Le M23 défie Kinshasa, nargue la CIRGL, …et advienne que pourra !
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Rubrique : Actualité


Publié le 22 Août 2012 par Gaspard Musabyimana

Ce lundi 20 août 2012 en début d’après-midi, à Rutshuru centre, le désormais Chef du Haut Commandement militaire du Mouvement du 23 mars, le Colonel Sultani Makenga, a tenu à Rutshuru un point de presse auquel le M23 avait convié deux journalistes de deux radios petites  communautaires de la place. Le Colonel Makenga était entouré à l’occasion de quelques-uns de ses compagnons mutins, dont le Colonel Vianney Kazarama et le Colonel Baudoin. Leur but était de justifier ou de tenter de donner une explication à la décision prise par le M23 à la fin de la semaine dernière de se doter d’une structure organisationnelle dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle s’apparente à un gouvernement autonome.  

Pour le rabougri « Chef du Haut Commandement », le rôle principal de la structure mise en place le 17 août dernier sera « la gestion quotidienne de la population dans la zone sous contrôle du M23 ». « Aucune organisation digne de ce nom ne peut survivre sans structures. Nous sommes résolus à garantir la sécurité et  la quiétude à toute la population sous notre contrôle, c’est pourquoi il est plus que légitime que ces congolais soient administrés dans le respect de la bonne gouvernance », a-t-il plaidé en Kiswahili. Et de renchérir : « Le M23 avec ses nouvelles structures est le seul partenaire avec lequel le gouvernement congolais pourra discuter afin de ramener la paix à l’Est de la République Démocratique du Congo. Ne pas vouloir prendre en compte les revendications légitimes du M23 sera une erreur de l’histoire ».

Dans un élan propagandiste, Sultani Makenga n’a pas manqué de remercier la population de tout le territoire sous contrôle du M23 d’avoir « refusé de porter oreilles aux manipulations des politiciens extrémistes » qui demandaient aux populations de se rendre dans des camps des refugiés en Ouganda. « Mon Mouvement et moi-même remercions la population de Rutshuru  pour sa maturité politique affichée rompre avec  les anciens reflexes qui dans le temps avaient brutalement jeté cette contrée sur les chemins incertains de la violence irresponsable. Violence que nous n’avons cessé de désapprouver, parce qu’elle jette un discrédit total sur notre pays, son peuple et ses dirigeants qui pensent que le seul moyen de résoudre les problèmes des congolais c’est de les opposer par la force des armes et attiser ainsi les tensions ethniques. Le M23 ne ménagera aucun effort pour consolider la paix dans les territoires qu’il contrôle et usera de tous les moyens  pour secourir tous les congolais où qu’ils se trouvent sur le territoire congolais chaque fois que leur quiétude sera menacée ».

Après la belle homélie introductive, le Sultani (mot swahili signifiant « roi »), les ex officiers FARDC déchus ont répondu à quelques questions (bien sélectionnées) de leurs modestes interlocuteurs.

Le maître-mot : défier le Président Kabila et son gouvernement 

Sultani Makenga a déclaré qu’ils (le M23) ne se sentaient pas concernés par toutes les rencontres qui ont eu lieu au niveau de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL), d’autant plus qu’ils n’y avaient pas été confiés. Un journaliste a voulu savoir si malgré tout le fait pour le M23 d’avoir cessé les combats ne signifiait pas qu’ils avaient suivi l’appel formulé à leur endroit par les ministres de la défense lors de la réunion de Goma la semaine passée, et qui les enjoignait de cesser les combats et de se retirer des grands centres qu’ils occupent.

La question a fait rire l’ex Colonel FARDC. Il s’est quand même efforcé de répondre : « Je voudrai être clair : notre Mouvement n’a été convié à aucune de ces réunions. Les déclarations ou les résolutions auxquelles sont arrivées ces rencontres ne peuvent donc pas nous être opposables. Nous ne sommes pas signataires des déclarations finales qui les sanctionnent. Si nous avons accepté d’observer une trêve, c’est par respect au Président en exercice de la CIRGL , Son Excellence Yoweri Museveni qui nous a demandé d’arrêter les hostilités pour que nous trouvions une issue politique négociée à la crise. C’est ce que nous avions demandé dès le début quand nous nous sommes retirés dans les collines de Runyoni, mais Kinshasa a préféré user de biceps plutôt que de sa tête. Maintenant que Kabila s’est rendu compte  qu’il n’avait pas suffisamment de biceps pour nous affronter, je pense que la raison va l’emporter sur la force et qu’il va accepter de négocier avec notre Mouvement pour économiser le temps, les énergies et les moyens que nous lui demandons plutôt d’utiliser pour soulager la misère des congolais ».

