Prosper Bamara brise le silence : de l’intérieur du FPR aux massacres longtemps tus
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Introduction

 

Le parcours de Prosper Bamara, ancien membre du FPR-Inkotanyi, permet d’aborder plusieurs aspects de l’histoire récente du Rwanda à travers le témoignage d’un homme qui affirme avoir été au cœur du mouvement. Après avoir rejoint le FPR sur le front en 1992 et exercé différentes fonctions au sein de leurs structures, il a quitté l’organisation avant de commencer à s’exprimer publiquement sur son fonctionnement et sur certains événements auxquels il dit avoir été confronté ou dont il a eu connaissance.

 

Cet article s’articule autour de trois grandes rubriques. La première présente le parcours de Prosper Bamara et les éléments permettant de situer son témoignage. La deuxième examine ce qu’il rapporte au sujet des « ibyitso » (complices) et des techniciens liés aux Inkotanyi. Enfin, le troisième revient sur les tueries et massacres attribués au FPR, tels que Bamara les décrit dans ses témoignages.

 

Les témoignages examinés dans cet article proviennent principalement de différentes interventions diffusées sur YouTube, notamment celles accordées à la Radio Inkingi ainsi qu’à la chaîne YouTube Tabby G. Ces déclarations sont présentées comme des témoignages de Bamara et, lorsque cela est nécessaire, sont confrontées à d’autres sources et éléments disponibles.

 

Comme le dit si bien le proverbe français : « Les paroles s’envolent, les écrits restent. » C’est dans cet esprit que nous avons choisi de retranscrire les témoignages de Bamara afin de préserver ses révélations, qui pourront, un jour, contribuer à éclairer les Rwandais désireux de comprendre la vérité sur les événements qui ont endeuillé le Rwanda. Cette démarche a également pour objectif de présenter ses déclarations de manière structurée et fidèle, afin de permettre au lecteur d’en mesurer la portée et d’en apprécier le contenu.

 

Qui est Prosper BAMARA ?

 

Prosper Bamara est né à Kigali en 1970. Il est le fils de Rwabukwisi Patrice, issu du clan des Abanyiginya, dans la lignée du roi Yuhi Gahima. Son père était originaire de la commune de Gishyita, à Kibuye.

 

Après ses études au petit séminaire de Zaza, Bamara obtient une bourse d’État qui lui permet d’intégrer, en 1991, l’Université nationale du Rwanda à Butare, où il entreprend des études de chimie.

 

Bien avant son entrée à l’université, il avait déjà été en contact avec le FPR-Inkotanyi. Selon ses propres déclarations, c’est vers 1987, alors qu’il venait d’achever sa troisième année d’enseignement secondaire, qu’il a commencé à fréquenter des personnes liées au projet politique du FPR, soit plusieurs années avant le déclenchement de la guerre du 1er octobre 1990.

 

À cette période, il affirme que des activités de sensibilisation étaient menées au Rwanda en faveur du projet politique des Inkotanyi. Des réunions étaient organisées et de nouveaux sympathisants étaient recherchés.

 

Dans ce contexte, Bamara dit avoir été mis en contact avec plusieurs personnes, parmi lesquelles des militaires ou des civils ayant des liens avec des membres des Inkotanyi basés en Ouganda. Certains de ces derniers se rendaient discrètement au Rwanda afin de présenter leur projet de changement de régime, qui, selon lui, devait être réalisé soit par des moyens pacifiques, soit, en cas d’échec, par la voie armée. Ces contacts lui ont permis, dit-il de mieux comprendre la nature du projet et d’identifier certains de ses acteurs.

 

En 1992, Bamara rejoint le FPR-Inkotanyi sur le front et intègre ses structures militaires. Il y exerce différentes fonctions jusqu’à la prise de Kigali, puis poursuit ses activités au sein de l’armée durant les années qui suivent. D’après les informations disponibles sur son parcours, il a notamment occupé des responsabilités dans le domaine du renseignement militaire.

 

Il reste dans les forces armées jusqu’en 2002, date à laquelle il quitte l’institution militaire pour se consacrer à l’enseignement et à la recherche. Il enseigne notamment à l’Université du Rwanda et mène des travaux de recherche dans les domaines des sciences et des technologies.

