Quid des relations Rwanda-France?(II)
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L’autre élément important avancé par le FPR et ses suppôts pour accréditer l’idée de la planification des massacres des Tutsi est le témoignage d’Abubacar Turatsinze, relatif à une prétendue préparation des Interahamwe à tuer les Tutsi. Le lieutenant-général Roméo Dallaire l’avait consigné dans le fameux fax du 11 janvier 1994. Mais, par la suite, la crédibilité du témoin a paru douteuse. Ce qui expliquerait que Dallaire ait décidé de ne pas envoyer le document à ses supérieurs à l’ONU puisque aucun original n’a été trouvé dans les archives du secrétariat général de l’ONU et que Faustin Twagiramungu, ex-premier ministre du gouvernement FPR, ait contredit le témoin qu’il avait pourtant recommandé à Roméo Dallaire, dans son témoignage du 30 mai 1997 devant la commission d’enquête parlementaire belge. En effet il a déclaré «  ne pas être au courant de la planification des massacres et, à fortiori, du génocide, à l’encontre de l’entièreté de la population tutsi… ».

Enfin, le TPIR , en acquittant, le 19 décembre 2008, du crime de conspiration en vue de commettre un génocide Théoneste Bagosora, qualifié de « cerveau du génocide » et Protais Zigiranyirazo, présenté comme membre influent de l’akazu, a avoué qu’il n’a pas pu réunir, pendant quatorze ans, des arguments qui confirment la propagande du FPR et de ses groupies selon laquelle il a existé des organisations criminelles telles que le Hutu-Power, l’Akazu, l’Amasasu[i], l’escadron de la mort qui ont planifié les massacres des tutsi.

Tout cela n’était que manipulations et accusations-miroirs. Aucun ordre, aucun procès-verbal d’une réunion, aucun message de fax, aucun télégramme intercepté, bref aucune preuve matérielle n’a été découverte pour attester de l’existence d’un plan élaboré par le régime Habyarimana pour commettre un génocide.

Qualifier de génocidaire le régime Habyarimana où, du reste, l’opposition intérieure était largement représentée à partir du 17 avril 1992 n’a donc aucun fondement. Si le FPR a attaqué le Rwanda ce n’est pas parce que le régime Habyarimana avait commis un génocide ou était sur le point de le perpétrer mais parce que cette organisation politico-militaire, guidée par la vengeance, voulait en provoquer un pour réaliser un coup d’état. Il lui fallait un drame pour usurper le pouvoir et le garder. Sans « le génocide », fonds de commerce du FPR,  celui-ci n’aurait pas accédé au pouvoir. N’était-il pas, en fin de compte, naïf de croire qu’une organisation politico-militaire, revancharde et sans assise populaire, adhérerait au processus démocratique prévu dans les Accords d’Arusha ?

En outre, il ne pouvait pas accomplir la mission dont l’avaient chargé  les puissances qui l’aidaient, par Museveni interposé, sans s’accaparer de tout le pouvoir. S’il n’avait pas remporté la victoire au Rwanda, il n’aurait pas été en mesure d’envahir également la RDC. Les Américains et les Britanniques ont tout fait pour qu’il gagne la guerre. Ils se sont notamment opposés à toute intervention d’une force d’interposition avant qu’il ne conquière le pouvoir. Eu égard à ces faits, il est injustifié d’accuser la France d’avoir soutenu un régime génocidaire.

Accusations contre la France

Qu’en est-il des autres accusations portées contre la France par les autorités rwandaises ? Elles sont aussi gratuites et mensongères. Il est faux d’arguer que les militaires français ont formé les Interahamwe, terme auquel le FPR donne une définition variable en compréhension et en extension suivant les circonstances (tueurs de tout acabit, hutu adultes et de sexe masculin, etc.) alors qu’il désignait la jeunesse du MRND. Ils ont seulement entraîné les soldats expérimentés de l’armée rwandaise. Le caractère mensonger de cette accusation apparaît nettement lorsque certains témoins dont Jean Carbonare, devenu le principal conseiller de Paul Kagame en 1995, affirme que les militaires français formaient les « Interahamwe » et  torturaient des Tutsi à Bigogwe alors que ce camp n’a jamais été un lieu d’encasernement des militaires français.

