Vendredi de gratitude: Dr Venant Ntabomvura, le Monument de Muzenga
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Rubrique : Actualité, Documents
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Publié le 21 Avr 2023 par Ariane Mukundente

Vendredi de gratitude est de retour après plusieurs semaines d’absence par la grande porte avec un patriarche unique à son genre. Il est discret, introverti, effacé, pieux, mais de grandeur nature qui impose le respect. Il a eu 13 enfants, 31 petits-enfants et 17 arrière-petits-enfants et il est encore vivant à 97 ans. Je vous présente Dr Venant Ntabomvura, le fils du village de Muzenga. Dr Venant Ntabomvura du clan de Banyiginya, fils de Pierre Munyurwa et de Séraphine Nyiramyavu est né le 4 Avril en 1926 à Muyira dans l’ancienne commune de Ndora, Sous-préfecture Gisagara dans la préfecture de Butare. Il est le quatrième enfant dans une famille de 13 enfants. Les deux premiers décèdent en bas âge. Pour éloigner la mort, son père l’appelle ‘’Ntabomvura’’, du verbe ‘’kuvura amata’’, nom signifiant « je ne suis pas sûr qu’il va survivre ». Le suivant on lui donne le nom de « Ntawumuvurira » (on ne lui permet pas de vivre) et le 6ième « Ntabosanganwe » (je n’ai pas d’enfants). Voyant que ces trois parviennent à survivre, l’espoir revient, et les derniers auront les noms à connotation religieuse comme « Niyonteze » (Dieu est mon sauveur), « Nizeyimana » (j’ai confiance en Dieu), « Uwayezu » (il appartient à Jésus), etc.

 

Il a fait 5 ans d’école primaire à Save. Durant toutes ces années, il marchait à pied de Muyira à Save. Un jour, juste avant sa dernière année d’école primaire, il se présenta au Groupe scolaire de Butare. Un prêtre voyant un petit garçon devant le grand portail s’approchant. Sans peur le petit Ntabomvura expliqua son problème et exprimant son souhait de venir étudier dans cette école. Amusé, le prêtre accepta sur le champ et Dr Ntabomvura finira sa dernière année d’école primaire au Groupe scolaire de Butare. Après, il réussit l’examen pour continuer ses études secondaires à la même école. Sa promotion constitue les premières élites du Rwanda et du Burundi. Ils ont étudié ce qu’on appelait cycle moyen qui était de 3 ans, il le finit en étant premier de classe. Il termina ses études secondaires dans la section médicale, en 1946, toujours premier de classe. À cause du paternalisme belge, les Frères de la Charité exigeaient, à ce moment, que ceux qui ont étudié dans leur établissement se marient avant d’aller sur le marché du travail. Ils prenaient la responsabilité d’équiper le foyer de leurs anciens étudiants. C’est ainsi qu’une année après la fin de son stage, Dr Ntabomvura se marie le 21 Juillet 1948 avec Généreuse Mukambanda du clan de Banyiginya dans la famille de Baka.

 

Il commença son premier emploi à Miyove dans l’ancienne préfécture de Byumba comme infirmier. En 1952, il fait une année au Groupe scolaire de Butare pour être assistant médical. Il retourna sur le marché du travail en 1953 à Kayanza au Burundi. Il revient au Rwanda en 1954 et alla travailler dans sa région natale à Gisagara. Ensuite il obtient une promotion en devenant Intendant à l’Hôpital de Butare, ensuite à Gikongoro en 1959. Au moment de l’indépendance en 1962, il eut l’opportunité d’aller étudier en Belgique. Mais, aussitôt arrivé à l’aéroport de Bujumbura pour prendre son avion, il est rappelé au Rwanda par le Ministre Anastase Makuza car la jeune République a besoin des fonctionnaires. Dès son retour, il est nommé Secrétaire général au Ministère de la Santé tout en ayant un adjoint belge. À cette époque, le Rwanda n’est encore stable. En 1963, certains politiciens lui ont demandé de participer dans des réunions politiques pour pousser la population dans les tueries. Il refusa sous prétexte qu’il avait signé le serment de Florence Nightingale pour la déontologie infirmière. Il trouvait aberrant de sauver des vies en soignant les gens pour ensuite participer dans des actions qui enlèveraient les vies humaines. D’autant plus qu’en tant que Secrétaire général au Ministère de la Santé, il était responsable de tout le personnel de la santé. Il ne voulait pas donner un mauvais exemple. Ce refus lui vaut d’être renvoyé sur le champs et il se retrouva sans travail.