 

Après avoir quitté les forces armées, Bamara a également travaillé au sein de plusieurs institutions de l’État rwandais. D’après les informations disponibles à son sujet, il a notamment exercé des fonctions dans un organisme chargé de projets stratégiques pour le pays ainsi que dans une institution intervenant dans le secteur de l’énergie et du gaz[1]

 

En 2011, il quitte le Rwanda et s’installe au Sénégal, où il demande l’asile et entreprend de reconstruire sa vie avec sa famille.

 

En 2023, le quotidien sénégalais EnQuête+[2]  le présente comme un ressortissant rwandais vivant depuis plusieurs années à Dakar, avec sa famille, dans une situation administrative irrégulière (Amar, 2023).

 

Aujourd’hui, Prosper Bamara est principalement connu comme un ancien membre du FPR-Inkotanyi qui, après avoir quitté le mouvement, a commencé à témoigner sur son fonctionnement et à critiquer certaines de ses actions. Dans ses écrits, il aborde notamment la politique rwandaise, le régime de Paul Kagame, la liberté d’expression ainsi que les violences qu’il affirme avoir été commises contre des opposants au pouvoir.

 

Son parcours au sein du mouvement constitue un élément important pour comprendre la nature de ses déclarations. Ses témoignages sont ainsi présentés comme ceux d’un ancien membre ayant eu accès, à l’intérieur du mouvement, à certaines informations et événements (Radio Inkingi, 2026).

 

Dans les sections qui suivent, nous examinerons plus précisément ses déclarations concernant les personnes qualifiées d’« ibyitso » (complices) et les techniciens ainsi que les tueries et autres massacres que le FPR a commis et que Bamara affirme avoir vus ou dont il a eu connaissance lorsqu’il appartenait encore au mouvement.

 

Dans les réseaux des Inkotanyi : « ibyitso » et techniciens au Rwanda

 

Selon le témoignage de Prosper Bamara, le déclenchement de la guerre en 1990 s’est accompagné de nombreuses arrestations de personnes soupçonnées par le pouvoir en place d’être des « ibyitso by’Inkotanyi », c’est-à-dire des « complices des Inkotanyi », notamment dans les zones urbaines. Il estime que ces arrestations ont touché un nombre important de personnes et affirme que Tito Rutaremara, alors l’un des principaux responsables du FPR-Inkotanyi, a lui-même reconnu l’ampleur de ce phénomène.

 

Le témoignage de Bamara apporte un éclairage particulier sur la question des « ibyitso ». Alors que certaines sources historiques décrivent les personnes arrêtées en 1990 comme des individus accusés ou soupçonnés, parfois sans preuve, d’être des complices du FPR, Bamara affirme, sur la base de son expérience au sein du mouvement, que les ibyitso existaient bel et bien et correspondaient à des personnes servant de relais ou de complices aux Inkotanyi à l’intérieur du Rwanda[3]

 

Pour comprendre ce que Bamara désigne par « ibyitso », il convient d’abord de replacer cette notion dans le contexte des réseaux clandestins du FPR-Inkotanyi au Rwanda avant le déclenchement de la guerre. Selon son témoignage, le mouvement disposait de relais implantés dans différentes régions du pays. Ceux-ci avaient notamment pour mission d’organiser des réunions, de collecter des cotisations et de recruter de nouveaux sympathisants susceptibles d’adhérer au projet des Inkotanyi.

 

Dans ce réseau, Bamara cite Munyambaraga comme l’un des responsables qui a occupé une position importante au Rwanda avant 1990. Il le présente comme un cadre chargé de coordonner les activités clandestines du mouvement à l’intérieur du pays. D’autres personnes ont également participé au recrutement et à la préparation de ces activités, constituant ainsi un réseau organisé avant le début des hostilités.

 

Dans son témoignage, Bamara évoque également John Karuranga, qu’il présente comme impliqué dans ce projet avant le déclenchement de la guerre en 1990. Selon lui, Karuranga se rendait au Rwanda muni d’un passeport somalien. Il affirme par ailleurs que plusieurs personnes avaient été recrutées dans le cadre de la préparation de l’offensive contre le Rwanda, parmi lesquelles Rwanyindo et Rubangura, ainsi que d’autres membres dont il ne précise pas l’identité.

 

Bamara explique ensuite que l’arrestation de Munyambaraga, après le début de la guerre, était liée au rôle que les autorités de l’époque lui attribuaient au sein de ce réseau clandestin. Il a ainsi été considéré comme un « complice des Inkotanyi », ou icyitso, en raison de son implication présumée dans les activités du mouvement à l’intérieur du pays.

