Kagame se joue-t-il de Trump ? Et si le lion américain montre les dents !
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Publié le 31 Août 2026 par Jean-Claude NDUNGUTSE

Il existe dans la sagesse africaine des images dont la profondeur dépasse parfois les longs discours des diplomates. En voici une qui mérite d’être méditée : « Méfiez-vous du lion qui dort et qui montre ses dents. Car vous ne savez pas s’il rit ou s’il a faim. Mais votre sagesse doit vous conduire à privilégier l’hypothèse qu’il a faim et qu’il risque de bondir sur vous d’un moment à l’autre. »

 

Cette sagesse pourrait parfaitement s’appliquer à la situation actuelle entre Paul Kagame et Donald Trump.

 

Revenons aux accords de Washington. Le 27 juin 2025, la République démocratique du Congo et le Rwanda ont signé, sous le parrainage direct des États-Unis, un accord de paix prévoyant notamment le désengagement des forces rwandaises du territoire congolais. Le texte ne laissait guère de place à l’ambiguïté : il était question de désengagement des forces, de retrait des équipements et de respect de la souveraineté congolaise.

 

Mais voilà que le temps passe et que la réalité militaire semble résister au texte diplomatique.

 

Le 2 mars 2026, le département américain du Trésor est même allé beaucoup plus loin : Washington a sanctionné des responsables rwandais et exigé le retrait immédiat des forces rwandaises, de leurs armes et de leurs équipements de la République démocratique du Congo. Les États-Unis ont également accusé les Forces de défense rwandaises de continuer à soutenir le M23.

 

Alors, que cherche réellement Paul Kagame ?

 

Une première hypothèse consiste à penser que le président rwandais joue la montre. Il pourrait espérer que le temps travaille pour lui. Pourquoi ne pas attendre une éventuelle recomposition politique américaine, en pariant sur une alternance démocrate lors des prochaines élections américaines et sur un éventuel changement de politique à Washington ? C’est une stratégie possible.

 

 

Mais elle comporte un risque considérable : croire que les intérêts fondamentaux des États-Unis changent au gré des majorités parlementaires ou des alternances présidentielles.

 

Lorsqu’un dossier devient stratégique, les États-Unis peuvent être démocrates ou républicains ; ils restent américains.

 

C’est précisément là que Paul Kagame pourrait commettre une erreur de calcul.

 

Il pourrait croire qu’il a affaire au Trump politique, à Trump et à son mandat. Mais Washington raisonne souvent à une échelle beaucoup plus longue que celle d’un mandat présidentiel. Les administrations changent ; les intérêts fondamentaux de la puissance américaine, eux, demeurent.

 

Et il faut reconnaître à Donald Trump une chose : il n’aime pas être défié publiquement.

 

Or les accords de Washington portent sa signature politique. Ils constituent aussi une démonstration de la capacité américaine à imposer une médiation dans une région où les États-Unis entendent défendre leurs intérêts stratégiques, notamment économiques et miniers.

 

Le 2 mars 2026, l’administration Trump a d’ailleurs montré que sa patience n’était pas illimitée. Les sanctions américaines contre des responsables rwandais ne constituent pas simplement une déclaration diplomatique : elles signalent que Washington dispose d’une gamme d’instruments autrement plus redoutables que les communiqués de presse.

 

Paul Kagame pourrait donc être en train de jouer avec une hypothèse dangereuse : « Trump finira par partir. »

 

Mais qui lui dit que le problème est Trump ?

 

Le problème pourrait être beaucoup plus large : les intérêts américains.

 

Et c’est ici que la réflexion d’Emmanuel Todd retrouve une étonnante actualité.

 

Dans Après l’Empire, publié au début des années 2000, Todd soutenait que les États-Unis ne pourraient pas indéfiniment conserver leur statut de seule superpuissance mondiale. Il ne prédisait pas simplement la disparition de l’Amérique ; il annonçait surtout la fin d’une domination américaine sans véritable rival. Son analyse reposait sur des facteurs démographiques, économiques, industriels, militaires et idéologiques.

 

Et il faut se souvenir que Todd n’en était pas à son premier pari intellectuel audacieux. En 1976, à seulement vingt-cinq ans, il avait annoncé l’effondrement du système soviétique dans La Chute finale. Il s’appuyait notamment sur des indicateurs démographiques et sociaux que beaucoup d’observateurs négligeaient.

 

A-t-il eu raison sur les États-Unis ?

