Les Tutsi, les Twa et les Hutu naissent et meurent avec leurs ethnies
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Publié le 7 Juil 2020 par Ndangali Christophe Segako

Les Tutsi, les Twa et les Hutu naissent et meurent avec leurs ethnies

(Leurs ancêtres se choisissaient ensuite des clans)

Après une intervention enrichissante du Docteur Nsengimana Innocent sur  Radio Inkingi au micro du journaliste Gaspard Musabyimana et ce, à propos de la manière dont les clans anciens (gesera, nyiginya, ega…) ont donné naissance aux ethnies Hutu, Tutsi (en omettant sciemment ou inconsciemment les Twa comme d’habitude au Rwanda)[1] – ce qui n’est pas du tout vrai – , j’ai souhaité réagir par cette petite note qui, s’écartant le plus possible de la politique, se caserait au niveau plutôt scientifique en ce qu’elle émane de mes nombreuses lectures dont celles de l’orateur.

Tout d’abord, Mme Sabushimike[2] Imelde, une Twa, est désormais Ministre[3] au sein du récent Gouvernement du Burundi. Cette nouvelle a tellement circulé sur la toile que je souhaite la cimenter par cette rédaction sur les ethnies et clans du Rwanda d’autant plus que son ethnie ne changera pas en référence à son nouveau rang socio-politique.

De fait, par une autre expérience observée par Rudakemwa Fortunatus : « Mon arrière-grand-père et mon oncle paternel possédaient d’immenses troupeaux de vaches. Je n’ai jamais entendu qu’ils fussent Tutsi pour autant. Parmi nos voisins Tutsis, il y avait des familles non seulement pauvres, mais aussi misérables et indigentes. Les membres de ces familles ne sont jamais devenus des Hutus ou des Twas pour cela. Ils sont restés Tutsis et fiers de l’être. »[4]

Cette note a la valeur de lever des doutes et des hésitations sur des questions auxquelles  Docteur Nsengimana Innocent a répondu en n’apaisant pas suffisamment ma soif et en n’amenuisant pas ma conviction de persister à constater, preuves à l’appui, que les ethnies du Rwanda et du Burundi (Tutsi, Hutu, Twa) ont précédé les clans de ces deux pays.

Question 1 : Les habitants du Rwanda se sont-ils un jour – par un pur hasard – retrouvés dans leur pays comme des champignons dans un champ de maïs ?

Réponse : Non.  Car les données archéologiques confirment que « le premier peuplement du Rwanda central remonte au moins à des dizaines de milliers d’années (…). Mais ce peuplement resta sans doute assez sporadique. Un peuplement plus serré se mit en place avec l’apparition des premiers agriculteurs au cours d’un âge du fer ancien à céramique au premier millénaire avant J.C. »[5]

A partir d’une visite effectuée sur un ancien site, les chercheurs ont conclu que les habitants du Rwanda ancien étaient agriculteurs puisqu’on rencontre des semences dans des puits qui ont probablement servi comme greniers, des meules et des houes.

D’après Jan Vansina, « sur certains sites en montagne (…) on trouve des objets en fer (pointes de lance notamment) et on pense qu’il faut associer les grandes houes (un type) et les grosses masses/enclumes rondes (deux types) provenant de trouvailles fortuites dans toute la région à cette céramique. (…)»[6]

D’après Pierre Erny, pour les uns, « le peuplement du Rwanda s’est effectué par vagues successives : les Twa seraient les occupants primitifs (…) ; puis seraient arrivés des peuples de la langue bantoue, agriculteurs et défricheurs, à organisation décentralisée, représentés aujourd’hui par les Hutu ; enfin, (…)les éleveurs Tutsi se seraient infiltrés progressivement, venant du nord et de l’est avec leurs vaches aux cornes de lyre : on les a qualifiés de « Hamites » ou de « Nilo-Hamites. »[7]

Selon Jean-Paul Kimonyo, « ces découvertes montrent la prééminence des communautés de langue bantoue dans la région, du premier millénaire avant notre ère au début du deuxième millénaire ; dans un contexte de coexistence, d’échanges intenses et d’intégrations technique, économique et culturelle. »[8]

Selon Alexis Kagame, les Twa et les Hutu cohabitaient pacifiquement. Puis, « sur ces entrefaites, arrivèrent les pasteurs hamites, Batutsi, venus du nord-est. Leurs invasions successives semblent avoir été pacifiques. Ils durent sillonner longtemps la région pour se sédentariser enfin. A la longue, ils entreprirent la conquête du pays et créèrent des royaumes assez étendus.»[9]

D’ailleurs, « arrivés dans la région interlacustre, les premiers pasteurs tuutsi-hima qui continuèrent pendant un certain temps la vie nomade, occupaient peu à peu le pays et fondaient de petites chefferies.»[10]

Cependant certaines données historiques ont été effacées et « ce faisant, c’est toute l’histoire de la présence des pré-Tutsi qui remonte vraisemblablement au néolithique pastoral (± 1500 BC) qui est ainsi gommée. »[11]

Ce passé gommé refuse de s’effacer malgré la volonté de ceux qui cherchent à l’enterrer et « en assimilant l’histoire du peuplement tutsi à l’époque à la légende des Nyiginya[12], ce sont tous les Tutsi qui furent privés de leur histoire et  qui furent assimilés à des « colonialistes-envahisseurs », idée qui fut  d’ailleurs clairement exprimée lors du génocide de 1994. »[13]Les Tutsi habitaient le Rwanda bien avant les Nyiginya et les Rwandais ont connu d’autres dynasties que nyiginya.