Il est également contraire à la vérité de prétendre, comme le font les autorités rwandaises,  que l’Opération Turquoise a servi à approvisionner en armes les forces armées rwandaises et à offrir aux « génocidaires » une opportunité d’échapper à l’expédition punitive du FPR. Aucun élément n’a montré que cette intervention autorisée par l’ONU a été détournée de sa mission humanitaire. Aucun revirement de la situation de guerre n’a été constaté après son démarrage vers la fin de juin 1994. Le FPR a remporté la victoire quelques jours après l’arrivée des troupes françaises. Par ailleurs, si la France avait fourni des armes aux Forces Armées Rwandaises (FAR), les Etats-Unis n’auraient pas manqué de protester dans la mesure où ils surveillaient l’opération pour s’assurer que la France n’entraverait pas la victoire de leur serviteur. Remarquons qu’ils s’étaient abstenus lors du vote relatif à la résolution sur l’Opération Turquoise.

L’objectif de l’Opération Turquoise était purement humanitaire. Si les génocidaires ont fui en RDC (ex-Zaïre) avec beaucoup d’autres rwandais, les militaires français ne pouvaient pas les empêcher. Ils n’étaient pas chargés de jouer aux justiciers mais de sauver les gens. A supposer même qu’ils aient été autorisés à les pourchasser, comment allaient-ils procéder pour les distinguer des civils innocents ? Ils ne portaient aucun signe distinctif permettant de les identifier à la vue. Fallait-il prendre tout fugitif pour génocidaire comme le laisse entendre Paul Kagame dans ces divers discours en particulier dans celui qu’il a prononcé le 7 avril 2007 à Murambi dans le sud du pays. Il était évidemment hors de question que la France épousât une telle conception de la justice.

A l’évidence la France n’a ni soutenu un régime génocidaire ni participé au génocide rwandais. Le Président Paul Kagame et ses acolytes, en l’accusant faussement, ne vise qu’une chose : éluder la justice. Leur stratégie consiste à culpabiliser la communauté internationale d’avoir abandonné les Tutsi à leurs bourreaux hutu et à se présenter comme des héros qui auraient arrêté le génocide et sauvé les Tutsi. Ils s’acharnent singulièrement sur la France pour deux raisons principales. D’une part, elle les a empêchés de s’emparer rapidement du pouvoir par la force et d’autre part et surtout un juge antiterroriste français, Jean-Louis Bruguière, a osé les inculper du crime de conspiration en vue de commettre un attentat contre l’avion du président Habyarimana dans lequel sont morts, entre autres, deux pilotes français.

Les autorités françaises ne doivent pas céder au chantage d’une poignée d’individus criminels qui s’accrochent désespérément au pouvoir dans le but de se ménager une immunité qui les protégera contre les poursuites judiciaires ou la vindicte populaire. Le titre de héros dont ils se parent ne les exonère pas de leurs crimes éventuels d’autant plus que l’idée qu’ils auraient arrêté le génocide et sauvé les Tutsi ne correspond pas à la réalité.

En effet, les massacres de représailles ont été provoqués par la guerre que le FPR a déclenchée en octobre 1990. Avant ce conflit, les Tutsi et les Hutu de l’intérieur n’étaient pas entrain de s’entretuer et rien n’indiquait qu’ils allaient le faire.

Et puis, sans l’assassinat du Président Habyarimana, les massacres de représailles n’auraient pas repris le 6 avril 1994. Le FPR a volontairement créé une occasion d’engager à nouveau les hostilités et de torpiller les Accords d’Arusha parce qu’il avait constaté qu’il n’avait aucune chance de gagner les élections prévues dans les deux ans suivant l’instauration des institutions de transition à base élargie. Les élections tenues, à sa demande, en novembre 1993, dans la zone qu’il occupait à ce moment lui avaient confirmé qu’il n’était pas populaire. Ses victoires électorales actuelles ne s’expliquent que par la tricherie et par le système de terreur qu’il a instauré au Rwanda.

Enfin, c’est le FPR et ses parrains américains et britanniques qui ont rejeté les propositions de cessez-le-feu et de force d’interposition qui lui ont été faites le 9 et le 12 avril 1994 par l’armée rwandaise et le gouvernement intérimaire afin de pouvoir arrêter les massacres. S’ils y avaient souscrit, il aurait été possible de sauver beaucoup de gens qui ont été massacrés après le 12 avril par les deux parties au conflit. 

