Contexte.
L’on se souviendra que le 06 avril 1994 un avion de type Falcon 50 piloté par un équipage français et avec à son bord les présidents rwandais Juvénal Habyarimana et burundais Cyprien Ntaryamira ainsi que leurs proches collaborateurs, fut abattu par deux missiles sol-air pendant sa manœuvre d’approche pour atterrir à l’aéroport de Kigali. Il n’y eut aucun survivant.
A la faveur du vide de pouvoir ainsi créé et du chaos qui en suivit, les éléments tutsi de l’armée régulière ougandaise qui avaient envahi le pays en octobre 1990 et qui sous l’appellation de « Front patriotique rwandais : FPR » étaient parvenus à imposer un accord de partage du pouvoir avec les autorités légitimes, abattirent leurs dernières cartes. Ils lancèrent une offensive généralisée sur tous les fronts et s’emparèrent de tout le pays en moins de trois mois.
Arrivé au pouvoir, le FPR de Paul Kagame fera tout pour que les auteurs de cet ignoble attentat ne soient pas identifiés et encore moins traduits en justice. Le régime de Paul Kagame avait tellement verrouillé toutes les issues que même les enquêteurs et le procureur du TPIR qui osaient évoquer l’attentat -qui pourtant entrait dans leur mandat-étaient réduits au silence (Michael Hourigan) ou purement relevés de leurs fonctions (Carla Del Ponte).
C’est à la suite de la plainte déposée parl les familles de l’équipage de nationalité française péri dans le Falcon 50 que le juge anti-terroriste Bruguière fut saisi et entreprit des enquêtes qui aboutirent en 2006 à l’inculpation de 9 hautes personnalités du régime et proches de Paul Kagame.
Des mandats d’arrêt furent émis.
Le régime réagit alors très violemment en rompant les relations diplomatiques avec la France avant de bannir purement et simplement l’usage de la langue française dans ce pays largement francophone. En même temps Kigali publiait un « rapport » accusant la France d’avoir « participé au génocide » et menaçant de lancer des mandats d’arrêt contre plusieurs personnalités françaises dont : Edouard Balladur, Alain Juppé, Dominique de Villepin, Hubert Védrine, François Léotard,… pour « génocide ».
Parallèlement, une vigoureuse campagne médiatico-diplomatique fut menée pour dénoncer ce que Kigali qualifie d’ « arrogance du petit juge français »et en même temps obtenir le soutien des africains à travers l’Union Africaine, pour discréditer ces mandats d’arrêt.
Rebondissements.
C’est alors qu’en novembre2008, l’arrestation à Frankfort (Allemagne) de Rose Kabuye, le chef du protocole du président Paul Kagame ,est annoncée dans la presse. Elle était elle-même visée par ces mandats. Elle fut, sur sa demande et selon la version officielle, rapidement livrée à la France. Une fois encore, la réaction de Kigali fut vive et disproportionnée :
-rappel de son ambassadeur à Berlin
-manifestation monstre dans la capitale Kigali pour exiger la libération de « leur Rose »
-expulsion de l’ambassadeur d’Allemagne à Kigali
-sit-in quotidiens et permanents devant les locaux de l’ambassade allemande,
– etc.
Bref, tout était organisé pour montrer que toute la population rwandaise était choquée par l’arrestation de Rose Kabuye et exigeait sa libération immédiate. Alors que les autorités savaient bien qu’elles s’étaient livrées à des manigances avec le ministre français des Affaires étrangères.
Un jeu de dupes ?
Le premier signe d’étonnement viendra quand on apprendra qu’arrivée à Paris, Rose Kabuye fut bien inculpée pour « acte de terrorisme… » mais qu’elle jouissait d’un traitement de faveur et laissée en liberté malgré la gravité du crime dont elle est inculpée. Comme si cela ne suffisait pas, les observateurs vont encore tomber des nues en apprenant que la même Rose Kabuye fut autorisée à quitter la France pour aller passer les fêtes de Noël et du nouvel An en famille à Kigali. Après ce coup, même les plus sceptiques ont fini par être convaincus qu’il y avait anguilles sous roche et que le cas Rose Kabuye relevait plus de la politique que du judiciaire.
La clarification.
Avec la publication du dernier livre de Pierre Péan (Le monde selon K., Fayard 2009) un coin de voile est levé. On sait désormais ce qui s’est tramé et se trame encore pour faire annuler les mandats d’arrêts du juge Bruguière. Réagissant à ce propos, Bernard Kouchner reconnait : "Un groupe de travail composé de juristes a indiqué que, si les Rwandais voulaient avoir accès au dossier, l’un des 9 inculpés au moins devait se rendre à la justice française. Ce que l’ancien directeur du protocole de Kagamé, Rose Kabuye, a fait".
L’arrestation de Rose Kabuye n’était donc qu’une mise en scène arrangée par les soins du ministre français des Affaires étrangères pour tenter de faire échapper cette criminelle présumée à la justice française .
Des interrogations.
1. En essayant de faire échapper à la justice de son pays les présumés assassins de 3 de ses concitoyens, B. Kouchner défend-il les intérêts de la France ou du Rwanda ?
2. Qui est-ce qui a constitué le groupe de juristes évoqué par M. Kouchner qui devait conseiller Kigali de livrer un des inculpés pour avoir accès au dossier ?
3. Par qui ont été payés ces juristes et à qui ils ont fait rapport : à Kouchner ou à Kagame?
4. En vertu de quelle raison d’Etat un ministre des Affaires étrangères peut-il prendre l’initiative de protéger les assassins poursuivis par la justice de son pays ? En cas d’espèce, que gagnerait la France si les assassins des 3 français membres de l’équipage du Falcon 50 tués à Kigali le 06 avril 1994 ne seraient jamais poursuivis ?
Emmanuel Neretse
Le 09/02/2009

