans l’héritage  laissé par ces trois héros du passé récent du Rwanda. Tant et si bien que le Rwanda ressemble aujourd’hui à un pays ayant seulement ses histoires, mais vraiment sans « Histoire ».

La stigmatisation ne s’arrête pas à ces trois leaders. Elle frappe aussi tous ceux qui dépendaient de la fonction publique à n’importe quel niveau depuis la révolution sociale novembre 1959 jusqu’en 1994. Ceux qui travaillaient dans le parastatal, les ONG, ainsi que tous ceux qui étaient parvenus à émerger dans le privé sont logés à la même enseigne. Tous sont génocidaires. De temps en temps, la chaîne de télévision “ History channel ” transmet des interviews de Christa Schroeder ou Emilie Christine Schroeder (1908 -1984),  secrétaire d'Adolf Hitler de 1933 à 1945[6]. Au Rwanda, cette femme aurait été décapitée aussitôt après la guerre sans autre forme de procès pour le seul motif que, “étant secrétaire de Hitler, elle devait nécessairement avoir été nazie et participé aux préparations du plan d’extermination des Juifs”.

S’il en est ainsi du bois vert, qu’en est-il du bois mort ? ”, c’est-à-dire du menu fretin des Bahutu ? Nous verrons plus loin comment ils sont injustement tous considérés et traités comme des génocidaires. Ils sont traînés dans la boue. Jamais personne n’oubliera le discours de Kagame le 7 avril 2007sur le site de Murambi dans la Province du Sud, quand il regrettait de n’en avoir pas tué le plus grand nombre possible en 1994. Deux ans après, en 1996, lors d’un meeting au stade de Nyamirambo (Kigali), il donnera une bonne formule pour exterminer la majorité de la population en déclarant qu’il est possible de vider un tonneau rempli d’eau avec une capsule d’une bouteille. Le 31 mars 2003, il récidivera à Bwisige au Nord-Est du Rwanda en comparant les Rwandais à des chiens qui ont l’habitude de perdre l’odorat avant de mourir. Il menaça notamment de faire recours à sa machine à broyer le maïs ou le mil. Il faisait allusion à la majorité hutu, qui ne peut résister à sa force destructrice. D’autres lui emboîtent le pas en comparant chaque Mututsi à une belle vache, l’animal le plus noble dans la tradition rwandaise ; et le Muhutu à un chien, l’animal le moins noble dans la même tradition. Et de dire : “Une chienne met bas plusieurs chiots à la fois, et cela plusieurs fois par an. La vache met bas un seul veau à la fois, une fois par an. Malgré cela, on peut voir des troupeaux de vaches, mais jamais un seul troupeau de chiens”. Même les Occidentaux qui aiment tant les chiens et les chats comprennent combien cette métaphore est offensante. Il suffit d’écouter Radio Rwanda dans les 100 jours de commémorations annuelles du génocide (7 avril-4 juillet de chaque année) pour en entendre de pires encore.

« Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres »[7]. La révolution sociale de 1959 au Rwanda ne s’en est prise à tous les Batutsi en général, ni à tous les Batutsi au pouvoir, mais à ceux qui avaient le pouvoir et en faisaient un mauvais usage. D’autres Batutsi fuiront le pays après le 28 janvier 1961 (date de la proclamation de la république) pour le seul motif qu’ils ne voulaient pas être gouvernés par des Bahutu. Pour eux, c’était tout simplement impensable. Eh bien ! Les Batutsi restés au pays ne sont pas mis au même pied d’égalité que ceux qui sont rentrés d’exil. De temps en temps, le FPR les accuse à tort d’avoir collaboré avec la république, les stigmatise et les discrimine pour ce faux motif.

Rien de tel que le changement ou la suppression arbitraire de certaines fêtes, des symboles, des institutions et des textes légaux pour désavouer implicitement ceux qui en avaient été les auteurs, les créateurs ou les promoteurs, les condamner par le fait même à la « damnatio memoriae » et désorienter ceux qui se reconnaissaient  depuis plusieurs années en ces éléments constitutifs d’un Etat, d’une nation. En l’espace de 16 ans, entre 1994 et 2010, la constitution rwandaise a subi pas moins de six profondes révisions.  La dernière date du 18 mars 2010, l’avant-dernière du 13 août 2008, l’antépénultième du 4 juin 2003.  Le drapeau, l’hymne national et la devise dont le Rwanda s’était doté à l’occasion de son accession à l’indépendance le 1 juillet 1962 ont été changés en 2000.  Entre 1994 et 2010, le Rwanda a connu une dizaine de réformes administratives et autant de réformes judiciaires.