 

Bamara rapporte également une anecdote qui, selon lui, permet d’illustrer le caractère particulièrement clandestin de ces réseaux. Il raconte que Munyambaraga avait un fils qui étudiait dans une école secondaire (petit séminaire) et qui entretenait lui aussi des liens avec les Inkotanyi. Toutefois, le jeune homme ignorait que son père occupait une position importante au sein de l’organisation. De son côté, Munyambaraga ignorait également l’engagement de son fils auprès des jeunes liés aux Inkotanyi au Rwanda.

 

Pour Bamara, cette situation témoigne du degré de cloisonnement qui caractérisait ces réseaux : les personnes impliquées pouvaient mener leurs activités de manière indépendante, sans que leurs proches soient informés de leur engagement ou de leurs responsabilités. Ceci corrobore les déclarations de Rutaremara dans ses différentes interventions lors des émissions sur la télévision rwandaise.

 

Bamara affirme que 98 % des Tutsis de l’intérieur du Rwanda étaient des « ibyitso », allant jusqu’à suggérer que cette proportion pourrait concerner la quasi-totalité d’entre eux. Il précise toutefois que toutes les personnes considérées comme des « ibyitso » n’ont pas été interpellées mais qu’il y a eu d’autres interpellées sans même connaitre les inkotanyi.

 

Convoqués pour une réunion, conduits vers la mort (Kwitaba inama, bakitaba Imana)

 

Au stade de Byumba

 

Selon le témoignage rapporté par Prosper Bamara, les Hutus étaient conviés par les Inkotanyi à des réunions dans les secteurs où ils résidaient. Il affirme qu’une fois arrivés sur les lieux, ils étaient tous massacrés. Bamara précise que son récit s’appuie sur les informations dont il disposait à l’époque, étant alors adulte et connaissant bien Byumba, le lieu où les faits ont eu lieu.

 

À Byumba, le témoignage de Théogène Murwanashyaka, connu sous le nom de Théo, constitue l’un des témoignages rapportés par Judi Rever concernant les massacres qui ont été commis au stade de Byumba en avril 1994. Théo était alors un soldat de la High Command de l’Armée patriotique rwandaise (APR) et était stationné à Byumba au moment des faits[4]

 

Selon ce récit, les Hutus qui avaient été regroupés au stade de Byumba furent tués jusqu’à ce qu’il n’en reste plus aucun.

Bamara affirme que ceux qui refusaient de tuer étaient eux-mêmes tués. Ces actes ont été commis par les Inkotanyi qui contrôlaient la région.

 

Les événements de Gikondo, Kicukiro et Nyange

 

Bamara a déclaré qu’à cette époque, des rescapés tutsis insultaient et désignaient les Hutus de Gikondo comme responsables des massacres commis à Nyanza, dans le secteur de Kicukiro, où, selon son témoignage, plus de 3 000 Tutsis auraient été tués. Il affirme également que des Hutus figuraient parmi les personnes qui avaient trouvé refuge à l’ETO Kicukiro. Selon le même récit, ces Hutus et les tutsis ont été tous massacrés par les Inkotanyi, alors présents dans la région.

 

Bamara présente ces événements comme un élément qui, selon lui, doit être pris en compte dans l’examen des violences commises à Kicukiro et à Nyanza en avril 1994. Son témoignage entre en contradiction avec le récit établi dans plusieurs sources judiciaires concernant les auteurs et le déroulement de ces massacres. Alors que la documentation du TPIR attribue les massacres de l’ETO et de Nyanza principalement aux forces armées rwandaises, à la gendarmerie et aux milices, notamment les Interahamwe[5],  Bamara affirme, pour sa part, que ces violences ont été commises par les Inkotanyi, qui ont massacré tous ceux qui s’étaient réfugiés à l’ETO Kicukiro, ainsi que ceux qui avaient été conduits à Nyanza.

 

Concernant Nyange, Bamara livre un témoignage qu’il présente comme celui   d’une personne disposant d’informations de première main. Il affirme que les enfants tués à l’école secondaire des filles de Nyange ont été victimes d’une opération préméditée et organisée à l’avance. Il évoque notamment Ninja et Paul Rwarakabije, des ex-FAR alors en rébellion en RDC (FDLR), qu’il présente comme des personnes ayant reconnu leur implication dans ces événements et qui ont, par la suite, été récompensées et réintégrées dans les forces armées rwandaises. Bamara s’interroge dès lors sur une contradiction qu’il juge particulièrement grave : comment des personnes qu’il accuse d’avoir participé au massacre d’élèves à Nyange auraient-elles pu être ultérieurement réintégrées dans l’armée et accéder à des responsabilités élevées ?