Marcel d’Hertefelt précise que « les Hutu forment la masse paysanne. On ne sait pas d’une manière certaine s’ils sont arrivés au Rwanda en même temps que les Twa ou après ceux-ci. De toute manière, ils doivent être considérés comme les défricheurs du pays. (…)

Les Tutsi, pasteurs de grands troupeaux de bétail à longues cornes, sont les derniers venus au Rwanda. (…). Leur immigration est attestée par les traditions orales du Rwanda et des peuples voisins. Elle est un épisode de la grande migration pastorale vers le sud qui donna naissance à un nombre d’unités politiques spécifiques dans la région des grands lacs africains. Les Tuutsi, parents des Hima ou Hema, sont arrivés dans la région interlacustre vers le 13ème siècle ou même avant. (…) Il est probable qu’ils habitaient auparavant soit dans la vallée du Nil entre le lac Albert et le Bahr el Gazal, soit à l’est de cette vallée vers la frontière actuelle de l’Ethiopie. Leur immigration au Rwanda a vraisemblablement revêtu d’abord le caractère d’une infiltration plutôt que d’une conquête. »[14]

Selon Bernard Lugan, à l’époque de la migration des Tutsi et des Hutu, l’Afrique est géographiquement compartimentée: au nord, le Sahara coupe le Maghreb du Sahel.  À l’est, les lacs du  bassin du Nil isolent le Sahel de l’Afrique orientale et même nilotique. Cette dernière barrière orientale disparaît il y a  5.000 ans avec la baisse du niveau des lacs.

Il ajoute que plus au sud, les Nilo-Sahariens et les Couchites, qui ne sont plus bloqués par les lacs de la période humide d’il y a 12.000 ans ont entrepris de migrer vers l’ouest en suivant le corridor sahélien.

Selon lui encore, « ils vont alors repousser le front berbère vers le nord dans deux régions sahariennes : dans la zone nilotique, vers la région  d’Uweinat et  dans  le centre, le Tibesti, le sud du Hoggar et le sud du Tassili (…). L’histoire de l’assèchement du Sahara permet de comprendre le grand mouvement de migration des populations pastorales africaines et notamment celui qui aboutira ultérieurement à la sédentarisation des ancêtres des actuels Tutsi du Rwanda et du Burundi. Qu’il  s’agisse des Tutsi ou  des Hutu, tous les habitants actuels de ces pays ont en effet une origine extérieure à la région.

La migration des ancêtres des Tutsi est, selon  nous, étroitement liée aux dernières phases de détérioration climatique saharienne. »[15]

D’aucuns auront absolument raison de dire que : « il y a tellement de ressemblances entre les Hutus et le reste des Bantous ; entre les Tutsis et les peuples nilotiques ; entre les Twas et les indigènes des forêts naturelles de l’Afrique équatoriale, que ce serait faire preuve de mauvaise foi que d’écarter avec dédain et du revers de la main toute hypothèse des migrations au Rwanda. C’est l’hypothèse la plus probable. Non plus une hypothèse, mais une thèse fondée non seulement sur une observation empirique, mais aussi sur des données scientifiques solides et fiables. »[16]

Cette question de migration a démontré que les ancêtres des Rwandais ne sont pas arrivés en même temps sur leur territoire.

Question 2 : A cette époque de l’immigration, où les clans nyiginya, gesera, sindi… se trouvaient-ils ?

Réponse : Il est fort douteux d’estimer que : « ces appellations de Tutsi, Hutu, Twa ont trouvé sur place des subdivisions claniques comme sindi, zigaba, singa, gesera, cyaba, kono, banda, etc »[17]car justement, ce sont les Hutu, les Twa et les Tutsi qui ont fondé les clans sous forme de regroupements ou de corporations pour s’entraider ou se défendre.

En effet, les nyiginya, les gesera, les sindi constituent les clans du Rwanda en ce que « la société du Rwanda central reconnaissait à l’époque plusieurs grands groupes allant au-delà des groupes de parenté. Plusieurs imiryango se regroupaient dans un groupe social plus vaste, le clan. Celui-ci n’était un groupe de parenté qu’en apparence. Il s’agissait réellement d’une alliance entre imiryango égaux et il est significatif que, contrairement aux lignages, les noms de la plupart des clans n’étaient pas des noms d’ancêtres communs. (…)

  La vingtaine de clans connus actuellement sur le territoire de la république du Rwanda se retrouvent partout mêlés les uns aux autres, une situation qui est le produit d’une évolution historique. (…) Le clan jouait un rôle dans la rencontre entre individus non autrement apparentés, une situation qui se présentait surtout à une cour royale, dans le cas de voyageurs par exemple, de colporteurs. Si les deux individus en présence possédaient le même nom de clan, ils étaient censés agir comme des parents et se devaient entraide et protection mutuelle. (…)