Au chapitre des réformes, signalons celles qui ont frappé l’enseignement. Jusqu’en 2004, l’année scolaire (et académique) commençait en septembre et finissait en juin. Les petites vacances avaient lieu à Noël et à Pâques, tandis que les grandes vacances correspondaient aux mois les plus chauds de l’année, fin juin, juillet, août. Depuis 2005, l’année scolaire commence en janvier et finit en octobre. Le plus gros inconvénient de ce changement est triple :

·         pendant l’été, quand il fait vraiment chaud, écoliers, élèves, étudiants et professeurs doivent être à l’école. Beaucoup souffrent de saignements du nez, presque tous ont la pression basse. Impossible de se concentrer, impossible d’accomplir un travail intellectuel

·         Les fêtes des villages et les fêtes familiales (fiançailles, mariages, baptêmes, confirmations, premières communions, etc).  ont lieu pendant l’été. Ceux qui sont obligés d’être à l’école ne peuvent pas y participer. Ils ne peuvent donc socialiser ni avec les proches parents, ni avec les amis. Ils en éprouvent une grosse frustration et certains plongent dans un état psychologique proche de la dépression.

·         Ils ont les grandes vacances à l’automne (novembre-décembre) quand il pleut suffisamment au pays des Mille Collines. Ils partagent ce problème avec les magistrats parce qu’ils ont, eux aussi, les vacances judiciaires mal placées à la même époque de l’année.

Leurs conditions de travail et le salaire de misère qu’ils prennent ne sont vraiment pas des facteurs stimulants. Et comme si cela ne suffisait pas, le français qui a été langue d’enseignement au Rwanda depuis 1916 a été supprimé d’un trait de plume et a cédé la place à l’anglais dès janvier 2009. Epargnons au lecteur  la liste extrêmement longue des effets négatifs de cette mesure brusque[8] et limitons-nous à dire que, s’il était vraiment nécessaire de supprimer le français comme langue officielle et langue d’enseignement au Rwanda, il fallait au moins prendre compte du facteur « temps » et procéder méthodiquement comme suit :

·         créer une année pré-universitaire (propédeutique) au cours de laquelle ceux qui ont fait tout le secondaire en français feraient l’apprentissage de l’anglais avant d’entrer à l’université.

·         introduire l’anglais au primaire et au secondaire d’une manière progressive en commençant chaque fois par la première année.

·         organiser des sessions d’apprentissage de l’anglais à l’intention de ceux qui, ayant fait leurs études en français, étaient déjà insérés dans le monde du travail aussi bien dans le public que dans le privé.

La fête nationale du Rwanda devrait être le 1 juillet de chaque année, parce que le Rwanda a accédé à l’indépendance le 1 juillet 1962. Chose incroyable mais vraie, cette fête a été renvoyée au 4 juillet, en mémoire du 4 juillet 1994, le jour où le FPR marcha sur Kigali et s’empara définitivement du pouvoir au terme d’une guerre qui avait dégénéré en génocide[9]. « L’Afrique refuse le développement », certains de ses propres leaders affirment qu’elle n’est pas encore mûre pour la démocratie. Il y a lieu de croire qu’elle ne l’était pas non plus pour l’indépendance, pour la liberté. Il lui fallait peut-être encore une longue période de colonisation à face humaine.

La manie qu’a le régime de Kigali de tout chambarder, de changer pour changer, a fini par désorienter le peuple rwandais. Il lui a fait perdre le sens de son Histoire.  Cela n’inquiète pas le FPR. Il s’en réjouit même. En effet, rien n’est plus facile que de « pêcher en eaux troubles » en menant par le bout du nez un peuple qu’on a aidé à se fourvoyer.