L’histoire n’a évidemment pas encore rendu son verdict définitif.

 

Mais une chose est certaine : l’Amérique de 2026 n’est plus celle de 1991. Le monde est devenu plus complexe, plus multipolaire et plus concurrentiel. La Chine est devenue une puissance économique et stratégique majeure. La Russie demeure une puissance militaire considérable. L’Europe cherche, avec plus ou moins de succès, à accroître son autonomie stratégique.

 

Mais attention : reconnaître le déclin relatif d’une puissance ne signifie pas annoncer sa disparition.

Les États-Unis demeurent une puissance militaire, financière, technologique et diplomatique exceptionnelle.

 

C’est précisément pour cette raison qu’il serait dangereux de confondre leur relatif affaiblissement avec leur impuissance.

Et c’est peut-être ici que Paul Kagame commet sa deuxième erreur.

 

Les Américains peuvent accepter de perdre une bataille diplomatique. Ils peuvent accepter qu’un partenaire discute, négocie, temporise. Ils peuvent même parfois tolérer qu’un allié mène une politique qui ne correspond pas exactement à leurs souhaits.

Mais ils supportent beaucoup moins facilement qu’un partenaire transforme leur volonté en simple recommandation.

 

Or les accords de Washington étaient censés produire des résultats concrets.

Washington demande le retrait des forces rwandaises ; Washington constate que le problème persiste ; Washington sanctionne.

 

Il faut donc se demander si Kagame ne confond pas la patience américaine avec l’impuissance américaine. Ce serait une grave erreur.

 

Dans la sagesse africaine, il existe également cette autre formule : « Malheur à celui qui voit la nudité de son père avec moquerie. »

Autrement dit, malheur à celui qui oublie la puissance de celui qui l’a élevé ou protégé, au point de le provoquer publiquement.

 

Que l’on adhère ou non à cette lecture de l’histoire, il est difficile de nier que les États-Unis ont joué un rôle déterminant dans l’ascension internationale du Rwanda de l’après-génocide et dans l’environnement géopolitique qui a permis à Paul Kagame d’exercer le pouvoir depuis 1994.

 

Mais une protection géopolitique n’est jamais un chèque en blanc.

Les puissances ne sont pas éternellement les protectrices de leurs protégés. Elles changent de priorités. Elles recalculent leurs intérêts. Et surtout, elles peuvent décider qu’un allié autrefois utile est devenu trop coûteux, trop encombrant ou trop incontrôlable.

 

C’est peut-être ce moment que nous sommes en train d’observer. Kagame peut continuer à jouer la montre. Il peut compter les mois. Il peut espérer une nouvelle majorité au Congrès américain. Il peut attendre une autre administration. Il peut croire que les démocrates, demain, seront plus accommodants que les républicains d’aujourd’hui.

 

Mais il pourrait se tromper lourdement. Car dans les grandes puissances, il existe des sujets qui dépassent les partis. Lorsqu’un enjeu est considéré comme stratégique, il n’y a plus vraiment de démocrates ou de républicains. Il y a des Américains.

 

Et lorsque les intérêts américains sont engagés, la politique étrangère peut changer de ton sans nécessairement changer de direction.

Voilà pourquoi le pari de Kagame est extrêmement risqué.

 

Le président rwandais peut avoir raison sur une chose : le temps joue parfois en faveur de celui qui sait attendre. Mais il peut avoir tort sur une autre : le temps ne lui appartient pas.

 

Et surtout, le temps américain n’est pas nécessairement le temps africain.

 

Le lion peut dormir. Il peut même montrer les dents sans rugir.

 

Mais celui qui a la sagesse de la savane sait qu’il vaut mieux ne pas s’approcher davantage pour vérifier s’il sourit ou s’il se prépare à bondir.

 

Alors, Paul Kagame se joue-t-il de Donald Trump ? Peut-être.

Mais la véritable question est ailleurs : Paul Kagame se joue-t-il des États-Unis ?

 

Si tel est son calcul, il pourrait découvrir trop tard qu’on peut tromper un homme, contourner une administration, gagner du temps face à un gouvernement.

 

Mais il est beaucoup plus difficile de jouer éternellement avec une puissance qui estime que ses intérêts fondamentaux sont en jeu.

Kagame peut jouer avec le temps. Mais il ne possède pas le temps américain.

 

Et seul l’avenir nous dira si le lion dormait vraiment… ou s’il était simplement en train de montrer ses dents.

 

Jean- Claude NDUNGUTSE

Sociologue

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