  Tout d’abord le clan n’est pas une entité immuable ayant toujours existé. (…) les clans sont des phénomènes dérivés de l’arène politique. (…) Les clans, étant des alliances et non des groupes de descendance, n’étaient pas immuables et le dirigeant de chaque umuryango pouvait/toujours abandonner son nom et son interdit de clan et s’affilier à un autre.»[18]

En réalité et ce, selon Ntampaka Charles, « la société du Rwanda reconnaissait à l’époque plusieurs grands groupes allant au-delà des groupes de parenté. Plusieurs imiryango se regroupaient en un groupe social plus vaste, le clan. Celui-ci n’était qu’un groupe de parenté en apparence. »[19]

En outre ou précisément, « au-delà des relations entre consanguins, le droit traditionnel a établi d’autres liens qui servent à tisser l’unité nationale. Ces liens réels ou fictifs ont donné naissance au clan (ubwoko[20]) où se rencontrent des personnes venant de toutes les ethnies. (…)

  Tous les anciens Rwandais reconnaissent leur appartenance à un des quinze clans dont ils portent le nom. Contrairement aux lignages formés principalement de consanguins et de quelques personnes intégrées, le clan (…) comprend des membres appartenant à des lignages différents et même à des ethnies différentes : des Hutu, des Tutsi et des Twa. »[21]

Question 3 : Alors, les Hutu, les Twa et les Tutsi sont-ils des clans ou des ethnies ?

Réponse : Les clans ne sont pas des ethnies. Celles-ci ont créé ceux-là. L’inverse est impossible.

Selon Ntampaka Charles : « L’hypothèse la plus fréquemment évoquée est celle de la mobilité sociale (…). Les alliances nées entre les ethnies, l’enrichissement ou l’appauvrissement d’un groupe de personnes ou d’un individu sont autant de facteurs qui ont permis la coexistence de membres d’ethnies différentes dans le même clan »[22] et certains Tutsi de déclarer devant le Roi Mutara III Rudahigwa Charles Léon Pierre que Ruganzu II Ndoli « et les autres de nos rois ont tué des Bahinza et ont ainsi conquis les pays des Bahutu dont ces Bahinza étaient rois. (…) Puisque donc nos rois ont conquis les pays des Bahutu en tuant leurs roitelets et ont ainsi asservi les Bahutu, comment maintenant ceux-ci  peuvent-ils  prétendre être nos frères ? »[23]

Comme le relève Marcel d’Hertefelt, « l’anthropobiologie montre effectivement que malgré l’influence de facteurs sociaux et nutritionnels (…) un grand nombre de caractères de ces derniers ne peuvent être expliqués sans qu’on postule une origine génétique différente pour ces trois groupes. »[24]

Pour Ntampaka Charles, « le clan n’est pas une entité immuable ayant toujours existé »[25]alors que le Tutsi, le Hutu et le Twa sont des entités permanentes. Cela explique pourquoi le clan ancien ressemble à un parti politique des années 50 à ce jour.

Par contre, « tous les anciens Rwandais reconnaissent leur appartenance à un des quinze clans dont ils portent le nom. Contrairement aux lignages formés principalement de consanguins et de quelques personnes intégrées, le clan (…) comprend des membres appartenant à des lignages différents et même à des ethnies différentes : des Hutu, des Tutsi et des Twa. Tous reconnaissent l’existence d’un lien de descendance d’un ancêtre commun mais personne n’est capable de retracer sa généalogie jusqu’à l’ancêtre éponyme. »[26]

En effet, « Les clans, étant des alliances et non des groupes de descendance, n’étaient pas immuables et le dirigeant de chaque umuryango pouvait toujours abandonner son nom et son interdit de clan et s’affilier à un autre »[27]comme cela se fait dans des partis politiques : on y entre et on en sort avec son ethnie de Twa, de Hutu ou de Tutsi.

Selon Ntampaka Charles, « la société du Rwanda reconnaissait à l’époque plusieurs grands groupes allant au-delà des groupes de parenté. Plusieurs imiryango se regroupaient en un groupe social plus vaste, le clan. Celui-ci n’était qu’un groupe de parenté en apparence. Il s’agissait réellement d’une alliance entre imiryango égaux et il est significatif que, contrairement aux lignages, les noms de la plupart des clans n’étaient pas des noms d’ancêtres communs. »[28]

Pour Marcel d’Hertefelt: « Dès à présent on peut dire que l’affiliation à un clan s’exprime dans une idéologie de parenté, c’est-à-dire de descendance unilinéaire, mais en réalité le clan n’est point un groupe de descendance, simplement un dénominateur social commun à des lignages séparés les uns des autres par les barrières de la stratification sociale. »[29]

Question 4 : Comment dit-on ethnie et clan en kinyarwanda ?

Réponse : Les deux se disent « ubwoko » actuellement. Mais, pour des raisons scientifiques, il sied de donner quelques éclaircissements sur ce terme important dans l’ethno-sociologie rwandaise, car c’est sur la polysémie de ce mot que se basent nombre de politiciens et chercheurs pressés pour compliquer la question rwandaise en la traitant d’une manière superficielle et/ou intéressée.