 

Il poursuit son raisonnement en évoquant le cas d’un certain Kiyago et s’interroge sur la gravité des crimes qui lui sont attribués. Selon Bamara, quel crime pourrait être plus grave que celui d’avoir massacré à la machette deux jeunes filles rescapées du génocide, qui s’étaient simplement rendues sur place pour s’enquérir de leur maison ? Bamara précise que Kiyago se trouve actuellement au sein de l’armée à Kigali, sans craindre d’être poursuivi pour les actes macabres qui lui sont attribués.

 

Massacres dans les communes de Ruhengeri

 

Dans les régions du Nord du Rwanda, notamment dans les anciennes communes de Nyarutovu et de Nyamugali, ainsi que dans la partie sud de Ruhengeri, Bamara rapporte que de nombreux Hutus ont été tués au cours de la période de guerre et des années qui ont suivi. Les violences ont été d’une telle ampleur que, dans certaines localités, les populations hutues ont été presque entièrement décimées.

 

Bamara évoqua ensuite un épisode impliquant le commandant Birasa et le capitaine Eddy Nkuranga, qui avaient été envoyés dans ces régions pour inspecter les troupes des Inkotanyi qui y étaient stationnées. Selon son récit, alors qu’ils se trouvaient à Nyarutovu, leur groupe tomba dans une embuscade.

 

Dans un premier temps, les deux officiers pensèrent avoir affaire à des « infiltrés hutus venus du Congo », une hypothèse qui, dans le contexte de l’époque, s’expliquait par la présence de groupes armés et par les accusations d’infiltration depuis le territoire congolais.

 

Cependant, selon Bamara, la situation prit rapidement une autre tournure. En observant les personnes qui les encerclaient, le capitaine Eddy Nkuranga reconnut certains des assaillants et comprit qu’il ne s’agissait pas d’infiltrés venus du Congo, mais de soldats appartenant aux Inkotanyi. Il interpella alors son supérieur en lui demandant : « Afande, c’est vous qui êtes venus nous tuer ? »

 

Bamara affirme que, malgré cette identification, l’ordre fut finalement donné de les tuer. Un seul jeune homme survécut à l’attaque et fut transporté à l’hôpital de Kanombe. Mais il fut par la suite tué à son tour après avoir maintenu sa version des faits, affirmant que les hommes qui les avaient attaqués n’étaient pas des infiltrés hutus venus du Congo, mais bien des soldats des Inkotanyi.

 

Après la mort du major Birasa et des personnes qui l’accompagnaient, Bamara affirme qu’un ordre fut donné de massacrer tous les habitants de la région. Selon son témoignage, les Hutus originaires de cette zone furent alors systématiquement pris pour cible, et les massacres s’étendirent de Ruhengeri jusqu’à Kigali.

 

Bamara situe ces événements au 7 avril 1998. Il affirme que le drame de Nyarutovu servit ensuite de prétexte au lancement d’opérations visant à éliminer les populations hutues de plusieurs régions. Celles-ci furent accusées d’être des « infiltrés », terme qui, selon Bamara, désignait des personnes soupçonnées d’être liées à des groupes armés ou de les soutenir.

 

Dans son récit, Bamara établit ainsi un lien direct entre la mort du major Birasa à Nyarutovu et les opérations meurtrières qui suivirent dans différentes localités, jusqu’aux environs de Kigali.

 

Cet épisode est présenté par Bamara comme un exemple de violences attribuées aux forces du FPR-Inkotanyi contre des Hutus, mais aussi comme une illustration de la difficulté à établir les responsabilités dans un contexte où les autorités invoquaient la présence d’« infiltrés » pour justifier certaines opérations et expliquer certaines attaques.

 

Opération dans les grottes de Nyakinama et massacres dans la commune Kanama

 

Les personnes qui se réfugièrent dans les grottes de Nyakinama avaient auparavant fui leurs habitations en raison des affrontements et des violences qui frappaient plusieurs secteurs de la commune de Kanama. Après les massacres et les opérations militaires menées dans la région au cours du mois d’août 1997, des familles entières quittèrent leurs villages et trouvèrent d’abord refuge dans les secteurs montagneux de Mukondo et Kigarama tous deux situés dans l’ancienne commune de Kanama, préfecture de Gisenyi.

