Le livre du professeur Maniragaba Balibutsa est un mastodonte : il compte 616 pages en format A4. Il constitue une une suite logique de ses recherches axées sur la philosophie « bantu » (il préfère le terme « sintu ») et les langues africaines qui la véhiculent. L’ouvrage comporte une introduction d’une vingtaine de pages dans laquelle j’ai tiré les extraits ci-après.
Le professeur Balibutsa présente le présent premier tome comme suit :
« Notre projet de publication comportera d’abord, en ce qui concerne ce premier tome, un aperçu de problématiques noographiques qui en constituera le premier livre dans lequel nous traiterons d’un certain nombre de problèmes de la philosophie classique concernant l’origine des idées car c’est un problème fondamental dans la détermination du caractère scientifique ou non scientifique de la noographie en tant que logographie : le problème de l’a priori de la connaissance par rapport au sujet connaissant, le problème posé par l’interprétation des structures linguistiques africaines » .
Et la noographie, c’est quoi ?
« Le terme noographie est un néologisme que nous avions forgé à partir des mots grecs noos (nous) qui désigne, d’ après le Dictionnaire grec français du Grand Bailly:‘‘la faculté de penser, l’intelligence, l’esprit, la pensée, l’attention, la mémoire, la sagacité, la sagesse, le bon sens, le projet, l’intention, la manière de voir, le sens d’un mot ou d’un discours, l’âme, la disposition de l’âme, le sentiment, la manière de penser, la volonté, le désir’’ et graphein qui signifie ‘‘tracer des lignes pour écrire ou pour dessiner, graver, écrire, rédiger, composer, inscrire, enregistrer, dessiner, peindre, etc.’’ à l’instar des mots déjà courants dans les langues occidentales tels que ‘‘géographie, monographie, ethnographie’’, et surtout en référence à la ‘‘noosphère’’ de Teilhard de Chardin ».
« La noographie ne devrait sur tout pas se confondre avec la psychologie parce qu’elle n’est pas l’étude de ‘‘l’âme’’ ou de ‘‘l’intelligence’’ dans leur fonctionnement concret. Elle est plutôt l’étude des produits de l’intelligence collective de groupes humains ou de peuples tels que consignés dans les structures signifiantes que ces peuples ont forgées à travers des générations et des générations. Ces produits sont les idées (les concepts, les pensées) ou les systèmes conceptuels tels qu’accessibles à travers l’analyse de corpus linguistiques et littéraires des peuples en question ».
[…]
« On me demandera alors si la noographie est distincte de la philosophie qui, elle aussi, étudie les idées ou les pensées. Effectivement, la noographie ne veut pas être une discipline en dehors du domaine de la philosophie, mais au contraire, elle a l’ambition de se positionner au centre de la philosophie pour la réformer et en faire une discipline scientifique ».
Les langues et l’unité culturelle africaine :
« Toute langue est ainsi un système d’analyse du monde et nous pouvons dire qu’autant il y a de langues différentes en Afrique, autant il y a des systèmes d’analyse du monde. C’est en se réappropriant ces systèmes d’analyse du monde originaux et originels que les penseurs africains pourront créer de nouveaux savoirs dans diverses disciplines et notamment en philosophie. Cette publication, est un premier essai de restitution systématique de ces analyses du monde, non pas à partir d’une seule langue, mais à partir de plusieurs langues apparentées entre elles et donc supposées contenir une analyse du monde originellement commune ».
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« En ce qui concerne l’unité culturelle du continent, la thèse de l’unité linguistique du continent à un moment lointain de son passé n’est pas à négliger. En effet, sans même parler du plan lexical, l’unité des structures grammaticales (tout le système des affixes de classification nominale et de dérivation verbale, par exemple) dans les grandes familles linguistiques africaines, est une réalité qui peut fournir la base la plus stable à l’édifice de la philosophie africaine. C’est au niveau de l’analyse des structures formelles, des structures sémantiques et des systèmes conceptuels dans les centaines de langues africaines, que la philosophie africaine trouvera son originalité et son unité en plus des multiples conceptions du monde, de l’homme et de la société et d’autres formes d’expression culturelles que nous retrouvons dans ses littératures et ses arts ».
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« Mais parler de l’unité fondamentale des langues et des cultures africaines ne veut point dire qu’il faut tout simplifier à outrance en supprimant toutes les originalités et toutes les différences propres à chaque langue et à chaque culture. Loin de nous une telle idée. Notre vision des réalités africaines est une vision dialectique et pluraliste ».
Place de la philosophie en Afrique :
« Le leitmotiv principal de nos recherches depuis une vingtaine d’années, a été l’idée que la philosophie doit jouer le rôle de catalyseur dans la renaissance spirituelle de l’Afrique au XXIe siècle à partir des valeurs d’humanisme enfouies dans son patrimoine culturel énorme. En effet, de la même façon que la philosophie grecque a joué un rôle primordial dans le développement de la civilisation occidentale en créant un nouveau type de rationalité qui est à la base d’une nouvelle vision du monde, de l’homme et de la société, ainsi la philosophie africaine doit émerger et prendre en charge d’une façon critique, le patrimoine culturel africain, en proposant des modèles de développement autogènes et autocentrés.
La désorientation et le chaos dans lequel vivent actuellement la plupart des peuples africains vient principalement de la cassure ou de la rupture de la vision du monde africaine dont parlent beaucoup d’intellectuels et qui résulte du fait que l’homme africain et sa culture ont été, depuis les trois ou quatre derniers siècles, l’objet d’une campagne de dénigrement et de dévalorisation intensive et systématique dans le cadre des idéologies racistes consciemment ou inconsciemment destinées à légitimer la traite des Noirs, l’esclavagisme et la colonisation ».
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