L’insertion de cette polysémie de « ubwoko » dans la sociologie et l’ethnologie serait une bonne chose pour des raisons politiques et scientifiques d’autant plus qu’après avoir essayé de définir les mots « ethnie » du Rwanda, Pierre Erny conclut que, par exemple, « comme aucun des termes examinés ne convient véritablement, on continuera à les utiliser (surtout celui d’ethnie, selon l’usage courant. »[30]

Certains autres chercheurs ont déjà trouvé, à juste titre,  que « ubwoko » n’a pas d’équivalent en français où il est traduit par « ethnie, clan, race, sorte, espèce, genre, catégorie, type, groupe  quel (ex. of Seigneur…quelle femme !!! »

Le terme rwandais « ubwoko » est donc polysémique et les Rwandais savent ce qu’il signifie dans chaque contexte où il est utilisé par un locuteur maîtrisant le kinyarwanda.

Cependant, pour des besoins d’analyse scientifique de la société rwandaise, il est nécessaire de procéder à une certaine lexicologie et placer « ubwoko » dans le recueil ad hoc « Urutonde », tenu au Rwanda au Ministère chargé de l’enseignement primaire.

Ainsi, nous retiendrons que chaque enfant rwandais naît avec son « ethnie » : Hutu, Tutsi ou Twa, juste comme la Ministre Sabushimike Imelde est née Twa.

Mme Sabushimike Imelde, ministre Burundaise de la solidarité nationale, des affaires sociales, des droits humains et du genre/photo http://burundi-agnews.org/

Un clan est lexicalement « ibumbabwoko » car il « regroupe » les membres de « différentes ethnies ».

Dès lors, les « groupes » Abasinga, Abagesera, Abega, Abanyiginya, Abungura…forment chacun « ibumbabwoko » car on y trouve des Hutu, des Tutsi, des Twa et des étrangers. Au pluriel, « les clans »  sont donc « amabumbabwoko » et ils ne sont plus dynamiques au Rwanda où ils fonctionnaient dans le temps comme des « partis politiques » actuels. Ces clans n’offrent plus rien à leurs porteurs Hutu, Twa ou Tutsi au contraire de leurs partis politiques/anciens clans.

L’on dira donc que tel est un Hutu du « clan Abanyinginya /ibumbamoko ry’Abanyiginya » comme tel Tutsi ou Twa fera partie du même « clan Abanyinginya /ibumbabwoko ry’Abanyiginya ».  C’est « un Hutu du clan gesera » deviendra ni « Umuhutu w’umugesera ». C’est « un Twa du clan singa » sera dit « Umutwa w’Umusinga ».

Par ailleurs, le genre humain est lui-même réparti en « races » qui se placent au-dessus « des ethnies ». Lexicalement, « la race » est « isumbabwoko ».

Ainsi, « Abirabura » sont « Les Noirs », Abera sont « Les Blancs »  et ils forment tous des races humaines.

Quant aux « races/amasumbabwoko », chaque être humain doit savoir qu’il fait partie de l’humanité et qu’aucun instrument juridique national ou international ne pourrait cautionner le racisme, un comportement de ceux qui ignorent la nature essentielle de l’homme. Cela reste également valable pour les ethnies et les clans d’autant plus que personne n’a choisi d’être ce qu’il est en termes d’aspects corporels ou de zones de naissance.

Partant, la race et l’ethnie sont innées alors que le clan se crée socialement. Le clan ne donne pas naissance à la race et à l’ethnie. C’est plutôt le contraire. « Ubwoko » au sens d’ethnie est unilinéaire ou génétique, alors que le clan « isumbabwoko » réfère à une association ou une corporation.

Ainsi, alors que le Rwanda compte trois ethnies « ubwoko butatu/amoko atatu », au sujet du clan « ibumbabwoko », Docteur Alexis « Kagame et Maquet mentionnent à eux deux, dix-huit noms de clans. »[31]

Question 5 : Alors, quelques auteurs ont fait d’autres lectures ?

Réponse : Oui, et ainsi, pour Nsengimana Innocent, « le domaine foncier d’un lignage ou du clan (ubukonde) apparaissait comme une propriété non divisible dont les produits servaient à subvenir aux besoins des membres du lignage ou du clan. Il constituait un outil d’union entre ces derniers. L’attribution des parcelles (gutekesha, d’où intekeshwa ou parcelle attribuée) des jeunes gens ayant fondé un foyer ainsi que l’installation des étrangers abagererwa étaient du ressort du chef de lignage ou du clan. »[32]

En réalité, le domaine foncier d’un lignage ou du clan « ubukonde » n’apparaissait pas comme une propriété non divisible. Il est plutôt vrai que les descendants se partageaient la propriété de leur père. Ils pouvaient s’enrôler dans un autre clan avec leurs parts tout en restant membre de leurs lignages. Le clan n’a aucun domaine foncier et « ubukonde » signifie « terrain privé » défriché par soi, par un ancêtre ou un descendant. Ce mot dérive de « gukonda » qui se traduit par couper la forêt. Or, la forêt est défrichée au niveau du lignage et non du clan.

Chaque membre du lignage pouvait avoir « ubukonde » ou en acquérir un lopin. Il importe d’ajouter que les étrangers pouvaient être membres du clan d’accueil sans changer d’ethnie.