A un autre journaliste qui lui faisait observer qu’à en croire le ministre Lambert Mende, porte-parole du gouvernement congolais, ce dernier ne négociera jamais avec le M23, la réponse de Sultani Makenga n’a pas eu les mots justes pour exprimer son assurance en leur mouvement et son…mépris (c’est ça le mot) pour la position du gouvernement congolais. « Monsieur le journaliste, je puis assurer qu’ils le feront car ils n’ont aucune autre option à part négocier avec nous. Ils n’ont aucune armée capable d’affronter les troupes disciplinées et aguerries du M23 (…) ».

« Et s’ils persistent et vous attaquent à nouveau, vous défendrez-vous et prendrez-vous la ville de Goma ? », a insisté un autre journaliste.

La réponse de l’arrogant Colonel a été sans équivoque : « Ce n’est pas seulement Goma que nous prendrions, mais nous libérerions tout le pays du joug de ces irresponsables (…), pour les remplacer par un  leadership capable de rassembler la nation, plutôt que de la diviser ;  un leadership capable de dialoguer avec la participation de tous, plutôt que d’exercer de manière solitaire et autoritaire le pouvoir ;  un leadership capable d’assurer une correcte et active représentation du Congo dans le concert des Nations libres, plutôt que la réduction du Congo à une présence protocolaire, presque inaperçue ; un leadership  soucieux du bien-être de la population à la place de cette  bande de pilleurs qui profitent de la moindre occasion pour s’enrichir sur le dos de la population ».

A quoi joue le M23 ?

Soit l’intention du M23 est de changer le régime en place à Kinshasa, en plaçant le gouvernement dans la position du coupable : « Nous avons supplié le gouvernement de négocier, il n’a rien voulu entendre, alors nous n’avons pas d’autre choix que de lui mener la guerre jusqu’au bout », pourrait-il soutenir. Cette démarche irait crescendo : d’abord se doter d’une structure politique genre RCD, son précurseur (et modèle ?). Ensuite accroître ses liens avec d’autres mouvements ou personnalités qui ont des griefs graves à reprocher au régime Kabila (en particulier ceux qui n’ont pas encore digéré sa réélection contestée). Enfin passer à l’assaut, en commençant naturellement par les villes les plus faciles (car déjà assiégées ou presque) telles que Goma, Bukavu, Beni, Butembo, Bunia, Uvira, etc. Voyez l’évolution de ce mouvement depuis le mois d’avril : d’un minuscule groupe d’insurgés sans nom ni structure, il s’est baptisé, a recruté un « Coordonnateur politique », a occupé un assez vaste territoire, a tissé des alliances, a formulé et multiplié ses revendications, s’est doté de moyens militaires considérables, a renforcé ses rangs, et maintenant il vient de se doter d’une structure politique quasi-gouvernementale. La CIRGL et les autres SADC ont beau multiplier les appels à la cessation des hostilités, les Occidentaux ont beau couper leur aide à leur base-arrière rwandaise, rien ne les arrête.

Soit alors son intention est d’obtenir à tout prix des négociations directes avec le gouvernement. Mais sur quoi porteraient ces négociations ? Sur la « vérité des élections » au truquage desquelles les éléments du CNDP (dont le M23 n’est que le déguisement) ont eux-mêmes contribué ? En posant cette revendication, le M23 ne montre-t-il pas que son véritable souci n’est pas de négocier, mais de mettre Joseph Kabila et son régime dans l’impossibilité de se tirer d’affaires sans se noyer ? C’est l’impression que l’on a…

Le M23 ne se manque pas non plus de narguer la CIRGL dont les ministres de la défense réunis la semaine dernière à Goma avaient résolu de demander au Président en exercice de la CIRGL, l’ougandais Yoweri Museveni, d’instruire le M23 de « retourner à ses positions du 30 juin 2012 ». Il a à son avantage plusieurs éléments : le temps que met le gouvernement congolais à trouver une issue à cette guerre, et ses étonnants tâtonnements, les conférences interminables de la CIRGL, la faiblesse notoire de l’armée congolaise, etc.

Un autre signe qui ne trompe pas : ce sont les militaires comme Makenga et Kazarama qui dirigent le bateau rebelle M23. S’ils y a un ou des commanditaires plus haut placés, ces militaires sont leurs répondants directs, et non le soi-disant Président Runiga Jean-Marie, ni une quelconque structure politique. Autrement, c’est sont ces politiques qui auraient pu tenir un tel point. Je doute que ce soit une vulgaire maladresse procédurale de la part d’une rébellion qui essaierait à peine de se structurer.   

Quoi qu’il en soit, le peuple congolais et la population du Nord-Kivu en particulier n’ont pas l’impression qu’il y a à Kinshasa un gouvernement qui prend le cancer M23 à bras le corps. Que dis-je ? S’il y avait au sein du gouvernement congolais ne serait-ce qu’une poignée de personnes qui montrent qu’ils ont une analyse correcte de la situation de l’Est, et au sommet de l’Etat quelqu’un qui soit assez entreprenant pour proposer des solutions, seraient-elles radicales, mais rapides, efficaces et durables. 

Jean-Mobert N’Senga
Goma, le 21/08/2012

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