3. Institutionnaliser  des pratiques mafieuses ! C’est de l’innommable

Les pratiques mafieuses institutionnalisées au Rwanda sont tellement nombreuses qu’il serait difficile d’en faire une liste exhaustive. Nous allons essayer d’en décrire certaines. Libre à chacun de leur donner une définition ou un nom.

3.1. Ci-haut, nous avons déjà parlé de la corruption généralisée qui gangrène le système judiciaire et surtout les fameux tribunaux populaires « Gacaca ». Les Rwandais lui ont donné le nom de « mutuelle » à l’instar de la mutuelle de santé dont tout le monde a compris l’importance et la nécessité. C’est une question de vie ou de mort. Curieusement, les juges de ces tribunaux s’appellent « Inyangamugayo », ce qui signifie « les intègres ». Certains d’entre eux, à peine nommés, avant même d’entrer en fonction, se frottaient les mains et se pâmaient d’aise en disant : « Avant la fermeture de ces juridictions, je me serais déjà acheté une voiture ». Aussi fronçaient-ils les sourcils quand on leur présentaient des accusés pauvres et disaient : « Portez-nous au moins des gens riches ! Qu’est-ce nous allons tirer de ces pauvres ? »

3.2. Si tu as un moyen de déplacement (une motocyclette ou une voiture) ou un moyen de transport (un taxi, une camionnette, un camion), la police routière te persécutera en t’infligeant de fréquentes lourdes amendes pour d’insignifiants défauts de ton véhicule : le son du klaxon n’est pas assez fort, les essuie-glaces sont lents, les pneus sont un peu usés, etc. Quand tu t’y attends le moins, un inconnu ou une personne que tu connais tout simplement pour l’avoir vue de loin ou pour en avoir entendu parler t’approche, te salue gentiment et vous échangez des banalités. A un certain moment, il évoque les nombreuses lourdes amendes que tu as payées dernièrement. Ne t’étonne pas : ce n’est ni un devin, ni un magicien ; c’est un agent du FPR. Alors il te dit simplement : « Et pourtant, si tu deviens membre de notre famille [entendez : « si tu adhères à notre parti »], tu ne subiras plus de tracasseries ». “A bon entendeur, salut”. Le pauvre possesseur du véhicule se le tient pou dit et ne se le fera pas répéter deux fois.

C’est exactement comme cela que fonctionne la « Mafia » au sud de l’Italie où elle est née et partout ailleurs dans le monde où elle s’est répandue. Elle commence par envoyer à une personne bien ciblée des messages codés, comme les amendes là de la police routière. Si le destinataire ne parvient pas à déchiffrer le code, il commence à recevoir des messages plus clairs et chaque jour plus forts qui lui font comprendre qu’il doit commencer ou continuer à verser de l’argent à cette association pour le crime organisé, et qu’il y va non seulement de son activité ou de son commerce, mais aussi de sa vie. Ces messages sont par exemple : une étrange crevaison de tous les pneus du véhicule pourtant stationné en un lieu supposé sûr, un incendie criminel du véhicule, un incendie criminel de l’établissement (commerce, activité ou lieu de travail) de la personne visée, un agneau égorgé gisant à l’entrée de son habitation, une agression au cours de laquelle il est blessé par balle à la jambe.

3.3. Loin des regards indiscrets, les recrues apeurés seront invités à prononcer  le terrible serment d’adhésion au FPR, serment par lequel chacun suspend au dessus de sa propre tête l’épée de Damoclès. L’impression finale, en effet, est que le prestataire devient membre à part entière de la famille. En fait, il devient une vache à traire pour le FPR, une vache à abattre au cas où elle ne pourrait ou ne voudrait plus donner du lait. Et il en fait la première expérience, séance tenante. Le moins riche des prestataires demande la parole. Il la reçoit sans aucun problème parce que son intervention a été soigneusement préparée de longue date en complicité les « boss » du parti. Il déclare alors que, en guise de gratitude pour l’honneur qui lui a été fait d’être admis dans la famille,  il donne à la même famille sa première contribution en argent. Il promet une somme très élevée qu’il ne débloquera en fait jamais. Il ne lui en coûte rien de mentir, le but de son discours étant de forcer la main à ses « collègues de promotion » en leur faisant comprendre que personne d’entre eux ne peut aller en de ça de la somme annoncée. Comme dans une vente aux enchères, chacun peut donner davantage, il peut en donner autant, mais pas moins. Le montant et la fréquence des contributions ultérieures ne feront l’objet d’aucune concertation. Elles seront imposées par les sangsues du parti.