Le  président Paul Kagame et ses complices se présentent non seulement comme des héros mais aussi comme des victimes en confondant abusivement les Tutsi et le FPR composé principalement d’anciens réfugiés tutsi majoritairement venus d’Ouganda. C’est pour cette raison qu’ils tiennent à ce qu’aucune enquête sur l’attentat contre le Falcon présidentiel ne soit diligentée car ils craignent que tous les survivants Tutsi ne soient convaincus définitivement de l’implication du FPR dans ce crime et ne comprennent que cette organisation les a, en fin de compte, instrumentalisés et sacrifiés. Par cet acte terroriste, le FPR les a en effet condamnés soit en offrant aux extrémistes hutu une opportunité de réaliser leur plan si, comme il le prétend, ils avaient réellement planifié les massacres des Tutsi, soit en provoquant sans raison valable les Hutu alors qu’il savait, par l’histoire, que l’assassinat du président Habyarimana entraînerait inévitablement des massacres de représailles comme il en a été le cas lors de celui du roi Rutalindwa, en 1896, par les Abega, clan de Paul Kagame, de l’agression de Mbonyumutwa en novembre 1959 et du meurtre du Président burundais, Melchior Ndadaye en octobre 1993.

Toute personne intelligente pouvait prévoir que ce geste cynique et terroriste serait suivi par un cycle infernal de vengeance mutuelle où les Hutu exerceraient des représailles contre les Tutsi et tous ceux qui étaient considérés à tort ou à raison comme pro-FPR et le FPR contre les Hutu et les Tutsi présumés anti-FPR. C’est par ce phénomène prévisible que les Rwandais de l’intérieur, toutes ethnies confondues : Tutsi, Hutu, Twa, ont payé un lourd tribut à la guerre dite d’octobre. Pour leur rendre justice à tous et pour lutter contre l’impunité, les suspects du FPR doivent aussi être poursuivis car une vie humaine en vaut une autre.

Dans ce combat contre l’impunité, il est souhaitable que Madame Rose Kabuye soit jugée sans pression politique et médiatique afin que, si elle est coupable, elle soit sanctionnée pour les crimes qu’elle a commis. Il faut éviter que les manifestations orchestrées par l’Etat rwandais à son arrestation en Allemagne le 14 novembre 2008 et à son transfèrement en France le 14 du même mois et les déclarations, sans  aucun argument, de Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères de la France sur l’innocence (à différencier de la présomption d’innocence) de l’accusée n’influencent le cours de la justice comme ils le souhaitent. La pression sur la justice est courante dans un régime totalitaire, qui ne pratique aucune séparation entre les pouvoirs. Au Rwanda, l’exécutif règne en maître absolu sur tous les autres, impose sa version des faits, décide qui doit être jugé ou non, condamné ou non et même celui qui doit être pleuré ou non par les siens à sa mort. La justice n’y est qu’un instrument des autorités politiques. Celles-ci en sont même arrivées à se persuader qu’elles peuvent influer sur les justices étrangères par la culpabilisation, la victimisation et la manipulation médiatique.

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Par contre, cette attitude, de la part d’un ministre du pays de Montesquieu, ancien défenseur des droits de l’homme, est indigne et inexcusable. Eu égard à sa fonction et à son passé, M. Bernard Kouchner est censé afficher un attachement sans faille au principe de la séparation des pouvoirs judiciaire et exécutif, fondement de toute démocratie. En se prononçant de manière péremptoire et intempestive sur l’innocence de Madame Rose Kabuye et sur la non- responsabilité du FPR dans l’attentat contre le président Habyarimana en dépit de l’enquête du juge antiterroriste français, il contredit  la justice de son pays comme s’il n’avait pas confiance en elle. Il ne se rend pas compte qu’il donne de la France une image d’une République bananière comme le Rwanda où le pouvoir judiciaire, sous la coupe de l’exécutif, porte souvent de fausses accusations contre les opposants politiques et les victimes de ses escroqueries et de ses crimes afin de disqualifier les premiers et d’empêcher les seconds de mener des actions judiciaires contre les dignitaires du régime.