 

Après son licenciement, il est retourné chez lui dans la campagne, car même s’il travaillait à Kigali, il n’a jamais déplacé son domicile situé dans sa ville natale à Muzenga. C’est durant son chômage qu’il a rencontré le Père Henri Levesque qui cherchait des étudiants pour lancer l’Université nationale du Rwanda. Il s’était connu bien avant quand il était toujours à son travail. Père Levesque lui raconta certaines difficultés qu’il rencontrait pour mener à terme son projet, dont le problème de trouver les étudiants et les locaux. Dr Ntabomvura lui suggéra le Bâtiment Central de l’Université actuel qui hébergeait l’Institut Saint-Jean, l’école d’enfants Belges vivant au Rwanda. Les locaux étaient vides, car les

Belges avaient quitté le Rwanda après son indépendance. Quant aux étudiants, automatiquement, Dr Ntabomvura se présenta à lui comme son premier étudiant. Il prit la résolution de lui trouver d’autres étudiants. Dr Ntabomvura contacta tous les anciens du Groupe scolaire de Butare et des Séminaires et ils se rencontrèrent au petit restaurant qui était en face de la Banque de Kigali. Il parvient à rassembler 15 personnes. Ainsi fut créée la première promotion de l’Université Nationale du Rwanda.

De gauche à droite : Dr Venant Ntabomvura, Dr Alexandre Mugabushaka, Dr Prosper Mboningabo, Dr Étienne Mbarutso, Dr Claudien Kamilindi, Dr Sixte Butera, Dr Alphonse Habimana, Dr Geoffrey Gatera, Dr Mathias Gashakamba, Dr Emmanuel Akingeneye

Toutefois, cela n’a pas été facile pour Dr Ntabomvura de commencer ses études en médecine. Rappez-vous qu’il avait été renvoyé de son emploi. Les mêmes personnes qui l’avaient renvoyé l’effaça sur la liste des étudiants. Père Levesque refusa de commencer l’Université sans son élève numéro un, Dr Ntabomvura. Monseigneur Gahamanyi qui était au courant de son licenciement lui conseilla d’aller demander pardon au Président Kayibanda. Il eut une conversation étrange avec le Président Kayibanda qui lui reprocha de faire honte au pays devant les blancs, car il avait raconté tous ces problèmes au Père George-Henri Levesque. Il lui donna la permission de commencer ses études universitaires, mais l’envoya au Ministre de l’intérieur afin de recevoir son accord aussi. Après toutes ces humiliations, il réintégra sa place d’être le premier élève sur la liste des premiers étudiants universitaires au Rwanda. Père Levesque ouvrit les portes de l’Université pour la première fois le 3 Novembre 1963. Ainsi, Dr Ntabomvura et ses camarades commencèrent leurs études. Contrairement aux autres étudiants, il n’a jamais habité au Campus, après les cours, il rentrait chez lui à Muzenga où il a vécu toute sa vie. Il finit ses études de médecine en 1968 et devient tout de suite Directeur de l’Hôpital Universitaire de Butare ainsi que Doyen de la Faculté de médecine. Dans les années 1970, il ira faire une spécialisation en ORL à Gand en Belgique.

 