3.4. Le FPR est en fait un parti unique. Il truque et gagne toutes les élections. Il nomme alors qui il veut et comme il veut aux postes de responsabilités : ministres, sénateurs, députés, et ainsi de suite jusqu’aux responsables des voisinages (échelon administratif de base fait de 10 familles voisines). Les salaires mensuels des ministres, des parlementaires et d’autres hauts placés sont exorbitants. En retour, chacun doit en verser un pourcentage au parti.

3.5. Comment se font les attributions des marchés publics ? Par des simulacres d’adjudication. Le plus offrant est un complice qui a été préalablement contacté et qui, séance tenante, proposera le double ou le triple de la valeur du travail à effectuer. Proclamé vainqueur, il se contentera du prix qu’avait proposé l’un ou l’autre des meilleurs perdants en y ajoutant un supplément pour le parti. La privatisation des entreprises publiques suit le même procédé.

3.6. Les voitures de fonction, autrefois appelées « plaques jaunes», ont été supprimées. Ceux qui en disposaient reçoivent aujourd’hui des crédits remboursables à longue échéance. Ils se procurent des véhicules privés ou ils investissent ailleurs. L’Etat y perd doublement en faveur du parti. D’abord, le parti se comporte en usurier vis-à-vis de ceux qui doivent recevoir les prêts. Et puis, quand ces mêmes fonctionnaires doivent effectuer de longs trajets pour raison de travail, ou tout simplement quand ils doivent transmettre des documents ou des dossiers d’un service à l’autre, alors ils louent des taxis-voitures. Et c’est l’Etat qui paye. Ces taxis-voitures appartiennent à des démobilisés de l’APR réunis en associations fermées qui n’acceptent pas la concurrence et qui n’admettent en leur sein que des ex compagnons d’arme ou en tout cas des hommes du FPR. Ils payent un pourcentage de leurs gains au parti. En plus des taxis-voitures dont nous avons parlé, il y a aussi des bus et des minibus appartenant à des compagnies dont les patrons sont de simples prête-noms. Ces compagnies sont en fait propriétés du FPR qui a mis la main sur le secteur très lucratif du transport des personnes en commun. Sont également de simples prête-noms les propriétaires officiels des deux avions du président Paul Kagame, les patrons des entreprises privatisées comme : la CIMERWA,  la Banque de Kigali, l’imprimerie nationale, l’imprimerie scolaire, l’OVIBAR, la sucrerie de Kabuye, etc…La première chose que font ces prête-noms à peine installés dans leur fauteuils de PDG, c’est de chasser immédiatement et sans préavis tous les cadres et les ouvriers non membres du FPR et les remplacer par ceux qui en font partie. Malgré tout, il y a beaucoup de démobilisés qui restent sans travail. Ce sont eux qui par des vols à main armée sèment l’insécurité dans les campagnes et dans les quartiers pauvres, mal ou absolument pas éclairés des grandes villes et surtout de Kigali. Les forces de l’ordre le savent et ils les laissent faire. C’est pour eux un gagne-pain institutionnalisé. Après tout, chacun vole impunément où il peut et comme il peut, pourvu qu’il ait le sous-couvert du FPR. J’ai vu de mes propres yeux ces démobilisés sévir en plein jour dans le quartier de Remera. Maçons, aide-maçons et autres travailleurs manuels avaient perçu leur pauvre pécule de fin du mois. Ces vautours de démobilisés les agressaient en disant : « Vous êtes des génocidaires, vous avez fui la campagne et vous êtes venus vous cacher en ville où il y a un peu plus d’anonymat pour échapper à la justice des tribunaux “ Gacaca ” . Donnez-nous un peu de cet argent que avez reçu aujourd’hui, sinon vous allez avoir des malheurs ! » Et les pauvres s’exécutaient sans broncher.