Pourquoi le ministre Kouchner se sent-il obligé de supplier le Rwanda de normaliser ses relations avec la France alors que ce sont les autorités rwandaises qui les ont rompues ? Est-il prêt à aller jusqu’à un arrangement politique sur la suppression des mandats émis contre les collaborateurs du président rwandais par le juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière ?  La France se déshonorerait, si, sur conseil de Bernard Kouchner, ami du dictateur et criminel Kagame, elle retirait les neuf mandats émis contre les collaborateurs du président rwandais en contrepartie de l’abandon des fausses accusations  que le Rwanda porte contre les 33 responsables politiques et militaires français. Cet arrangement politique équivaudrait à un aveu de sa culpabilité et à un marché de dupes. Tout accord politique pour renoncer aux accusations mutuelles ne ferait que reporter l’action judiciaire. Il ne l’annulerait pas. Les crimes de guerre et contre l’humanité sont imprescriptibles et la responsabilité est individuelle en matière pénale.

Les 33 personnalités politiques et militaires accusées par les autorités rwandaises n’ont aucun intérêt dans ces combinaisons politico-judiciaires. Elles ne cherchent pas à se dérober à la justice comme les collaborateurs de Paul Kagame. Elles n’ont rien à se reprocher comme elles l’ont souvent répété. Elles n’ont commis aucun crime au Rwanda comme il vient d’être démontré. Au contraire elles y ont mené des actions dont elles devraient être fières. Le président François Mitterrand a contribué à démocratiser le régime Habyarimana suivant la politique définie au sommet France-Afrique tenu à la Baule du 19 au 21 juin 1990 et à contraindre les deux parties au conflit à négocier. La présence militaire au Rwanda, selon la position officielle, avait pour but non pas de soutenir unilatéralement le régime de Habyarimana, mais de le pousser à un partage du pouvoir, tout en empêchant l’avancée militaire du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame, appuyé par l’Ouganda, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Cette version officielle est corroborée par les faits. Le 17 avril 1992, un gouvernement de transition, dirigé par un premier ministre issu d’un parti d’opposition, avait été mis en place  avec des pouvoirs réels. Il est donc abusif de parler du régime Habyarimana à partir de cette date. Le 04 août 1993, les Accords d’Arusha avaient été signés après de laborieuses négociations. Le FPR s’était taillé la part du lion.

La situation a dérapé après le départ des militaires français, qu’avait exigé le FPR. Ils ont quitté le Rwanda le 15 décembre 1993 et les massacres que le Conseil de Sécurité de l’ONU a qualifiés de génocide ont débuté le 6 avril 1994 après l’assassinat du président rwandais. Les militaires français ont en fait joué le rôle de force d’interposition entre octobre 1990 et décembre 1993. S’ils y étaient restés, aucune catastrophe ne se serait produite. Les responsables politiques français avaient compris que la volonté du FPR, sans assise populaire, de s’approprier tout le pouvoir par la force conduirait à un drame. Les faits leur ont donné raison. D’autres personnalités politiques commencent à réaliser que la France avait vu juste. Ainsi Herman Cohen, ancien sous-secrétaire d’Etat américain aux Affaires africaines regrette que les Américains n’aient pas bien analysé le désastre que l’invasion des membres de l’armée ougandaise provoquerait. Il ajoute que, s’ils avaient correctement mesuré le risque de cette attaque, ils ne l’auraient pas tolérée sans rien dire[ii]. Est-il de bonne foi ? Difficile à croire quand on sait qu’ils ont contré la requête de la France pour l’envoi d’une force d’interposition lorsqu’il est apparu clairement qu’un drame se déroulait sur le sol rwandais et qu’ils n’ont pas appuyé l’Opération Turquoise à finalité humanitaire.

 A suivre


[i] Pour plus de détails sur ces termes, lire : Gaspard Musabyimana, Le mythe des mots. Recherche sur le concept akazu et  ses corollaires, Paris, Editions L’Harmattan, 2008.

[ii] « Looking back to the first day of the crisis, 1 October 1990, why did we automatically exclude the policy option of informing Ugandan President Museveni that the invasion of Rwanda by uniformed members of the Ugandan Army was totally unacceptable, and that the continuation of good relations between the United States and Uganda would depend on his getting the RPF back across the border? That the RPF were children of the Tutsi refugees of 1959-63 who were forbidden to return gave the event a certain romantic poignancy. Had we analyzed the potential for disaster, however, we probably would not have silently acquiesced in the invasion ». Citation tirée d’un article  publié par Herman Cohen dans le New-York Times du 16 décembre 2008.

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