Rwanda. Histoire des génocides mineurs
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Publié le 30 Jan 2019 par Gaspard Musabyimana

Le recours à l’appellation de génocides mineurs n’a nullement pas l’ambition de minimiser les actes criminels, ni les conséquences qui en ont résulté, voire ni la négation de l’humanité des personnes exterminées au cours de ces malheureux événements. Nous avons choisi de les appeler « mineurs », car bien que le nombre de personnes qui y ont ignominieusement perdu la vie n’est pas très considérable par rapport aux génocides commis au cours du 20ème siècle, ils restent toujours génocide du point de vue de la forme, de la technique de commission de ces actes criminels, de la volonté très aiguë d’exterminer un groupe ethnique ou un clan. Nous les avons appelés mineurs, parce qu’ils ont été un lieu de passage pour parfaire la machine génocidaire. Pour exemple, nous verrons que l’entassement des cadavres victimes des opérations génocidaires pour inciter au plus haut niveau la manipulation de l’opinion publique a été expérimenté pendant le Génocide de l’Ankole et cette technique a été utilisée en 1994 à Kigali. Nous sommes tous témoins des effets psychologiques que ça a produits au niveau de la communauté internationale. Ou encore, l’émasculation, le fait d’éventrer les femmes enceintes, qui étaient toujours présents dans ces génocides dits mineurs ont réapparu avec force pendant les génocides de la fin du 20ème siècle.

 

Nous parlerons donc des génocides des Ababanda du Nduga, celui des Abanyiginya à Rucunshu,  et enfin celui des Hima de l’Ankole.

Le génocide des Ababanda de Nduga

La lecture de l’histoire du Rwanda parfois laisse des zones de stupéfaction, surtout quand on est assez attentif. Qu’il est parfois incompréhensible de ne pas découvrir les traces des actes génocidaires dans les récits historiques que nous racontent innocemment nos historiens ! Le passage ci-après, ne traduit-il pas un acte de génocide ?

 

« Enfin de compte cependant, le Rwanda fut dans l’impossibilité de reconquérir le Royaume de Nduga et Mibambwe I dut admettre la restauration des Ababanda.  Ne renonçant cependant pas à la reconquête de ce pays, Mibambwe I recourait en attendant à des moyens du domaine magique.  Il donna à Mashira en signe de réconciliation la main de sa fille Nyirantobwa.  Celle-ci aurait été accompagnée de cadeaux magiques (dont une vache de robe noire sans cornes) qui, dans la tradition tutsi, symbolisait la future défaite de son époux.  De son côté, le prince Gahindiro, fils de Mibambwe I épousa Bwiza, fille de Mashira, laquelle avait été primitivement fiancée à Rugayi, fils de Buzi, chef de haut rang du Burundi. […]

 

Tandis qu’il entreprenait son voyage de retour au pays, Mibambwe I dépêcha des messagers vers Mashira, monarque du Nduga, son gendre.  Il lui demandait l’hospitalité et le libre passage à travers le Nduga.  Mashira avait sa résidence au sommet de Rwesero (près de Nyanza) et il tint à fêter son beau-père en la capitale même du Nduga.  Mibambwe Il y fut donc invité et il trouva un logement préparé à son intention à Nyamagana, dans les abords immédiats de Nyanza.  Tandis que Mashira s’affairait dans l’arrangement des festivités, il fut arrêté à l’improviste, avec tous ses enfants mâles.  Ils furent traîtreusement massacrés, ce qui mettait fin à la lignée régnante des Ababanda. Son Armée fut immédiatement neutralisée et anéantie jusqu’au dernier. Tous les membres de la famille élargie de Mashira furent également massacrés jusqu’au dernier. De ce coup, le Nduga était reconquis sans trop de peine et cette fois-ci Mibambwe I prit ses précautions pour ne plus laisser à sa conquête les possibilités de reprendre son indépendance. Il mettra certes beaucoup de temps à assimiler le pays, mais cette importante conquête venait à son heure pour compenser les pertes territoriales que le Rwanda avait subies à l’Est[1]. »

 

Nous constatons avec amertume que cette extermination a été prémédité pendant de longue période ; qu’elle visait à exterminer totalement tout un clan – le clan régnant des Ababanda ; et que l’acte a été absolument consommé par l’extinction total de la lignée royale de Mashira. Le but de destruction total[2], d’un groupe racial, clanique, ethnique, national, … malgré l’imprécision qui couvre ces concepts[3] et l’extermination effective dudit groupe constitue donc en soi un acte de génocide. Malheureusement qu’il est impossible de juger ces faits du fait des adages nullum crimen sine lege et nulla poena sine lege. Quoi qu’il en soit, ce premier acte criminel est sensationnel en ce sens qu’il prouve que ce qui est survenu au Rwanda en 1994 et continue à secouer l’Afrique des Grands Lacs n’est pas le fruit du hasard, mais d’une pratique historiquement ancrée dans les habitudes d’un groupe ethnique bien déterminé- l’ethnie Tutsi. L’objectif toujours poursuivi est la conquête du pouvoir, la soumission d’une partie du peuple à l’autorité tutsi.

