Rwanda: une anomalie démocratique dans la région des Grands Lacs africains?
+

Le Rwanda post-génocide est dirigé d’une main de fer par le Front Patriotique Rwandais du Général Paul Kagame qui ne tolère aucune concurrence et ne permet aucune alternance. Et pourtant, tous les pays de la Région des Grands Lacs Africains, excepté l’Ouganda, connaissent les alternances démocratiques. Le Rwanda serait-il une anomalie?

 

Le Rwanda post-colonial a connu des moments politiques tumultueux. Dès les années 1957, des courants politiques pro-républicains ont commencé à montrer leurs revendications face au régime féodal qui faisait la pluie et le beau temps depuis plus de quatre siècles en piétinant les droits fondamentaux des Rwandais, notamment ceux de la masse paysanne composée majoritairement de Hutus.

 

Ainsi, l’intelligentsia hutue de l’époque décida de prendre le flambeau pour revendiquer les droits du menu peuple et sortit un document historique intitulé « Note sur l’aspect social du problème racial indigène au Rwanda », le 24 mars 1957 rédigés par 9 intellectuels hutus. Ce document est connu sous le nom de « Manifeste des Bahutu ». Dès cet instant, la marche vers la démocratie fut lancée et sera couronnée par la Proclamation de la République rwandaise le 28 janvier 1961, le Référendum du 25 septembre 1961 qui confirma cette République et l’avènement de l’indépendance le 1er juillet 1962.

 

La démocratie dans la jeune République se heurta à beaucoup d’obstacles liés notamment à la guerre des anciens monarchistes qui se sont surnommés « Inyenzi » en sigle et qui faisaient référence à une ancienne milice royale « Ingangurarugo » et non aux cafards comme certains compatriotes rwandais voudraient le laisser entendre.

 

En 1973, le Général Juvénal Habyarimana opéra un coup d’Etat militaire et déposa son ancien mentor Grégoire Kayibanda, instaura un régime à parti unique, le MRND, de 1975 à 1991.

 

En 1991, au milieu de la guerre d’invasion du Rwanda par le Front Patriotique Rwandais (FPR) venu de l’Ouganda voisin, la Constitution du 21 juin, réinstaura le multipartisme et une multitude de partis politiques virent le jour.

 

Le FPR en guerre contre le gouvernement rwandais, profita du désordre occasionné par le jeune multipartisme ainsi que de l’opportunisme de certains opposants, adoubé par la cécité politique du régime en place et mit à mal la cohésion sociale du peuple rwandais, réussissant à s’allier une partie de l’opposition démocratique intérieure, affaiblissant et isolant de plus en plus le président Juvénal Habyarimana.

 

L’assassinat de ce dernier par un commando du FPR (d’après beaucoup de témoignages et rapports), la nuit du 06 avril 1994, enterra tous les espoirs de paix et de démocratisation et plongeant le pays dans le génocide et les massacres de grande ampleur.

 

Ce chaos profita au FPR qui, par ailleurs, n’est pas étranger à son avènement et hâta sa victoire militaire sur les forces gouvernementales dès le 04 juillet 1994.

 

Et depuis lors, si le multipartisme est toujours reconnu officiellement, il existe dans les faits un encadrement qui empêche l’existence d’un vrai multipartisme.

 

Cela fait donc 29 ans que le FPR règne en maître sur le Rwanda en empêchant d’autres acteurs politiques d’exister, soit par des lois liberticides ou vagues comme celle de l’idéologie du génocide, soit tout simplement part la terreur, les emprisonnements arbitraires voire les assassinats d’opposants politiques réels ou supposés.

 

Et si l’on compare le Rwanda avec les 4 pays qui l’entourent, le déficit démocratique est criant !

En Tanzanie, au Burundi et en République Démocratique du Congo, il y a eu des alternances politiques et les présidents élus dans ces pays, ne l’ont pas été avec des scores à la Kagame, des scores qui feraient Staline se retourner dans sa tombe !

 

L’Ouganda est l’autre pays de la région où un seul homme dirige le pays depuis 1986 ! Rappelons au passage que l’ossature de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR), branche armée du FPR, qui a attaqué le Rwanda le 1er octobre 1990, était composée de militaires Ougandais d’origine rwandaise pour la majorité d’entre eux, enfants de ceux qui ont fui le Rwanda dans les années soixante, en majorité des Tutsis, à la suite de la Révolution rwandaise de 1959, conduite par les leaders hutus. Les maîtres actuels de Kigali sont donc des anciens compagnons d’arme du président Yoweri Museveni.

 

Museveni au pouvoir, depuis 37 ans et Kagame au pouvoir depuis 29 ans (et président depuis 23 ans), mais la comparaison s’arrête là. Si les deux hommes sont des dictateurs, aucune comparaison ne peut être faite entre la persécution que le régime de Paul Kagame fait subir aux Rwandais depuis juillet 1994 et la dictature « soft » de Museveni envers les Ougandais. En effet, l’opposition ougandaise existe bel et bien, y compris au parlement et les opposants s’ils sont malmenés parfois notamment à l’approches des scrutins présidentiels, aucun ex-candidat présidentiel ne croupit en prison et ne subit de menaces à longueur de journée.