 

À la mi-octobre, selon les témoignages rapportés, des militaires de l’APR se rendirent dans ces zones et ordonnèrent aux personnes déplacées de retourner dans leurs lieux d’origine. Celles-ci refusèrent, estimant que l’insécurité persistait. Des tirs furent alors utilisés pour les contraindre à partir. Plusieurs groupes de civils prirent finalement la fuite et se réfugièrent dans les grottes de Nyakinama, qu’ils considérèrent comme un lieu de protection contre les violences.

 

C’est dans ce contexte que se déroula, entre le 23 et le 28 octobre 1997, l’opération menée contre les personnes réfugiées dans les grottes de Nyakinama. Amnesty International rapporta que plusieurs milliers de civils non armés y furent tués, tout en précisant que le nombre exact des victimes et les circonstances précises de leur mort ne purent être établis en l’absence d’une enquête indépendante sur le site[6]. Selon Bamara, cette opération fut dirigée par Kayumba Nyamwasa et Richard Sezibera.

 

Bamara raconte qu’un autre massacre a ensuite eu lieu à Kanama, dans la région de Bugoyi. Il évoque le cas du commandant Ruraza, qui avait été convoqué à une réunion. Alors qu’il se rendait de Gisenyi vers Kigali, il est tombé dans une embuscade tendue par les Inkotanyi, qui l’ont tué.

 

Après la mort du commandant Ruraza, les assaillants ont encerclé la région de Bugoyi et lancé une opération contre la population de Kanama. Les personnes identifiées comme Hutu ont été systématiquement prises pour cible et massacrées. Elles étaient présentées comme des « infiltrés », accusés d’être responsables de la mort du commandant Ruraza. Cette accusation servait, selon son témoignage, à justifier les opérations menées contre la population.

 

Bamara raconte que ces événements ont provoqué de fortes tensions au sein même des responsables militaires. Le colonel Biseruka, originaire de la région, s’est mis en colère après avoir appris que des membres de sa famille avaient été tués. Il a alors eu une vive altercation avec Kayumba Nyamwasa, à qui il reprochait d’avoir fait tuer ses proches alors qu’il se trouvait dans l’impossibilité de les protéger.

 

Selon Bamara, Kayumba Nyamwasa a finalement décidé de s’installer dans le Nord du Rwanda, afin d’être au plus près de cette région et de pouvoir y conduire directement les opérations qui lui étaient confiées : kuhatera itabi (exterminer tous les hutus).

 

Les massacres de Nyange, Kabarondo et Kibuye

 

Parmi les lieux évoqués par Bamara figurent notamment l’église de Nyange, à Kibuye, ainsi que l’église de Kabarondo. Selon son témoignage, environ 4 000 personnes furent tuées dans ces deux lieux. Bamara affirme qu’aucune véritable enquête ne fut ensuite menée afin d’établir les circonstances de ces massacres et d’en identifier les auteurs. Il rapporte également que les personnes qui tentèrent de rechercher la vérité sur ces événements ou d’enquêter sur ce qui s’était réellement passé furent elles-mêmes prises pour cible et tuées.

 

Bamara s’interroge dès lors sur les raisons pour lesquelles une personne pouvait être éliminée simplement parce qu’elle cherchait à connaître la vérité sur des événements aussi graves. Il affirme que certains hutus furent pourtant désignés comme responsables de ces crimes, puis jugés et condamnés à la réclusion à perpétuité. Selon lui, certaines de ces condamnations furent injustes : les personnes condamnées furent, d’après son récit, accusées à tort des massacres commis dans ces lieux.

 

Le stade de Kibuye occupe également une place importante dans son témoignage. Bamara affirme que de nombreuses personnes y perdirent la vie et attribue ces morts aux Inkotanyi. Selon son récit, la responsabilité de ces tueries fut toutefois par la suite imputée aux Interahamwe, contribuant ainsi, selon lui, à une présentation différente des faits et de leurs auteurs.

 

Pour étayer son récit, Bamara affirme avoir personnellement échangé avec plus d’une dizaine de personnes originaires de Kibuye. Ces personnes lui racontèrent ce qu’elles avaient elles-mêmes vu ou ce qu’elles avaient appris au sujet de la disparition ou de la mort de membres de leurs familles. Il présente ces échanges comme des témoignages qui l’amenèrent à remettre en question la version généralement retenue concernant certains massacres commis dans la région.