Le génocide des Hima de l’Ankole

Lorsqu’on se souvient des événements de Nkole survenu en 1894, on a de la peine à en croire les yeux. Ironie de l’histoire, cent ans après, on assiste à un scénario identique.

 

En effet, en 1884, le Roi Rwabugiri lance une expédition contre le Royaume d’Ankole. Cette guerre fut d’une cruauté terrible. Le  Roi rwandais visait à conquérir le Royaume de Nkole. Le Roi Ntare Rwamigereka de l’Ankole, ayant compris que sa souveraineté était mise en mal par l’envahisseur rwandais, prit le courage de faire appel aux Européens déjà installés dans le Buganda qui avaient des troupes armées de fusils.

 

Rwabugili, quand il apprit que les Blancs  venaient en renfort au Roi d’Ankole, ordonna de tuer autant de personnes que possible. On rapporte que dans cette guerre tombèrent des hommes, des femmes et des enfants  innombrables, sujets du Roi d’Ankole. A la fin, avant de se retirer, Rwabugiri donna l’ordre de mettre ensemble tous les cadavres le long de la route dans le but d’intimider les blancs qui les verront lorsqu’ils viendront au secours de Ntare. Effectivement, lorsque les Blancs qui venaient au secours de Ntare arrivèrent et virent tous ces tas de cadavres tous amputés de l’organe génital et des seins,  ils en furent horrifiés et s’en retournèrent au Buganda[4].

Nous retrouvons dans ces événements un acte de génocide et non pas un crime contre l’humanité, parce que le Roi rwandais a posé cet acte dans le but de détruire radicalement en émasculant tous les hommes de l’Ankole. Cet acte a été posé intentionnellement et de manière préméditée : primo, dans le but d’anéantir les populations de l’Ankole et secundo, dans l’intention de faire fuir les renforts britanniques en créant du sensationnel. Enfin, l’acte a été effectivement et matériellement posé. Ce qui est une seconde preuve de la cruauté génocidaire des tenants du pouvoir d’alors. Curieusement, l’on peut très facilement conclure que chez les guerriers du Rwanda, les stratégies ont toujours été les mêmes, uniquement les tactiques changent selon les situations.

Le génocide des Abanyiginya à Rucunshu

 

A Rucunshu, il y a eu pire que le génocide, car tout un clan y a péri. Le Père Pagès nous retrace les événements de la manière suivante :

 

« Privé de bonne heure de sa mère naturelle Mibambwe avait choisi comme mère officielle – Reine Mère -, conformément à la coutume, une des femmes de Rwabugiri, Kanjogera, dont le fils, alors en bas-âge, allait devenir le Roi. Cette Kanjogera avait pour frère Kabare, celui-là même qui devait, par une révolution de palais, substituer son neveu au prince régent. Kabare mûrissait son dessein depuis la mort de Kigeri. Il était soutenu par un nombre de grands de la cour royale, fatigués comme lui, des courses vagabondes du règne précédent. Mibambwe comptait, lui aussi, bien des amis en dehors de la famille royale, mais on se préoccupait  tout de même de savoir ce que serait le nouveau monarque, et s’il poursuivrait la politique de son père. L’opinion prévalait u’il fallait s’assurer un règne pacifique. Kabare offrit d’introniser son neveu âgé de onze ans, dont la minorité lui laisserait une régence du royaume. Par ailleurs, le choix de sa sœur comme Mère officielle favoriserait singulièrement son dessein. Le plan du Mwega fut approuvé et l’on décida qu’il serait chargé de l’exécution aidé en cela par Ruhanankiko, son frère, Rutishereka et Rukagirashyamba. On dit que le Roi eut vent de la chose, mais trop faible de caractère, il ne sut prendre les mesures nécessaires. Il n’ignorait pas du reste la force du camp opposé, qui comprenait le clan des Bega uni à celui des Batsobe.

 

