« Prayer Breakfast » et l’assassinat du président Habyarimana
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Rubrique : Actualité


Publié le 18 Jan 2012 par Gaspard Musabyimana

Le « Prayer Breakfast » est un mouvement international qui a pris naissance aux Etats-unis dans les années 1930. Sous des airs d’un mouvement religieux, il a peu à peu investi la vie politique et se positionne aujourd’hui comme l’une des plus grands rassemblements où toutes les célébrités du monde se côtoient. Aux Etats-Unis, il est tellement puissant qu’il compte entre autres des députés et des sénateurs en son sein. Même le président Obama vient y prendre la parole. Puissant groupe de pression, financièrement bien garni, le mouvement « Prayer Breakfast » est devenu incontournable et a décentralisé ses activités. Il se retrouve aujourd’hui dans bon nombre de pays du monde.

Au Rwanda, depuis l’arrivée du FPR au pouvoir, le « Prayer Breakfast » est annuellement organisé. Il regroupe des invités, triés sur le volet, qui comprennent des hautes personnalités du pays, des hommes d’affaires, des hauts cadres de l’administration,… Le 15 janvier 2012, le président Paul Kagame a assisté au « National Leaders Prayer Breakfast » organisé par  « Rwanda Leaders’ Fellowship » sous la houlette du Pasteur Rutayisire.

Le « Prayer Breakfast » a laissé de mauvais souvenirs au Rwanda. Inconnu, ce mouvement a été introduit au Rwanda pour la première fois par un certain Rudolf Decker, un ancien homme politique chrétien-démocrate très engagé dans le milieu protestant appelé « evangelical ». Il était alors le représentant du « Prayer Breakfast Network » en Allemagne. Il débarqua au Rwanda juste après le début de la guerre déclenchée à partir de l’Ouganda en octobre 1990.

Comme le révèle le politologue allemand Helmut Strizek[1], les visées de Decker étaient on ne peut plus louches. Devant le TPIR en tant qu’expert, il a déclaré que Decker « déployait une activité de voyageur-missionnaire remarquable entre Kampala et Kigali. Après le début de la guerre d’agression le 1er octobre 1990, Rudolf Decker réussit à être reçu par Habyarimana, lui expliquant être venu pour lui offrir « l’amitié avec des personnes dans beaucoup de parties du monde ». […] Le network [Prayer Breakfast ] peut être considéré comme « père spirituel » des accords d’Arusha. […] L’objectif principal de Decker à Kigali était de faire passer le message de la bonne volonté de Museveni envers Habyarimana. Il a fort bien accompli le « job » de dissimuler les vraies visées du chef de l’État ougandais ! »[2].

Decker a donc contribué à endormir la vigilance du président Habyarimana, qui jusqu’à la dernière minute, a toujours cru en la bonne volonté du président Museveni de faire la paix en usant de son influence sur le tandem FPR/NRA. Strizek précise à ce sujet : « Le rôle peu connu – et même mal compris par Habyarimana lui-même – du Prayer Breakfast Network, représenté par l’américain David P. Rawson et l’allemand Rudolf Decker, a contribué – en passant le message de la bonne volonté du Président Museveni – d’une façon non négligeable à l’affaiblissement de l’État rwandais. Comme par hasard, Rawson arrive à Kigali comme ambassadeur américain en décembre 1993 quand Museveni et Kagame étaient en train de préparer la « solution finale » pour Habyarimana. Rawson a dû préparer l’évacuation de son ambassade à partir du 7 avril 1994 après l’arrivée du colonel Charles Vukovic le 6 avril 1994, six heures avant l’attentat. Sa présence n’était sûrement pas un hasard. C’est une claire indication que les services spécialisés américains étaient informés sur la planification de cet événement. Rawson n’a jamais révélé ce qu’il en sait »[3].

Habyarimana a participé, au moins une fois, au « Prayer Breakfast » aux Etats-Unis d’Amérique, où il a côtoyé Museveni. Mais il a décliné les invitations suivantes car ces voyages coûtaient très cher au budget du pays alors qu’ils ne rapportaient rien. Cette position n’a pas plu au « network Prayer Breakfast » qui considéra le président rwandais comme un rebelle. Pour montrer sa bonne foi, il a délégué, à un certain moment, son conseiller, Juvénal Renzaho, dans ces prières (longtemps ambassadeur en Allemagne, Renzaho connaissait bien Decker). Mais cela n’a rien donné. Les dés étaient jetés.

Paul Kagame, qui a profité des effets du « Prayer Breakfast » dans lequel Museveni est un habitué, voit d’un bon œil l’institutionnalisation de cette organisation au Rwanda et son encadrement par un membre du FPR, le pasteur Rutayisire. Sur les liens du Prayer Breakfast de Rutayisire et du FPR, Paul Kagame en a dit un mot dans son discours. Il s’est demandé pourquoi les gens disent que ces prières sont organisées par un membre du FPR. Il a dit que même si cela était vrai, ce ne serait pas une mauvaise chose car ce que fait Rutayisire cadre bien avec la philosophie du FPR.

Par son discours, Paul Kagame a révélé quelque chose à laquelle le FPR est en train d’opérer avec force : fonder une « église patriotique » au Rwanda. Dans le collimateur, il y a l’église catholique. L’objectif est de l’affaiblir par tous les moyens. Cela a commencé par l’assassinat, resté impuni, de tous les évêques de l’église catholique à Gakurazo en juin 1994, le meurtre et l’emprisonnement de centaines de prêtres,… Parallèlement, le FPR favorise l’éclosion de sectes de toutes sortes. C’est dans cette optique donc que le « Prayer Breakfast » a été institué à Kigali et géré par quelqu’un de la « Famille », le pasteur Rutayisire. 

Une leçon à tirer : pour consolider son pouvoir, il est quelquefois utile d’adhérer à ce genre de mouvements et autres sociétés secrètes qui dominent le monde. Juvénal Habyarimana en a appris à ses dépens.

Zédoc Bigega
18/01/2012

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[1] Helmut Strizek détaille toutes les actions entreprises par Decker et ses réseaux allemand et américain dans un livre publié en 2010 en allemand et intitulé : « Clinton am Kivu-See » (Clinton au Lac Kivu). Il avait déjà livré certaines de ses analyses en tant qu’expert du Tribunal pénal international sur le Rwanda (TPIR) en 2006 et en 2008.

[2] TPIR, août 2008.

[3] TIPR, novembre 2006.

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