3.7. Même les paysans sont spoliés. Prenons l’exemple de ceux qui cultivent le riz ou les pommes de terre. Ils ne peuvent plus porter leur production directement au marché comme ils faisaient avant l’avènement du FPR. Aujourd’hui, ils doivent la consigner à un commerçant qui l’achète à un prix qu’il fixe lui-même. Il va la revendre de préférence dans les pays limitrophes et même plus loin, là où il y a plus de pouvoir d’achat qu’au Rwanda et où le prix de vente très  élevé qu’il a encore une fois fixé lui-même n’effraie pas les clients. Voilà pourquoi il y a disette et famine endémiques au Rwanda, c’est que « les paysans cultivent pour autrui ».

Pour le peu qu’il peut aller vendre au marché ou centre de négoce plus proche de chez lui pour se procurer un peu d’argent, le pauvre paysan doit payer ce que nous pourrions appeler  « taxe communale » dans les pays où la commune constitue le principal échelon administratif de base. Là n’est pas le problème. Le problème est que ces marchés en plein air et les centres de négoces ont été « vendus » par le parti au pouvoir à des particuliers. Ce sont ces derniers qui fixent le montant des taxes en fonction de leur propre avidité. En d’autres mots, le citoyen rwandais ne paie plus la taxe communale à l’Etat, mais plutôt à un autre citoyen comme lui. Si ce voleur patenté verse au trésor communal quelque chose comme 100.000 francs rwandais par semaine, cela signifie qu’il a extorqué aux pauvres paysans sans défense cinq ou six fois plus, les laissant ou les plongeant dans la misère la plus noire. Quelqu’un pourrait objecter que les comptables, les receveurs et les percepteurs du temps où il y avait encore des communes au Rwanda n’étaient pas non plus des parangons d’honnêteté. Oui, mais ils volaient à la commune, ils volaient à l’Etat. Et une fois attrapés, ils étaient punis très sévèrement. Aujourd’hui, des particuliers volent aux citoyens avec la complicité de l’Etat, ou plutôt du parti, qui était censé protéger ces mêmes citoyens. En quel monde sommes-nous ? Un autre moyen que le FPR a trouvé d’extorquer de l’argent aux habitants d’un territoire donné, aux commerçants d’un même centre de négoce, aux travailleurs d’une même entreprise…consiste à leur demander de fréquentes cotisations pour les motifs les plus divers comme la désinfection de la zone, la réparation des égouts, et surtout pour les fameux « Ubusabane » : moments d’échange des idées, de partage fraternel des joies, des peines, des expériences, mais aussi d’un verre et de quelque chose à se mettre sous la dent. Pour l’achat du nécessaire, les organisateurs dépensent toujours moins de la moitié des sommes récoltées, et le reste va au parti. A l’approche d’élections à n’importe quel niveau, cette fois-ci, on n’y va pas par quatre chemins. Tous, membres ou pas du FPR, doivent contribuer au financement de la campagne du parti. “En matière d’imagination, le mal est toujours en avance sur le bien”. Il est impossible d’inventorier toutes les diableries auxquelles le FPR recourt pour assouvir son insatiable soif d’argent. Elle en invente au moins une par jour : spoliations, concussions, extorsions, détournements, etc.

Le système de gouvernement en vigueur aujourd’hui au Rwanda est un monopartisme de fait, une partitocratie militaro-totalitariste. « Que tu le veuilles ou pas, tu es membre du MPR Parti-Etat Olinga, olinga te, ozali nakati ya MPR Parti-Etat ) », disait le président Mobutu aux Zaïrois. Aujourd’hui, le président Paul Kagame peut le paraphraser et dire à chaque Rwandais : « Que tu le veuilles ou pas, le FPR doit te saigner à quatre veines ». Et c’est ce qu’il fait. Desouter a raison de dire : « Le FPR ne gouverne pas, il terrorise »[10].