Par ailleurs, au Rwanda, « chez les Hutu comme chez les Tutsi, il y avait des riches et des pauvres. Certains Hutu étaient plus riches que certains Tutsi mais les Tutsi ne devenaient pas Hutu pour autant et les Hutu ne se hissaient pas à la « tutsité » parce qu’ils s’étaient enrichis.»[33] Busyete n’a donc cessé d’être Twa pour devenir Tutsi. Il fut assimilé aux Tutsi.

L’explication suivante donnée par Marcel d’Hertefelt fait une mixtion de clan et de lignage : « Les clans, agrégats non-corporatifs, n’avaient pas de fonctions politiques. »[34] Cette affirmation est tellement fausse que les clans n’étaient et ne faisaient que cela. Ils sont actuellement suppléés en termes de valeur par des partis politiques.

En outre, « il n’y avait pas de clan royal, mais seulement un lignage royal tuutsi, lequel, comme tous les autres lignages, appartenait à un clan déterminé, en l’occurrence le clan Nyiginya. Celui-ci, comme la plupart des autres clans, comprenait une majorité de membres Hutu et même des Twa »[35] et « à partir de ce point, nous pouvons commencer à formuler deux questions. Parmi les clans d’aujourd’hui, certains tirent apparemment leur nom des groupements locaux dont les traditions disent qu’ils étaient établis au Rwanda avant la grande expansion des gouvernants Nyiginya.[36]

  Evidement, un lignage peut dominer ou être dominé dans un clan mais l’inverse est impossible puisque le lignage est attaché à un ancêtre connu alors que le clan est une création rattachable à un éponyme réel ou imaginé au motif de rassembler. C’est le principe du contenant et du contenu qui s’y applique. L’ethnie est une composante du clan. L’inverse n’existe pas.

  Nsengimana Innocent ne distingue pas clairement le clan du lignage lorsqu’il avance que, « les clans ou lignages rassemblant les descendants d’un même ancêtre s’organisaient indépendamment les uns des autres. (…) Le clan ou le lignage qui habitait une colline était un groupe familial dont les membres se reconnaissaient descendre d’un même ancêtre.[37] Ils avaient donc entre eux des rapports de parenté.[38] Le terroir où ils habitaient était encore appelé leur domaine foncier et était exploité par les membres du lignage ou du clan. La gestion de ce terroir et des ressources qu’il contenait était à la charge du chef de lignage ou de clan[39], assisté du conseil des sages, des chefs de lignages mineurs ainsi que des chefs des familles nucléaires.

Ces chefs devaient assurer diverses tâches, à savoir le règlement des conflits entre les membres, l’entretien des relations extérieures avec d’autres groupes claniques ou lignagers, la mobilisation des guerriers en cas d’attaque extérieure ou dans le cadre de la vendetta (guhoora), »[40] l’installation d’un membre mâle de la famille, le règlement des mariages, etc.

De par leurs rôles, ces chefs étaient vénérés, surtout le chef du lignage qui était souvent le plus âgé, et bénéficiaient de prestations diverses. A ce sujet, il convient de préciser que plusieurs lignages formaient un clan ou que le clan rassemblait plusieurs lignages, ceux-ci étant toujours ethniques (hutu, tutsi et twa). Le clan, quant à lui, il est un groupement multiethnique ou multi-lignager si, dans ce dernier cas, les descendants d’un ancêtre réel se suffisaient pour s’entraider ou se défendre, ce qui était fort rare.

D’après Nsengimana Innocent : « Outre qu’il devait installer un jeune membre de la famille devant se marier, lui accorder un lopin de terre pour son nouveau ménage, le chef de lignage pouvait également décider de donner à tel ou tel autre membre du lignage un bien, tête de bétail ou lopin de terre. On est ici en face des rapports matérialisés par l’octroi d’un bien matériel et de l’accomplissement des services. Même si le bien octroyé était destiné à améliorer les conditions de vie du récepteur, ce dernier ne pouvait en aucun cas l’aliéner, c’est-à-dire le vendre ou à son tour le céder[41] à une tierce personne. Il devait entretenir de bons rapports avec ces responsables du clan ou lignage. »[42]

L’analyse ci-dessus ne distingue pas le clan et le lignage. Celui-ci regroupe les descendants d’un ancêtre commun alors que le clan est plutôt mis en place pour défendre certains intérêts. Le clan est d’ordre politique, militaire ou économique alors que le lignage réfère aux relations de parenté. Le clan pouvait adopter un éponyme fictif ou réel. L’ancêtre du lignage est réel.

Par ailleurs, il existe un lignage mineur et c’est au niveau de celui-ci que le père donne un lopin de terre au nouveau ménage. Sauf en tant que conseiller ou sage, le chef du lignage majeur ou élargi n’intervenait pas dans la gestion des affaires familiales, c’est-à-dire celles du lignage mineur. Celui-ci se limite aux petits-enfants.