En 1979, lui qui n’a jamais aimé la politique, il fut nommé par le Président Habyalimana Ministre des Affaires sociales et du Mouvement Coopératif. Il n’a jamais été consulté pour cette nomination et il n’était pas au courant qu’il avait été nommé Ministre jusqu’à ce qu’il voit un hélicoptère venir le chercher à Butare. Il demanda une journée pour se préparer, car il n’était pas prêt. L’hélicoptère est revenu le chercher le lendemain. On l’emmena tout de suite dans la résidence du Président Habyalimana (actuelle résidence du Président Kagame). Avant de l’aborder, le Président entama une prière avec lui, car il connaissait sa piété, ensuite il lui demanda d’être son Ministre. Dilemme pour Dr Ntabomvura qui détestait la politique comme la peste. Le Président Habyalimana lui donna le temps pour y penser. Mais, avant même qu’il ait donné son accord, partout où il passait on l’appelait déjà « Monsieur, le Ministre ». Il n’avait pas le choix, il accepta la proposition du Président, mais sous condition : il a exigé de garder son domicile dans son village natal, de travailler 3 jours à Kigali (Lundi à Mercredi) et de garder son emploi à l’Hôpital Universitaire de Butare comme médecin (Jeudi et Vendredi). Mais finalement, il quitta son poste de Ministre après trois ans. La politique n’était pas vraiment faite pour lui, car il a continué à demander au Président d’être remplacé. Vœux exaucés, en 1981, il est nommé Recteur de l’Université Nationale du Rwanda. Il se consacra totalement à ses passions : l’éducation et la médecine.

 

Tout en étant Recteur d’Université il continua d’être médecin et d’enseigner à l’UNR. En 1983, il est décoré Ordre National de la Légion d’Honneur par la France, devenant ainsi, Chevalier de la Légion d’honneur, car il avait contribué à la Coopération France-Rwanda dans ses fonctions. 1989, il est nommé Chancelier des ordres nationaux par le Président Habyalimana, travail qu’il fait jusqu’à Avril 1994.

 

Comme la plupart des rwandais, il a été affecté par le climat politique au Rwanda à partir de 1990 jusqu’au Génocide en 1994. Certains membres de sa famille ont, à plusieurs reprises, échappé aux tentatives d’assassinat. C’est durant cette période qu’il a promis à la Vierge Marie de construire une Église en son honneur s’ils parviennent à échapper aux tueurs. Chose promise, chose due! En 2003, il a acheté un grand terrain à Muzenga et a construit une église (photo 3) inaugurée en 2005 par Monseigneur Philippe Rukamba. Développer son village a été le rêve de sa vie, si bien qu’en plus de cette église, il a construit un Centre de santé (photo 5). Et comme si ce n’est pas assez, à 97 ans, il a toujours Muzenga en tête à 97 ans, car son projet d’y construire un marché moderne est en cours présentement.

 

Vous l’aurez deviné, Dr Ntabomvura est l’homme d’un village. Muzenga vit en lui, car à part d’y habiter presque toute sa vie jusqu’à maintenant, tous ces employés venaient/viennent de sa région natale. Cependant, même si ces derniers avaient une place spéciale dans son cœur, il a consacré sa vie à la ville de Butare, jusqu’à ce que dans son livre, « Rwanda, de la guerre au génocide », André Guichoua dit que Dr Ntabomvura est le parrain de Butare. Après le génocide, il continue ses professions de soigner et d’enseigner à l’UNR. Ensuite, il fut nommé membre de la commission des héros nationaux. Un travailleur infatigable, il a toujours refusé de prendre sa retraite, malgré son âge avance. Ses enfants le taquinaient en lui disant qu’ils vont prendre la retraite avant lui. Finalement, en 2014, à l’âge de 88 ans, il accepta malgré lui. Mais il n’avait pas dit son dernier mot : il continua à travailler bénévolement à l’Hôpital de Butare et l’UNR. À tous ceux qui s’étonnaient de son dévouement, il répondait « Isuka idahinga igeraho ikagira ingese ». Jusqu’à 90 ans, il conduisait son Pick up tout seul vers la ville de Butare, ce qui étonnait la police routière, car sa conduite était impeccable. Sur le chemin matin comme le soir, il ramassait tous les villageois qu’il rencontrait sur son chemin. Tout le monde connaissait ses heures. Ses petits-enfants avaient surnommé son Pick-Up « Muzenga express » faisant référence à Volcano express. Comme tout le monde, quand ils venaient voir leurs grands-parents, ils entendaient à l’Hôpital pour prendre Muzenga Express avec les villageois de Muzenga.