Il advint donc qu’un jour, vers quatre heures du soir, des flèches tombèrent sur la capitale. On s’en émeut, et des fidèles aussitôt de l’enceinte pour reconnaître la provenance des traits. A la vue du rassemblement qui se qui se trouvait à quelque distance, tout le monde compris qu’on avait affaire aux conjurés. Chacun court aux armes, fait face à l’ennemi et le combat s’engage. La fortune, un moment, faillit trahir le parti de Kabare. Les agresseurs reculaient, se débandaient et parlaient de s’entrégorger. Le Chef des révoltés, prenant alors son neveu, l’élève au-dessus de sa tête et s’adressant à la foule des spectateurs venus là pour observer les combattants : voici le roi que nous a laissé Rwabugiri ; Mibambwe est un intrus qui ambitionne le trône. Trompés par ces paroles, Rwamanywa du Budaha et Runiga du Ndiza, arrivent au pas de course suivis de leurs montagnards et renforcent ainsi les rangs des conjurés. Kabare de sont côté fait lancer des flèches enflammées sur les cases royales qui prennent feu. Le stratagème eut son effet. Les partisans du révolté se voyant près de la victoire redoublent d’efforts. Mibambwe et les siens épuisés par la lutte s’entretuent avec un enthousiasme digne d’un meilleur sort. Ainsi périt le roi avec sa femme Kanyunga, fille Bushako, et ses trois fils Nyamuheshera, Sekarongoro et Rangira. Muligo, frère du prince, moins brave que les autres, essaya de fuir, mais Bigirimana, le cousin de Mibambwe, ne lui en laissa pas le temps et lui porta un coup mortel ; après quoi il se tua à son tour, en compagnie de Karara, frère du monarque déchu.

 

Au milieu des cendres, on découvrit plos ou moins carbonisés, les cadavres dde Kibaba, Rutikanga, Ruterimilinzi, Nkangwe, Nyaruganza, Mubumbyi, etc… Les vainqueurs abusèrent étrangement de leur victoire. Les Bega et les Batsobe furent sans pitié pour le Banyiginya. Il y eut des actes de cruauté qui feraient croire à des sauvages. Shamabwa fut dépecé, encore en vie, au milieu des chiens dévorants qui se disputaient les lambeaux de chair qu’on leur jetait en pâture. Rutalindwa qui demandait qu’on ne prolongeât pas son martyr, se vit emporter la moitié de la figure d’un coup d’herminette. Ce coup douloureux, mais non mortel, le laissa là, deux jours durant, exposé aux ricanements de la foule des adulateurs.

 

Rwamanywa, l’homme de confiance de Muhigirwa, accusé d’avoir tué un des frères de Kanjogera, fut amené à cette dernière qui l’exhorta de renier le passé et à reconnaître le nouveau régime. A cette condition, tu auras des vaches et des collines, lui dit-elle. Le prisonnier, ne voyant là qu’une feinte, répondit fièrement : « Si Mibambwe et Muhigirwa revenaient à la vie, je me mettrais encore à leur service et me battrais pour leur défense. Exaspérée par cette riposte, la furie, renouvelant la scène de Rutalindagira, le fit larder de coups de poignard et renouvela ces actes de sauvagerie jusqu’à extinction de la victime.

 

Nyabakonjo, Chef du Bwishaza, eut le corps cerclé de fil de fer qui pénétra dans les chairs, en lui causant des douleurs indicibles.

 

Bref, les Banyiginya autrefois si puissants, ne sont plus aujourd’hui que l’ombre d’eux-mêmes. Ils doivent à l’arrivée des Européens de n’avoir pas été tous exterminés[5] ». 

 

Qui nierait la barbarie, le caractère sauvage des Abega dans cette guerre inter-clanique Tutsi ? Si entre eux, ils ont agi de cette manière, nous pouvons nous imaginer ce dont ils étaient capables vis-à-vis des autres composantes de la société rwandaise, surtout ceux qui osaient revendiquer le partage du pouvoir avec eux. Une chose est claire, la société rwandaise est devenue criminogène et génocidaire à cause du comportement et de la pratique de ses dirigeants d’antan.

 

Cette culture rwandaise de la violence, de la criminalité ; cette culture criminogène et « génocidogène » ne restera pas cloisonnée dans son berceau. Elle va se régionaliser pour devenir une menace régionale, africaine ; une menace contre la paix et la sécurité…

Texte tiré du livre de Pierre-Claver Mupendana, LE FAIT GENOCIDAIRE AU RWANDA. Le processus de son expansion en Afrique des Grands Lacs et les stratégies de son éradication, Editions-scribe, novemebre 2018 [pp. 159-1654].

 


[1] Kagame A., Un abrégé de l’ethno-histoire du Rwanda., p. 76-77, parag.130 et p.79-80, parag.136

[2] Plawski, Etude des principes fondamentaux du Droit International Pénal, 1972, p.115

[3] Verhoeven Joe, « Le crime de génocide : originalité et ambiguité », in Revue Belge de Droit International, vol. XXIV, Bruxelles, 1991-1, p.21.

[4] Kagame A., Ingoma ya Kigeli Rwabugili na Nyirayuhi Kanjogera, édité par Minisiteri y’Amashuli Makuru n’Ubushakashatsi mu by’ubuhanga, Kigali, 1988, p.127 : « Umuzungu Ntare yatabaje yageze aho Rwabugiri yararutse, abona amasiteri y’intumbi kandi zose ali amashahu ».

[5] Pagès (R.P), « Au Ruanda sur les bords du Lac Kivu Congo Belge », in Congo, RGCB et BSBEC, (XXXIVème année) Bruxelles, Mai 1927, T. 1, N° 5, p.740-741

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