Nsengimana Innocent trouve, à juste titre, que « en général, au-dessus du lignage, il y avait le clan/ubwoko ou groupement de plusieurs lignages majeurs dont les membres reconnaissaient un ancêtre commun, dans la plupart des cas mythiques. A la différence de sa composante, le lignage majeur[43], le clan ne se définissait pas, du moins à son niveau développé, par rapport à un espace bien déterminé. Ses membres étaient dispersés sur toute l’étendue du territoire rwandais et au-delà.[44]

Emilio Willems le confirme en ces termes : “On peut dire que l’affiliation à un clan s’exprime dans une idéologie de parenté, c’est-à-dire de descendance unilinéaire ; mais en réalité le clan n’est point un groupe de descendance, simplement un dénominateur social commun à des lignages séparés les uns des autres par les barrières de stratification sociale”.[45] Marcel d’Hertefelt confirme aussi cette approche : “il s’agit d’une catégorie sociale et non d’un groupe corporatif[46], le clan n’a ni chef ni organisation interne, ni procédure pour régler les affaires d’intérêt commun”. »[47]

Ces affirmations méritent un commentaire. Tout d’abord, même les membres du lignage mineur pouvaient se disperser sur toute l’étendue du territoire. Ensuite, la relation entre le lignage et le clan n’est pas linéaire mais horizontale car le clan n’a pas de descendance. On quitte donc le clan pour intégrer un autre tout en gardant son ethnie.

Pour Alexis Kagame, « les populations du Rwanda se répartissent en groupements sociaux appelés respectivement Ubwoko (clans), imiryango (familles) et Amazu (parentèles)[48]et cela est correct avant de se tromper en estimant que « En ce qui concerne les Bahutu (de race bantu) on peut toujours dire qu’il s’agit de familles hamitiques appauvries. »[49] Ici, il s’agit d’une hérésie scientifique. Car si Alexis Kagame avait raison,  la Ministre burundaise Sabushimike Imelde deviendrait un jour Hutu ou Tutsi alors que cela est absolument impossible.

Question 6 : L’ethnie dépend-elle des conditions de vie ?

Réponse : Jamais. A ce sujet, Rudakemwa Fortunatus a raison de confier : « J’ai eu l’occasion d’exprimer mes doutes que les trois composantes soient des classes sociales. Aux arguments que je fournissais alors, je voudrais ajouter d’autres observations qui me font dire encore que Hutu, Tutsi et Twa constituent autre chose que des classes sociales.

Ils existent aussi dans les pays limitrophes du Rwanda. Est-ce qu’eux aussi, ils constituent des classes sociales ? Absolument non ! Les défenseurs de l’hypothèse des classes sociales affirment que les Tutsis étaient la classe des riches, que les Hutus constituaient la classe moyenne et les Twas celle des pauvres. (…) Une affirmation comme ça, taillée au couteau ! (…) Mon arrière-grand-père et mon oncle paternel possédaient d’immenses troupeaux de vaches. Je n’ai jamais entendu qu’ils fussent Tutsi pour autant. Parmi nos voisins tutsis, il y avait des familles non seulement pauvres, mais aussi misérables et indigentes. Les membres de ces familles ne sont jamais devenus des Hutus ou des Twas pour cela. Ils sont restés Tutsis et fiers de l’être. »[50]

Alexis Kagame trouve alors la réalité par son intelligente question : « Mais avec les Batwa, cette supposition est à priori écartée. Comme il ne peut y avoir des Batwa descendant de Musindi, l’explication doit être cherchée ailleurs que dans l’origine par parenté du sang. »[51] Ce qui est vrai car Abasindi est un clan et non une ethnie.

Comme le Rwanda devenait de plus en plus unifié suite aux conquêtes du Tutsi qui massacrait les rois hutu, « tous les auteurs ont pensé que le clan avait perdu sa vraie raison d’être au 19ème siècle, mais que dans un passé lointain il aurait représenté un ensemble social plus effectif. On peut aussi en douter.

Tout d’abord le clan n’est pas une entité immuable ayant toujours existé. On verra que le clan nyiginya se développe à partir du groupe de parents de Ndori ce qui en date les débuts au 17ème siècle. Les généalogies connues montrent comment à partir de cette époque toutes sortes de groupes de descendance ont fait boule de neige en s’agglomérant au lignage régnant. Cet exemple et la présence de clans autochtones font soupçonner que loin d’être des groupes très anciens qui auraient survécu à tous les changements tout en étant graduellement privés de leurs fonctions, les clans sont des phénomènes dérivés de l’arène politique. »[52] 

Le lignage procède d’un lien de sang et il sonne douteux que « pour des raisons diverses (augmentation de 1’effectif des membres du lignage, querelles entre les membres d’un lignage dues notamment à la rareté des terres cultivables, recherche de liberté, spécialisation d’un segment lignager dans un métier donné, etc.), un lignage pouvait éclater en plusieurs lignages » car un lignage ne pourrait éclater en plusieurs lignages. La consanguinité ne pourrait s’éclater même si les membres d’un lignage se séparaient ou se dispersaient dans tous les coins du monde où certains membres se seraient réfugiés. Le lignage ne tient point compte de son espace pour se maintenir. Les réfugiés sont ainsi partis avec leurs ethnies issues de leurs lignages.

Par contre, un lignage mineur donnera naissance au lignage majeur. La consanguinité ne s’éclate donc pas même si les membres du lignage se séparent. A supposer que réellement Ruganzu II Ndori se fût réfugié au Karagwe – ce qui est douteux – il aurait tout de même gardé son lignage. Même s’il était resté au Karagwe, il l’aurait gardé. Le lignage est indélébile. Caïn n’a jamais perdu sa relation de parenté avec Abel.