Le climat social est autant, voire plus exécrable que le climat politique. Chez certains Batutsi en général, et notamment chez certains rescapés du génocide, et autres rentrés d’exil en 1994 et après, il s’est créé une forte conviction qu’ils doivent vivre  non seulement aux frais du prytanée, mais aussi aux dépens de l’honnête citoyen. Dans l’antiquité grecque, les prytanes étaient des ambassadeurs revenus de mission, des citoyens qui avaient rendu des services, des généraux victorieux. Le prytanée était l’édifice où ils s'assemblaient à Athènes pour y être nourris aux frais de l'État. En France, c’était un  établissement d'éducation, fondé sous la République pour instruire, nourrir et entretenir gratuitement les fils de ceux qui avaient rendu des services à l'État, surtout des militaires[11]. S’emparer de l’Etat et en faire un « prytanée » pour un groupe de privilégiés ne peut aboutir qu’à créer de très fortes tensions sociales. Pire encore au Rwanda, ceux-là mêmes qui reçoivent tout du prytanée et ceux qui estiment n’en avoir pas reçu suffisamment ont un droit acquis de se procurer un supplément ou une compensation en rançonnant impunément les honnêtes citoyens.

Nous avons ci-haut évoqué le cas des démobilisés qui sévissent jour et nuit, convaincus que leurs ex collègues chargés de l’ordre et de la sécurité feront semblant de n’avoir rien vu et de n’avoir rien entendu. Si tu ne fréquentes pas les débits de boissons, les militaires et les autres agents du FPR enverront quelqu’un qui les fréquente et qui te connaît pour qu’il te dise : «  Vois que l’“Afandi”[12] s’interroge sur toi, il ne te connaît pas et il se demande pourquoi tu ne profites d’aucune occasion pour le rencontrer [au bistrot évidemment] ». En général, ces débits de boissons sont aussi de petits points de vente au détail des produits de consommation de première nécessité : lait en poudre, sucre, lait, sel, patates, riz, etc. Si une fois tu y fais un crochet, juste pour acheter l’un ou l’autre de ces produits, et que tu as le malheur d’y trouver l’Afandi et ses acolytes, alors tu sauras pourquoi ils te cherchaient. En effet, ils se mettront à crier à l’unisson que tu dois leur payer à boire à raison d’une bouteille pour chacun, si nombreux soient-ils. Evidemment, la meilleure réponse à ces sollicitations excessives consiste en un refus poli, mais net et catégorique. Je m’en vais raconter d’autres exemples illustratifs de cette mentalité selon laquelle certains Rwandais croient qu’ils doivent vivre au dépens des autres. En haut du stade de Nyamirambo à Kigali, habitait une famille rentrée du Burundi. Chaque fois qu’elle en avait besoin, elle allait emprunter un fer à repasser chez le voisin le plus proche. Un beau jour, un enfant de la famille rentrée du Burundi se présenta chez l’autre famille avec un fagot d’habits lavés et séchés en disant : « Désormais, nous ne viendrons plus emprunter le fer à repasser. Nous vous apporterons la lingerie et, après l’avoir repassée, vous nous la remettrez ». A Ruhengeri (nord du Rwanda), une famille rentrée d’exil avait squatté une belle maison. Quand, après plusieurs années, les autorités lui demandèrent de la restituer à la propriétaire légitime qui était d’ailleurs une veuve hutu, le chef de la famille aspergea la maison d’essence et y mit le feu. Il n’a pas été inquiété.

Pour désamorcer les tensions créées par la « prytanisation » du pays et de l’Etat, il est nécessaire que, désormais, tous ceux qui en profitaient modèrent leurs appétits gloutons et que le processus de réconciliation soit lancé sans délai.

 F. Rudakemwa
5/9/2010



[1] TERTSAKIAN CARINA, Le château. The lives of prisoners in Rwanda, Arves Books, London, 2008, 501 pages, 22 photos, 1 carte. Le livre a été traduit en français sous le titre de : Le château. La vie des prisonniers au Rwanda ; Musabyimana G., A l’intérieur des prisons du Rwanda, www.musabyimana.be, 25 septembre 2007.

 

[2] ALIGHIERI D., Op. cit., L’enfer, Chant III, 1-3.9.

 

[3] Une révolution sociale commencée le 1 novembre 1959 aboutira entre autres à la proclamation de la république et au renversement du régime féodo-monarchique le 28 janvier 1961. Le noyau dur du FPR qui s’emparera du pouvoir par la violence en 1994 est fait de nostalgiques de cet « ancien régime ». Malgré qu’il soit actuellement anachronique, ils tentent de le réinstaurer, et c’est dans ce cadre qu’ils entendent faire table rase de ce pan de l’histoire du pays qui va de 1959 à 1994.   

