Rwanda : complices de l’ennemi (ibyitso) ou opposants à éliminer ?
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Au Rwanda les régimes passent, les guerres finissent mais la chasse aux complices de l’ennemi ( ibyitso en kinyarwanda) persiste. Depuis l’indépendance du pays, les régimes successifs ont évoqué et tenu compte des complices de l’ennemi chaque fois que le pays était en guerre dans son devoir d’assurer la sécurité intérieure du pays. Ce réflexe à découvrir des complices de l’ennemi a quelque fois été qualifié d’abus ou de violations des droits de l’homme par certains observateurs. Le régime actuel du général Paul Kagame qui, en 1994, a conquis le Rwanda par une armée venue d’Ouganda  vient de franchir un pas supplémentaire dans le recours abusif à la chasse aux complices de l’ennemi. En plein temps de paix, se vantant d’être l’un des pays de la région les plus sûrs, le régime de Paul Kagame vient de lancer une campagne pour « neutraliser » les complices de l’ennemi, les « ibyitso ». Des citoyens sont arrêtés et torturés par la police, des politiciens sont menacés et entravés dans leurs activités, des réfugiés sont kidnappés et ramenés au Rwanda…Tout ça sous le prétexte qu’ils seraient des complices de l’ennemie (ibyitso). Chose surprenante, les régimes antérieurs à Paul Kagame ont voulu en temps de guerre neutraliser les complices de l’ennemi avec lequel ils se battaient mais ils en ont été dissuadé par la communauté internationale. Aujourd’hui, le régime de Kagame évoque les complices de l’ennemi avec qui il se bat dans une guerre qui n’existe pas pour emprisonner arbitrairement certains citoyens et ainsi tuer dans l’œuf l’opposition naissante. La même communauté internationale ne lève pas le petit doigt mais au contraire déploie le tapis rouge au général dictateur. Comment en est-on arrivé là ?

Première République : 1960-1973

La République née de la révolution de 1959 n’a pas eu de répit. Les monarchistes qui avaient trouvé refuge dans les pays voisins, surtout au Burundi et en Ouganda n’ont pas mis beaucoup de temps à s’organiser et à mener des attaques au Rwanda pour tenter de reconquérir le pouvoir. C’est ce qu’on a appelé les « attaques des Inyenzi ». Celles-ci ne cesseront qu’en 1968.
Chaque fois que les Inyenzi menaient une attaque au Rwanda à partir d’un pays voisin, ils avaient des complices à l’intérieur pour les renseigner, les guider…En réaction, le gouvernement avait tendance à considérer quiconque avait des liens familiaux ou d’amitié avec ceux qui avaient quitté le pays et donc qui attaquaient, comme un complice de l’ennemi et traité comme tel. Mais chaque fois les protestations de la communauté internationale évitaient au régime de tomber dans la globalisation.

Deuxième République : 1973-1994

Quelques jours après l’invasion  des éléments tutsis de l’armée ougandaise d’origine rwandaise, le gouvernement se rendit compte que les assaillants disposaient de complices à l’intérieur du pays. Dans la recherche et les arrestations de ces complices présumés, le régime fit quelques fois un amalgame malheureux. A certains endroits, quiconque avaient un ami, un parent ou avait eu contact avec les assaillants, était considéré comme  « icyitso », complice de l’ennemi. Les  protestations de la communauté internationale (largement acquise à la cause du FPR) furent si vigoureuses que même les véritables complices des envahisseurs furent libérés. Bien plus, ce fut le début de la diabolisation du régime Habyarimana   et où le terme de « génocide » fut employé pour qualifier la chasse aux « ibyitso » . Le régime Habyarimana en sera traumatisé pendant toute la durée de la guerre qu’il n’aura plus le courage d’agir contre les actions de la cinquième colonne de l’ennemi. Le FPR va déceler cette faille et étendra ses escadrons de la mort dans tout le pays. Ces escadrons de la mort commettront des assassinats ciblés et des actes de déstabilisation qui culmineront à l’assassinat du Présidant Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994.

Le régime du général Paul Kagame : 1994- … 

Le FPR de Paul Kagame a conquis le Rwanda en 1994. En juillet 1994, il a lui-même déclaré que la guerre qu’il avait imposé au Rwanda était finie avec la conquête de la ville de Gisenyi, frontalière avec le Zaïre, actuellement la République Démocratique du Congo. Depuis lors, il a mené des opérations pour démanteler les camps des réfugiés au Zaïre (1996), mené une offensive victorieuse qui a chassé le maréchal Mobutu du Zaïre, mené une guerre impliquant plus de cinq pays africains dans sa tentative d’imposer un pouvoir tutsi à Kinshasa. Depuis 2001, il s’est replié sur l’Est du Congo pour soutenir et défaire à sa guise des rebellions  bidons.
La propagande officielle ainsi que le message porté par les lobbies à sa solde indiquent que le Rwanda et spécialement Kigali est le pays le plus sécurisé du monde. Mais voici qu’en même temps, il inculpe ses opposants de « complicité avec l’ennemi » et les fait interroger par sa police politique pendant des semaines. Madame Victoire Ingabire présidente du parti FDU rentrée d’exil en janvier dernier pour faire enregistrer son parti fut cueillie dès son arrivée et inculpée de « complicité avec l’ennemi ». Elle est désormais une « icyitso ». Les commandos de Paul Kagame enlèvent des réfugiés dans les pays voisins et sont par après présentés comme des complices de l’ennemi. M. Déo Mushayidi fut enlevé au Burundi le 5 mars dernier et est actuellement détenu au secret sous l’inculpation entre autres de « complicité avec l’ennemi ». Mushayidi est désormais un « icyitso ». Plusieurs personnalités de l’opposition installées à l’étranger sont publiquement accusées de « complicité avec l’ennemi ». Le régime déclare détenir des preuves de cette complicité avec un ennemi imaginaire dans cette guerre non moins imaginaire qu’il  croit mener. Un coup de fil passé en RDC, un email envoyé à Kinshasa, un transfert d’argent effectué via Western Union vers Goma ou Bukavu …suffisent pour inculper quelqu’un de complicité avec l’ennemi et de le déclarer « icyitso ». Quand on sait que plusieurs rwandais ont des amis, des parents ou des associés en RDC, on se rend compte que le régime Kagame peut ratisser large dans sa chasse aux « ibyitso ». C’est donc une véritable ADM (Arme de Destruction Massive ) supplémentaire que le régime de Paul Kagame vient de se doter pour anéantir les opposants.

Un silence complice ?

Le temps des « ibyitso » est donc revenu mais cette fois ci  sans que le pays soit en guerre ni que l’on sache qui est cet ennemi. La même communauté internationale qui fut prompte à dénoncer la chasse aux complices de l’ennemi quand le pays était en guerre et son armée aux prises avec un ennemi clairement identifié, reste aujourd’hui muette. Aucune condamnation d’un régime qui en temps de paix emprisonne arbitrairement ses citoyens en les accusant de « complices de l’ennemi ». Aucune intervention pour faire libérer sans conditions et abandonner les charges de « complicité avec l’ennemi » qui pèsent sur les opposants au régime dictatorial.  Pis, certains pays poussent le cynisme jusqu’à participer à la chasse aux « complices de l’ennemi » engagée par Paul Kagame contre ses opposants en lui livrant les réfugiés.  Ceux qui ferment les yeux devant les agissements paranoïaques d’un régime dictatorial ou qui lui en apportent assistance sont autant que lui responsable des ces crimes devant l’Histoire.

Emmanuel NERETSE
16/03/2010

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