 

Parmi ces témoignages, Bamara rapporte notamment celui d’une personne qui avait l’habitude d’accuser de nombreuses personnes d’être des Interahamwe. Cette personne lui raconta néanmoins que sa mère et son oncle avaient survécu aux massacres, avant d’être retrouvés morts lors d’une visite ultérieure de membres de leur famille. Selon le récit qui lui fut rapporté, ils furent tués par les Inkotanyi.

 

Bamara évoque également le témoignage d’un jeune homme originaire de Gishamvu. Celui-ci lui raconta que son oncle avait survécu aux massacres avant d’être, à son tour, tué par des soldats des Inkotanyi. Pour Bamara, ces récits individuels complétèrent ainsi son témoignage sur les violences commises contre les populations de la région de Kibuye et sur les responsabilités qu’il attribue aux différents acteurs.

 

En conclusion de ce témoignage, Bamara affirme qu’un grand nombre de personnes furent tuées par les Inkotanyi, puis que ces massacres furent attribués à des Hutus innocents qui n’y avaient pas pris part.

 

Une stratégie de manipulation, de division et la poursuite des massacres après la prise du pouvoir

 

Dès la prise de Kigali, il y eut, selon le témoignage de Prosper Bamara, un projet visant à tuer tous les jeunes Tutsis qui se trouvaient au Rwanda et qui avaient rejoint les Inkotanyi. Par la suite, les responsables de ce projet comprirent qu’une telle opération ferait beaucoup de bruit et attirerait l’attention.

 

Une alternative fut alors envisagée : il consistait à pousser ces jeunes à commettre des actes de violence afin de pouvoir, par la suite, les accuser d’avoir exterminé les Hutus.

 

Les Inkotanyi craignaient que les massacres qu’ils avaient commis contre les Hutus ne soient révélés et qualifiés de génocide. Ils décidèrent donc de faire porter la responsabilité de ces crimes à ces jeunes Tutsis. Pour cela, ils avancèrent l’idée que, pris de colère après avoir découvert que leurs parents avaient été tués, ces jeunes s’étaient vengés en massacrant des Hutus.

 

Ainsi, les Inkotanyi disaient aux Hutus : « Regardez, ce sont eux qui vous ont tués. » Puis, lorsqu’ils s’adressaient aux Tutsis rescapés, ils leur disaient : « Ce sont les Hutus qui vous ont tués. » De cette manière, les Inkotanyi semèrent la zizanie et la méfiance entre les populations qui vivaient déjà au Rwanda avant leur arrivée.

 

Devant les Occidentaux, leur discours était différent : « Tous ceux qui vivaient auparavant dans ce pays sont des meurtriers ; si nous ne sommes pas au pouvoir, ils vont s’entretuer. »

 

Bamara affirme que ce discours était mensonger. Selon lui, les Hutus avaient été tués par des personnes qui se trouvaient sous le commandement de l’armée. Les massacres dont il parlait avaient fait environ un million de victimes hutues. Ils ne pouvaient donc pas être présentés comme de simples actes de vengeance commis spontanément par des jeunes qui auraient découvert que leurs parents avaient été tués.

 

Les massacres ne cessèrent jamais véritablement. Les meurtres se poursuivirent de manière systématique au fil des années et, selon Bamara, continuèrent jusqu’à aujourd’hui. Quant aux commerçants qui vivaient auparavant au Rwanda, ils disparurent progressivement, il n’en restait aujourd’hui plus aucun[7].

 

La dissimulation des lieux de massacres, intimidation et massacres des survivants

 

Une lettre fut adressée à la communauté internationale, aux organisations de défense des droits humains, aux responsables internationaux ainsi qu’aux pays amis. Rédigée par l’association IGICUMBI – Voix des Rescapés du Génocide contre les Tutsis, elle demandait à ces acteurs d’exercer des pressions sur le dirigeant rwandais afin qu’il mette fin aux violences et aux persécutions visant les survivants du génocide contre les Tutsis.

 

Dans cette lettre, plusieurs survivants du génocide qui avaient été tués furent cités, notamment Rwigara Assinapol, qui avait apporté un soutien important aux Inkotanyi pendant la guerre, ainsi que Kizito Mihigo. La lettre mentionnait également Karasira Aimable qui, au moment de sa rédaction, était détenu en prison et faisait l’objet de mauvais traitements et de fortes pressions.

 

Bamara expliqua également que certains lieux où étaient enterrés ou entassés les ossements de personnes tuées par les Inkotanyi furent recouverts par des constructions. Ces travaux avaient, selon lui, pour conséquence d’empêcher toute enquête sur ces lieux et de rendre difficile la recherche des personnes qui y avaient été tuées.