Le chercheur Nsengimana Innocent avait déjà fait le constat admirable suivant : « Pour la société rwandaise, l’histoire enseignée a servi à nourrir des ressentiments chez les uns et un esprit de triomphalisme chez les autres. Cela ne pouvait être autrement, étant donné que cette histoire véhiculait des complexes d’infériorité et de supériorité. Ceux auxquels cette histoire attribuait la supériorité l’utilisaient pour légitimer leurs faits et gestes pour brandir le triomphalisme en vue de dominer ceux auxquels cette histoire faisait ressentir un complexe d’infériorité et qui recouraient à elle pour formuler leurs revendications »[53]et cela est juste.[54] C’est pourquoi personne ne devrait plus continuer à transformer l’histoire du Rwanda.

Question 7 : Où classer les descendants Rwandais mixtes ?

Réponse : Où ils veulent être classés. Car en effet, cette question est bête car elle découle d’une mauvaise gouvernance d’un pays, établie sur une domination népotique.

En effet, la question de l’ethnie rwandaise est politique depuis plus 900 ans et c’est pourquoi, pour y répondre, il importe d’aborder la problématique de l’identité.

En effet, « le consensus scientifique actuel rejette en tout état de cause la présence d’arguments biologiques pour légitimer la notion de race, reléguée à une représentation arbitraire selon des critères morphologiques, ethnico-sociaux, culturels ou politiques, comme les identités.»[55] Tout être humain doit donc jouir de ses droits et ses libertés sans aucune discrimination.

De ce qui précède, il n’est pas nécessaire d’être membre d’une ethnie rwandaise pour vivre librement au Rwanda et jouir de sa rwandité. Il est donc inconvenant de stratifier les Rwandais par leur descendance.

Du reste, « le concept d’identité, dont tout être doit disposer pour être quelque chose, ne présente pas moins de difficultés que celui d’appartenance, la première étant qu’il peut être défini selon deux perspectives opposées. Selon l’une d’entre elles, l’identité désigne une propriété ou un ensemble de propriétés considérées comme essentielles à la définition des individus. Ces propriétés, qu’elles soient naturellement données ou construites par le monde social, possèdent une existence objective et doivent être découvertes par les agents, avec la possibilité qu’ils puissent se tromper à leur sujet : il importe donc moins de savoir comment ils se définissent eux-mêmes que de savoir d’abord ce qu’ils sont. »[56]

Par ailleurs, « cette conception forte de l’identité vaut aussi bien au niveau collectif qu’individuel. Dans le cas d’un individu, elle renvoie à la difficulté, voire à l’impossibilité de perdre ses attributs définitionnels et aux effets déterminants qu’ils exercent sur le comportement, et il en va de même dans le cas du groupe social ; cela implique en outre une forte tendance à l’homogénéisation du groupe dont tous les membres possèdent, quoique avec des variantes, le même ensemble de propriétés déterminantes, ce qui engendre un degré élevé de cohésion sociale pour le groupe et un long processus d’intégration sociale lorsque ses frontières ne sont pas complètement fermées.

Une autre conception de l’identité met au contraire en avant le facteur individuel et décisionnel dans la construction de celle-ci : les individus décident de ce qu’ils sont et se font être ce qu’ils ont décidé d’être au moyen de l’auto-catégorisation et des comportements que celle-ci entraîne (Moerman, 1968 ; Oakes et Turner, 1980). Dans ce cas, la connaissance de leur identité est toujours adéquate puisqu’il ne s’agit que de se référer à ce qu’on a choisi d’être : ainsi se définir soi-même au niveau individuel ou collectif, c’est immanquablement savoir ce que l’on est (Deng, 1995, p. 1 ; Katzenstein, 1996, p. 59 ; Appiah, 2005, p. 62-68 ; Hall, 2008, p. 267-270). (…)

La seconde difficulté est que l’identité – que l’on s’en forme une conception forte ou faible – ne comprend pas seulement les propriétés naturelles, ou les propriétés socialement construites par les agents, elle doit aussi inclure la perception et l’évaluation qu’ils font de ces propriétés. On peut considérer que l’une et l’autre ne constituent que le reflet des propriétés objectives partagées par les membres du groupe à la manière dont la conscience de soi reflète les états de conscience qu’elle prend pour objet ; on peut aussi considérer qu’elles précèdent les choix d’auto-construction de l’identité.

Mais on peut en outre soutenir que cette perception et cette évaluation dépendent surtout de la façon dont les membres perçoivent la manière dont elles sont perçues de l’extérieur par le monde social et que cette perception a des conséquences sur leur manière d’accepter ou de construire leur identité (Oakes et al., 1999, p. 112 et suiv. ; Bourdieu, 1979, p. 281) : la reconnaissance ou la dépréciation dont un groupe fait l’objet peuvent ainsi jouer un rôle décisif dans la perception et l’évaluation qu’ont les membres du groupe de leur identité collective, donc de la manière dont ils se perçoivent réciproquement (Wendt, 1994, p. 395 ; Tajfel, 1974 ; Billig et al., 1971 ; Lazzeri, 2009b). (…)