 

[4] Cfr. Encyclopédie électronique Wikipedia.

 

[5] Dominique Mbonyumutwa : l’agression que ce notable hutu subit le 1 novembre 1959 de la part d’une clique de jeunes Batutsi  fit déborder le vase et la révolution éclata. Premier président intérimaire du Rwanda (janvier-octobre 1961), il mourra en Belgique fin juillet 1986. Le 1 aout suivant, il eut droit à des funérailles d’Etat et fut enterré au stade de la démocratie à Gitarama (centre), là-même où il avait été élu président en 1961. Dans la nuit du 1 au 2 mai 2010 , sa tombe sera profanée et ses restes transférés ailleurs par des envoyés du régime de Kigali.

Grégoire Kayibanda : premier ministre du précédent, président du Rwanda en 1961, renversé par un coup d’Etat militaire en 1973, il meurt à Gitarama le 1 décembre 1976. En signe de sa réhabilitation advenue le 5 juillet 19.., l’unique aéroport international du Rwanda sis à Kanombe (Kigali) fut baptisé « Aéroport international Grégoire Kayibanda ». S’étant emparé du pouvoir en 1994, le FPR s’empressera de le débaptiser. Des rues de la ville de Kigali portant les noms des Kajangwe, Secyugu…, parlementaires assassinés dans les années 1960 par les terroristes Inyenzi , ancêtres du FPR, subirent le même sort. L’unique justification de ces barbaries fut : « Ces noms ne sont pas du goût de tout le monde ».

Juvénal Habyarimana : Général de l’armée rwandaise, tombeur du précédent, assassiné le 6 avril 1994 par le FPR. Comment est-ce qu’il peut être tenu responsable, comme le veut le FPR, d’un génocide qui éclata après sa mort ? Il ne peut pas en être responsable d’autant plus que, de l’avis de tout le monde, s’il n’avait pas été assassiné, le génocide n’aurait pas eu lieu.

 

[6] Le récit de sa vie en tant que secrétaire d'Hitler, Er war mein Chef est une source primaire importante pour l'étude de la période nazie. Après guerre, Christa Schroeder est interrogée en 1945 par un officier de liaison français, Albert Zoller, qui servait dans la 7th US-Army. Cet interrogatoire et d'autres interviews datant de 1948 sont à la base du premier livre sur Hitler publié après la Seconde Guerre mondiale en 1949, intitulé Douze ans auprès d'Hitler : confidences d'une secrétaire particulière d'Hitler ; Christa Schroeder ; Albert Zoller ; Paris : R. Julliard, 1949. Eléments de biographie tirés de l’encyclopédie électronique Wikipedia.

 

[7] ORWELL George, La ferme des animaux, Ed. Champ libre, Paris, 1981, chapitre 10.

 

[8] Musabyimana G., Réforme scolaire précipitée par l’introduction de l’anglais comme langue d’enseignement, in  www.musabyimana.be, le 13/01/2009 ; XXX, Les médias rwandais et la suppression du Français in Points Focaux, La revue hebdomadaire de la presse rwandaise, N° 353 du 25 au 31 octobre 2008 ; XXX, Rwanda : La suppression du Français dans l'Enseignement, Éditorial,   Points Focaux, La revue hebdomadaire de la presse rwandaise,  N° 354 du 1er au 7 novembre 2008.

 

[9] Quant au régime du président Habyarimana (1973-1994), il l’avait déplacé la fête nationale au 5 juillet, en souvenir du jour où, en 1973, il avait renversé par un coup d’Etat militaire son prédécesseur, ami et bienfaiteur, Grégoire Kayibanda.

 

[10] Il (le FPR) ne gouverne pas, il terrorise et soumet tout un peuple, pour la plupart d’humbles paysans ” », Desouter S., Rwanda : le procès du FPR. Mise au point historique, col. « Points de Vue Concrets », L’Harmattan, Paris, 2007, p. 22.

 

[11] Aujourd’hui, le Prytanée national militaire est  l’un des six lycées de la Défense français (anciennement appelés « lycées militaires » avant 2006) relevant du ministère de la Défense.

 

[12] Mot d’origine étrangère et titre commun aux officiers de l’APR, branche armée du FPR.

 

 

 


 

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