 

En 2018, devenant de plus en plus faible, il diminua son travail en allant à l’hôpital seulement 3 jours par semaines pour des consultations et des petites opérations seulement. Deux ans avant, il avait été fragilisé par la mort de certains membres de sa famille, et le summum de la souffrance a été la perte de son épouse 25 Décembre 2017, après avoir passé 69 ans de vie commune. Depuis ce jour-là, il a perdu son enthousiasme car il se sentait seul. Mars 2020, à 94 ans, il arrêta tout à cause du Covid-19 pour se concentrer à ses projets personnels. À part d’être un homme de science, Dr Ntabomvura a un talent artistique. Il jouait à plusieurs instruments de Musique: c’est un pianiste, organiste et accordéoniste. Il a appris le solfège au Groupe scolaire de Butare. Il a toujours joué du piano chaque dimanche dans la grande messe à l’église de Gisagara et plus tard dans son église de Muzenga. Dr Ntabomvura est le compositeur et chanteur de la chanson très connue au Rwanda « Igiti cy’umuvumu ». Il l’a composée, fin des années 1950. Cette chanson fut parmi les premières chansons du début de la Radio Rwanda en 1962.

 

Quel est le mystère de sa longévité?

 

Un homme sage m’a dit un jour que la longévité est le fruit de la discipline chez homme. Je vous laisse en juger par vous-même. La vie du Dr Ntabomvura autour ces choses : sa prière, son travail, sa famille et Muzenga, son village. Sa journée est chronométrée: il se lève à 6hoo du matin, ensuite il commence ses prières avec petit livret « agatabo k’umukristu », il prend sa douche et son petit-déjeuner à 7h00. Le matin, c’est le silence total, jusqu’à 7h30 au moment où il donnait les instructions aux employés de la maison avant d’aller au travail. Il arrivait au bureau à 8h15 et finissait son travail 17h30. Il avait une pause de 2 heures à midi. Il se rendait chez sa fille qui habitait à Taba pour le repas de midi et la sieste. Il arrivait chez lui à 18h00 et prenait automatiquement son chapelet pour finir le Rosaire qu’il avait commencé durant les heures de pause (chaque moment libre). 19h00, il écoute les nouvelles à la Radio et à la Télévision, ensuite, il bavarde avec les membres de sa famille. 20h00 toute personne qui vit dans sa maison, jusqu’aux bergers, doit prier, sauf la sentinelle à cause de la nature de son travail. Le rendez-vous est au salon, ce qui veut dire que tout le monde doit être propre. 22h00, il éteint les lumières de toute la maison, tout le monde sans exception, doit aller se coucher. À cette vie de piété s’ajoute une alimentation saine qu’il a adoptée toute sa vie, sans tabac ni alcool. Le matin il prend la bouillie de sorgho, les fruits et le pain tout droit sorti de son four, à midi et le soir un repas sans gras avec peu de sel. Peu de viande et toujours bouillie. Comme boissons, il prend le lait, l’eau et le jus de banane. Comme style d’habillement, il a le même tailleur qui lui confectionne toujours le même modèle, une sorte de saharienne à manches courtes qu’il changeait contre un costume dans les fêtes nationales seulement.

 

Un hommage vibrant au Dr Venant Ntabomvura, un homme de conviction qui incarne l’image même du citoyen engagé. Homme de science et d’idées, il symbolise la connaissance et la culture. Son inspiration demeurera sur la colline de Muzenga, lieu de sa naissance où il a habité toute sa vie jusqu’à maintenant. C’est peu de choses, faire la longue liste de ses réalisations, souligner la rigueur et la richesse de ses principes, de sa grande courtoisie et son respect absolu des personnes et surtout mettre en évidence son sens de l’État et de la primauté du bien public. Des hommes comme Dr Ntabomvura, on en trouve rarement dans un pays comme le Rwanda avec la capacité de faire passer l’atteinte du but poursuivi avant la recherche de son prestige personnel. Un homme exceptionnel ayant des qualités personnelles d’intelligence, de courage et d’abnégation. Peu soucieux de sa gloire personnelle, il a consacré toute sa vie au développement de sa communauté. Il fut un grand médecin, mais il fut d’abord un Grand Homme. Longue vie à Dr Venant Ntabomvura, l’homme du peuple.

Dr Venant Ntabomvura, niyubahwe!

 

Ariane Mukundente

 

Source : Facebook

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