Les dessous de l’arrestation du général Jean Bosco Kazura
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La récente arrestation du général Jean Bosco Kazura qui jusque là était chargé des opérations à l’Etat-major de l’armée et président de la Fédération Rwandaise de Football Amateur (FERWAFA) illustre de nouveau les clivages qui traversent la hiérarchie militaire, véritable détenteur du pouvoir au Rwanda. L’on se souviendra que le motif officiel évoqué pour son arrestation est qu’il serait sorti du pays sans autorisation et à l’insu de ses supérieurs. Cette version nous semble non crédible.

S’il a voyagé avec un passeport diplomatique, il a dû auparavant le retirer auprès du service habilité, et s’il le garde avec lui, il a quand même dû aller demander un visa pour l’Afrique du Sud. Autant d’occasions qui auraient permis aux  autorités d’être au courant du voyage du général. S’il a pu être joignable en Afrique du Sud par téléphone à partir de Kigali, c’est qu’il avait au préalable communiqué son numéro local qu’il pouvait toujours dissimuler ou changer s’il ne voulait pas être joint.

Quand on se rappelle que le général Kazura revenait quelques jours auparavant, d’une réunion justement en Afrique du Sud, on est en droit de se poser quelques questions :

 – A-t-il rencontré des officiers rwandais exilés depuis quelques temps dans ce pays à savoir le Colonel Patrick Karegeya et le général Kayumba Nyamwasa ?
– Le pouvoir craignait-il qu’en y retournant il tenterait de les rencontrer ?

Ainsi donc, cette nième mise à l’écart de hauts gradés de l’armée vient encore mettre à nu les divisions profondes au sein du groupe d’officiers tutsi qui dirigent le pays.Jean Bosco kazura, en culotte, avec son grand - frère Jean Pierre et sa soeur Jeanine avec leur oncle Antoine Nyetera à Bujumbura en 1978.

1. Entre les officiers venus d’Ouganda et ceux venus d’autres pays voisins du Rwanda

Dès leur conquête du pays en juillet 1994, il est vite apparu que les officiers venus d’Ouganda, comme Paul Kagame, se considéraient comme supérieurs au autres. Il sont convaincus que l’initiative de la reconquête du Rwanda revient aux Tutsi originaires d’Ouganda et que d’autres ne sont venus qu’au secours de la victoire.

Dans la répartition du butin de guerre, que ce soit au Rwanda même ou en République Démocratique du Congo, ce groupe s’attribuait la part du lion, laissant des miettes aux ressortissants du Burundi et du Congo. Ceux venus de Tanzanie ont vite été assimilés à ceux d’Ouganda pour avoir eu des contacts depuis toujours et surtout la même pratique de l’anglais. Conséquences : ceux venus d’Ouganda ont gravi les échelons d’avancement « quatre à quatre » et plusieurs se sont retrouvés « colonels ou généraux » en très peu de temps, tandis que les autres, les « francophones », étaient systématiquement mis à la retraite. Le général Jean Bosco Kazura né et éduqué au Burundi est un des rares officiers supérieurs qui n’est pas venu d’Ouganda.

2. Entre les officiers universitaires et ceux qui ont peu étudié

Le noyau d’officiers qui étaient autour de Paul Kagame (ses gardes corps, aides de camp, commandants de son QG, …), souvent des adolescents recrutés juste après la prise de Kampala, ont tous, après la prise de Kigali, été les premiers à être promus en même temps que d’autres officiers ayant rejoint le FPR après des études universitaires. Autant les premiers sont peu éduqués et doivent tout à Paul Kagame que les seconds sont des intellectuels pouvant faire preuve d’esprit critique. Conséquence : au moment où les analphabètes comme Fred Ibingira croulent sous le poids des étoiles, et que le fidèle parmi les fidèles comme James Kabarebe atteint les sommets de la hiérarchie, les universitaires comme Karegeya ou Kayumba s’exilent ou sont arrêtés comme Muhire et Karenzi Karake.

3. Entre Abanyiginya et Abega

L’antagonisme entre ces deux clans tutsi est légendaire. Il date du temps du Coup d’Etat de Rucunshu en 1896, année au cours delaquelle les Bega ont systématiquement massacré des Banyiginya pour leur ravir le pouvoir. Selon le code ésotérique, le roi devait être du clan nyiginya. Cela donnait lieu à des luttes intestines souvent sanglantes à chaque succession au trône du Rwanda. Il semble que le conflit soit de nouveau réinstallé à la tête de l’Etat rwandais après sa reconquête par les mêmes Abanyiginya et Abega. L’homme fort du pays depuis 1994, Paul Kagame, étant lui-même Umwega, il serait toujours aux aguets face à ses rivaux Banyiginya. Le conflit entre lui et les officiers en exil ou en prison ne serait pas étranger à cette vieille lutte entre clans tutsi. Kazura vient s’ajouter à cette liste des officiers nyinginya malmenés.

4. Entre les descendants des migrants naturels et des réfugiés de 1959

Tous les Tutsi qui étaient disséminés dans les pays voisins du Rwanda n’étaient pas des réfugiés ayant fui la révolution hutu de 1959. Plusieurs Tutsi se sont installés au Congo depuis les années 30 soit pour chercher des pâturages pour leurs troupeaux, soit dans le cadre du déplacement des populations décidé par l’autorité de Tutelle. Au Burundi, des fonctionnaires coloniaux tutsi étaient détachés dans ce pays dès les années 40. Plusieurs s’y installeront durablement. En Ouganda aussi certaines puissantes familles tutsi y avaient acquis des terres et des pâturages bien avant 1959. Tous ceux-ci seront rejoints par les réfugiés de 1959. Ce sont leurs descendants tous confondus qui se lanceront à la conquête du Rwanda en octobre 1990. N’ayant rien de commun du point de vue origine sociale, il n’est pas étonnant que dans la gestion du pays qu’ils ont conquis ensemble, des divisions épousant ce contour socio-historique puissent apparaître.

Pour information, le père du général Kazura est parti travailler au Burundi en 1951. Il y est resté même après l’indépendance du Rwanda. Son fils y est né et a fait des études à l’Université de Bujumbura avant de rejoindre le FPR.

En conclusion

Tous les signaux montrent que le Rwanda est confronté à de graves problèmes de lutte d’influence au sein du groupe d’officiers de l’armée du FPR qui détiennent les rennes du pouvoir. Espérons que ces intrigues en haut lieu resteront confinées dans les salons feutrés de Kigali. Le plus inquiétant serait que ces luttes aient des répercussions négatives sur la vie du menu peuple rwandais déjà durement éprouvé. Mais on dit qu’un poisson qui pourrit commence par la tête.

Emmanuel Neretse
Gaspard Musabyimana
18/06/2010

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