 

À certains endroits, des églises furent construites sur ces lieux. Bamara cita notamment la construction d’une cathédrale à l’emplacement de l’ancienne prison centrale de Kigali communément appelée 1930.

 

Il évoqua également le cas de Kibeho. Selon son récit, des personnes y furent tuées, puis le terrain concerné fut transformé en terrain de football. Le lieu fut ensuite présenté à la population comme faisant partie d’un projet d’infrastructure.

 

Ailleurs encore, où un siège du parti au pouvoir fut construit. Bamara affirma que, sous ce bâtiment, se trouve une fosse commune contenant des millions de fragments d’ossements humains. Il cita également le Convention Center, construit, selon lui, sur un autre lieu où se trouvent les restes de personnes tuées.

 

Pour Bamara, ces constructions avaient ainsi recouvert et rendu inaccessibles des lieux qui auraient pu permettre de retrouver les traces des personnes hutues tuées et d’établir les circonstances dans lesquelles elles avaient été massacrées.

 

Il raconta également que, dans certains endroits, les travaux commencèrent immédiatement après les massacres. Dès le lendemain, des ouvriers furent amenés sur les lieux pour couler du ciment et construire, par exemple, un terrain de basketball flambant neuf. Une fois les travaux terminés, la population fut invitée à commencer à y jouer, alors même que, selon Bamara, le lieu venait d’être le théâtre de massacres[8].

 

Témoignage d’Émérence, le Dr François Xavier Munyemana et sa mort

 

Une femme appelée Émerence livra un témoignage particulièrement marquant. Elle expliqua que les Inkotanyi avaient fait sortir de Saint-Paul une soixantaine de jeunes Tutsis qui avaient survécu aux massacres perpétrés par les Interahamwe. Ils leur avaient dit qu’ils avaient besoin de leur aide pour effectuer certains travaux. Une fois qu’ils les eurent fait sortir, ils les tuèrent tous.

 

Émerence raconta ces faits à plusieurs reprises. Son témoignage avait d’autant plus de poids dans le récit de Bamara qu’elle-même avait trouvé refuge à Saint-Paul et avait survécu aux événements. Elle avait donc été directement présente au moment des faits qu’elle rapportait.

 

Bamara établit ensuite un lien avec la situation qui s’installa au Rwanda après la guerre. Il expliqua qu’on entendait régulièrement parler de personnes qui se suicidaient, se jetaient du haut d’un immeuble ou se pendaient. La mort était devenue, selon lui, un événement presque ordinaire : des personnes étaient retrouvées mortes dans des caniveaux, des maris tuaient leurs femmes au sein du foyer et, dans certains cas, des femmes tuaient leur mari avec l’aide de leurs enfants. Selon Bamara, de telles situations n’existaient pas avant la guerre déclenchée par les Inkotanyi.

 

Bamara évoqua ensuite le cas du Dr François Xavier Munyemana, médecin à Kanombe et survivant du génocide. Celui-ci cherchait à comprendre ce qui s’était réellement passé pendant les événements, notamment à déterminer qui avait été tué et par qui.

 

Au cours de ses recherches, le Dr Munyemana consulta différents dossiers et rassembla des éléments qui le conduisirent jusqu’à Musa Fazil Harelimana, ayant travaillé pour les Inkotanyi et ensuite été récompensé par ceux-ci.

 

Les éléments recueillis dont les casettes furent conservées dans les archives d’un bureau dirigé par Mukantaganzwa Domitille, qui devint par la suite présidente de la Cour suprême. Les dossiers conservés à Kigali furent ensuite confiés à la femme de Nziza, tandis que les différentes cassettes contenant les témoignages et les enregistrements furent également rassemblées et conservées.

 

Quelque temps plus tard, lorsqu’ils retournèrent consulter ces archives, Musa Fazil était devenu ministre de la Sécurité. Ils constatèrent alors que les vidéos concernant les personnes qui avaient porté des accusations contre lui avaient disparu. Certaines cassettes avaient néanmoins été retrouvées. Mais elles étaient endommagées : lorsqu’elles étaient introduites dans le lecteur, aucune image n’apparaissait.