 

Or, qu’est-ce qui se passe au Rwanda ? Depuis la victoire militaire du FPR en 1994, l’opposition a été muselée. Si l’on peut comprendre les difficultés d’un fonctionnement normal du multipartisme tout de suite après les horreurs du génocide et ses conséquences, on peut difficilement comprendre que ce régime d’exception perdure pendant presque 30 ans.

Dès le départ, les durs du FPR ont mené une vie dure à leurs collègues hutus du premier gouvernement post-génocide, dirigé alors par l’ancien premier ministre Faustin Twagiramungu.

 

Après un an de lune de miel, le gouvernement « d’unité » dirigé par Faustin Twagiramungu fut confronté à l’exigence de vérité concernant les massacres que l’armée patriotique rwandaise commettait sur la population hutue. Les incidents se multiplièrent lors des conseils du gouvernement et finalement, l’ancien premier ministre jeta l’éponge et partit en exil avec certains de ses ministres dont le ministre de l’Intérieur de l’époque, M. Seth Sendasonga, qui sera assassiné à Nairobi quelques mois plus tard par des agents rwandais infiltrés à l’ambassade du Rwanda à Nairobi comme le montrera un rapport d’enquête des autorités judiciaires kényanes.

 

Une autre crise naîtra entre le tout puissant vice-président et ministre de la Défense, le Général Paul Kagame et le président Pasteur Bizimungu et se soldera par la démission forcée de dernier en l’an 2000. Après ce « limogeage » déguisé en démission, l’homme fort de Kigali le Général Paul Kagame devint président et fait disparaître le titre de vice-président qu’il occupait sous la présidence de Pasteur Bizimungu.

 

Le FPR a, entre-temps, instauré le « Forum des Partis », forçant tous les partis reconnus alors au Rwanda à y entrer, soi-disant pour éviter les divisions et pour protéger l’unité des Rwandais. La réalité est que ce forum permet au FPR de contrôler tous les autres partis politiques.

 

Lors de la première élection présidentielle post-génocide en 2003, l’ancien ministre Faustin Twagiramungu a voulu tenter sa chance et se mesurer à Paul Kagame. Si les rumeurs disent que Twagiramungu a eu beaucoup de voix, les résultats officiels publiés par la Commission Nationale Electorale, lui ont donné moins de 4% des voix ! Il ne pourra quitter le Rwanda qu’après avoir reconnu et félicité Paul Kagame comme vainqueur de cette élection.

 

Mais la brutalité et l’hostilité du régime atteignirent son paroxysme lorsqu’en janvier 2010, Madame Victoire Ingabire Umuhoza, présidente des FDU-Inkingi quitta son exil des Pays-Bas pour rentrer au Rwanda afin de faire inscrire son parti politique et participer à l’élection présidentielle. Elle fut insultée, molestée, persécutée, accusée de tous les maux et sera finalement arrêtée en octobre 2010, mise en prison et condamnée à huit ans de prison en première instance et 15 ans en appel, par la Haute Cour de Kigali, dans ce qui restera dans les annales rwandaises comme un simulacre de procès, un procès politique dont les accusations ont été fabriquées de toutes pièces pour lui barrer la route de la présidence.

 

Signalons aussi que toutes les autres personnes qui ont tenté de concurrencer le Général Paul Kagame de 2003 à 2017, ont été d’une façon ou d’une autre, écartées, souvent mises en prison ou poussées en exil. C’est le cas notamment du dr Théoneste Niyitegeka, de Maître Bernard Ntaganda, de M. Gilbert Mwenedata ou de Mlle Diane Shima Rwigara. Seuls les candidats s’accommodant avec le régime auront eu le précieux sésame pour accompagner Paul Kagame. C’est ainsi qu’en 2017, après avoir écarté tous les candidats sérieux, le FPR a laissé se présenter un certain Philippe Mpayimana, qui vivait dans la banlieue parisienne et qui n’avait aucune assise politique au Rwanda.

 

Et quid de l’élection présidentielle de l’année prochaine ?

 

Paul Kagame a déjà laissé entendre qu’il sera candidat à sa propre succession comme cela lui est autorisé par une Constitution qu’il a taillée sur mesure en vue de se maintenir au pouvoir au moins jusqu’en 2034. Les principaux candidats de l’opposition ont été condamnés à des peines de prison de plus de 6 mois, ce qui leur barre la route à la candidature, sauf si le Général-Président les amnistiait et leur permettait de se présenter.

 

Mais d’après les attaques observées ces derniers temps envers la principale opposante Mme Victoire Ingabire Umuhoza, président de DALFA Umurinzi, parti d’opposition non encore officiellement reconnu, on peut douter que la volonté du régime soit d’aller dans le sens de l’apaisement. En effet, les membres de l’  « armée numérique » (actifs sur les réseaux sociaux) du FPR ainsi que certains youtubeurs à la recherche de célébrité ou en service commandé, n’hésitent plus à appeler au meurtre de l’opposante et aucune autorité rwandaise ne condamne ces appels au meurtre.

 

Et pourtant, chez les voisins congolais, la campagne électorale se déroule de la manière la plus détendue, sans incident majeur, laissant la place aux candidats de l’opposition, alors même que la République Démocratique du Congo subit une guerre d’agression par le Rwanda par le truchement du M23.

 

La question, mérite-t-elle donc d’être posée : « Pourquoi l’anomalie démocratique rwandaise dans toute la Région des Grands Lacs Africains » ?

 

Emmanuel Mwiseneza

 

Pas de commentaire

COMMENTS

Les ommentaires sont fermés