 

Les personnes qui avaient témoigné furent alors recherchées afin de comprendre ce qui s’était passé. Selon Bamara, certaines d’entre elles déclarèrent : « Celui qui a détruit ces cassettes pourrait aussi nous tuer et nous faire disparaître. »

 

Bamara raconta ensuite les circonstances de la mort du Dr François Xavier Munyemana. Alors que le médecin se trouvait chez lui, l’un des hommes chargés de la protection de Musa Fazil se présenta à son domicile. Il lui dit qu’il avait un message à lui transmettre. Lorsqu’il se retrouva face au médecin, il lui tira dessus. Le Dr Munyemana mourut sur-le-champ.

 

Après sa mort, tous les documents qu’il avait rassemblés ainsi que les archives qu’il avait constituées disparurent. Selon Bamara, aucune véritable conséquence ne fut prise contre le militaire responsable de sa mort. Le procès fut organisé comme une simple formalité.

 

Interrogé par les médias au sujet de cette affaire, Musa Fazil déclara que la protection du Dr François Xavier Munyemana ne relevait pas de ses responsabilités.

 

Bamara aborda ensuite le cas de plusieurs jeunes musulmans. Il affirma que Musa Fazil avait fait disparaître de nombreux jeunes musulmans : beaucoup furent emprisonnés et, une fois en détention, auraient été empoisonnés. Ces informations, précisa-t-il, étaient rapportées par des personnes vivant au Rwanda, mais celles-ci ne pouvaient pas les révéler publiquement, par crainte des conséquences.

 

Bamara évoqua également le cas de survivants qui avaient réussi à échapper aux Inkotanyi et à trouver refuge à l’étranger, mais qui furent, selon lui, poursuivis jusque dans leurs pays d’accueil et finalement tués.

 

Il cita notamment Charles Ingabire, qui avait trouvé refuge en Ouganda. Celui-ci aurait été attiré par une promesse d’argent avant d’être tué par René Rutagungira, en Ouganda. Ce dernier fut également présenté comme l’homme qui avait tué Gafirita, lequel devait témoigner au sujet des massacres attribués aux Inkotanyi[9].

 

Conclusion

 

À travers le parcours de Prosper Bamara, cet article met en lumière le témoignage d’un ancien membre du FPR-Inkotanyi qui affirme avoir été témoin ou avoir eu connaissance de faits survenus au sein du mouvement pendant et après la guerre. Son parcours, les informations qu’il rapporte sur les « ibyitso » et les techniciens des Inkotanyi, ainsi que ses déclarations concernant les tueries et massacres attribués au FPR, constituent autant d’éléments de preuves des forfaits commis par les Inkotanyi.

 

Le témoignage de Prosper Bamara ouvre ainsi une réflexion plus large : peut-on construire une mémoire véritablement juste et durable sans examiner toutes les violences commises et sans entendre toutes les voix qui en détiennent une part de vérité ?

 

Vestine Mukanoheri

Analyste politique


Notes

[1] Radio Inkingi. (2026, 11 avril). Nyiribinyoma ku ngoma y’agafuni. Igitabo cya Prosper Bamara [Vidéo]. YouTube. https://youtu.be/tGaIwG4kTaU

[2] Amar, M. (2023, 30 août). Réfugiés rwandais à Dakar : Le cri du cœur de Prosper Bamara, réfugié tutsi. EnQuête+. https://www.enqueteplus.com/content/

[3] Tabby G Youtube Channel. (2026, 12 avril). IGICE CYA 1 : NYRIBINYOMA KU NGOMA Y’AGAFUNI. Ntore zanjye hanze aha abantu bavuga ko ndi nde? [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/live/4A-SRsAJ2LA

[4] Rever, J. (2018). In praise of blood: The crimes of the Rwandan Patriotic Front. Random House Canada.

[5] International Criminal Tribunal for Rwanda. (1999, December 6). The Prosecutor v. Georges Anderson Nderubumwe Rutaganda: Judgment and sentence (Case No. ICTR-96-3-T). United Nations

[6] Amnesty International. (1998). Rwanda: “Disappearances” and killings continue on a daily basis. Amnesty International.

[7] Tabby G Youtube Channel. (2026, 12 avril). IGICE CYA 1 : NYRIBINYOMA KU NGOMA Y’AGAFUNI. Ntore zanjye hanze aha abantu bavuga ko ndi nde? [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/live/4A-SRsAJ2LA

[8] Tabby G Youtube Channel. (2026, 4 mai). IGICE CYA 2: NYIRIBINYOMA KU NGOMA Y’AGAFUNI. Ntore zanjye hanze aha abantu bavuga ko ndi nde? [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/live/vOJhyQf9cK8

[9] Idem

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