On pense en particulier aux théoriciens pour lesquels la possession d’une identité sociale qui engendre l’appartenance et l’identification à une ethnie, une classe ou une nation, ou l’acquisition de cette identité en vertu de cette appartenance, repose sur une thèse confuse, simpliste voire contradictoire, qui n’explique rien parce qu’elle recourt à une notion magique, non opératoire ou simplement réductible à autre chose qu’eux, quand elle n’est pas néfaste pour la philosophie sociale : les propriétés qu’un individu possède en commun avec d’autres ne rendent pas compte des relations d’appartenance au groupe et celle-ci ne produit aucun effet sur l’identité individuelle. Ils soutiennent ainsi que pour penser les relations d’appartenance d’un individu à un groupe, il faut recourir à d’autres facteurs explicatifs et substituer à un comportement irrationnel, une reconstruction fondée sur l’hypothèse d’un comportement rationnel qui engendre des stratégies d’appartenance calculées. »[57]

Si l’ethnie rwandaise produisait quelques droits et libertés – ce qui serait malheureux, triste et discriminatoire vu que tous les êtres humains naissent égaux en droits et libertés – les descendants mixtes ne manqueraient pas de s’intégrer selon leurs préférences.

Il se fait d’ailleurs que certains Rwandais ont essayé de faire changer leur identité mais qu’ils ne furent pas épargnés par l’un ou l’autre belligérant ou extrémiste sur base ethnique. La modification de la carte d’identité n’a pas modifié les ethnies car l’ethnie est innée au Rwanda.

Ce raisonnement est vraiment embêtant mais il s’est imposé dans un pays où l’oligarchie ne cède pas à la vraie démocratie. Il ne s’impose nulle part ailleurs dans le monde des vivants. Car dans d’autres pays, tout être humain jouit de ses droits et libertés du seul fait de posséder la nature essentielle de l’homme.

Le Rwanda est donc un pays bizarre où les dirigeants entretiennent la ségrégation ethnique avant de la condamner après avoir quitté le pouvoir. Le FPR a ainsi perdu sa mélodie d’avant le 04 juillet 1994 lorsque ses membres chantaient encore la fraternité.

Question 8 : Le Rwanda peut-il se foutre des ethnies ?

Réponse : Evidement et uniquement par des mesures politiquement démocratiques. Car les Tutsi, les Hutu et les Twa sont membres de leurs ethnies et ils sont ainsi identifiés à partir de leurs parents. Plusieurs de ces membres en sont fiers et ils ont droit de l’être d’autant plus qu’il est absolument impossible de se séparer de son ethnie.

Les ethnies ne sont pas comme une ombre qui disparaît la nuit : on dort avec son ethnie et on se réveille chaque matin avec elle avant de rendre l’âme avec elle. L’ethnie n’est pas méchante mais, cela n’empêche pas que le méchant attaque son innocence par un génocide ou tout autre méfait tel que les massacres à grande échelle.

Avant l’arrivée des Européens, les Hutu, les Tutsi et les Twa fuyaient leurs misères et leurs ennemis dans des clans considérés comme leurs coquilles : ils se cachaient dedans et ils en sortaient unis pour affronter les aléas de la vie en partageant la lutte pour leur survie et la joie pour cimenter leur unité. C’est pourquoi certains auteurs comparent les clans aux corporations et affirment que les clans sont nés après les ethnies immigrées au Rwanda à des époques différentes.

Plus tard, dans les années 1950, les clans sont devenus virtuels et remplacés dans leurs fonctions par les partis politiques et ils ne sont plus cités que de noms en ce qu’ils rassemblaient plus les gens qui étaient dans le besoin de se solidariser dans un but quelconque. Les Européens ont pris le rôle de protéger les citoyens et ipso facto, les clans ont perdu de l’importance. Toute tentative de les refaire valoir serait vaine et nulle ou cacherait des intentions malveillantes e discriminer une partie de la population en voilant le népotisme qui gangrène le Rwanda depuis de nombreuses années.

Dans tous les cas, « il n’y a plus aucun doute : les Hutu, les Tutsi et les Twa existent au Rwanda et ils sont répartis en trois ethnies dont les ancêtres ont cohabité dans ce pays depuis la nuit des temps. Ils sont tous Rwandais et beaux. »[58]

Pendant quelque 900 ans, le Rwanda a été gouverné par des monarques tutsi qui disposaient comme ils l’entendaient de la vie de leurs citoyens. Cela commence à changer lorsqu’en 1931, le roi Yuhi V Musinga fut destitué et exilé pour ne plus exercer le droit de vie et de mort sur ses sujets.

Ainsi, d’après Alexis Kagame, « la déposition de Yuhi V Musinga, disons-le une fois pour toutes, fut un grand bien pour le Rwanda. Dès son enfance, instrument inconscient de vengeance et de domination entre les mains de ses tuteurs, et surtout de sa mère (Kanjogera), il ne parvint jamais, même homme fait, à se libérer de la funeste emprise de cette dernière. Ce n’était qu’un mannequin aux ordres de cette femme autoritaire, aux instincts sanguinaires dont les déjà nombreux documents accusateurs n’en ont pas encore dit assez ! »[59]

L’histoire indique que ces trois « ethnies existaient au XIXème siècle et (que) en vertu du principe de la transmission patrilinéaire, chacun sait qu’il est Hutu, Tutsi ou Twa. Le fait qu’une certaine mobilité sociale permettait le passage d’une ethnie à l’autre n’enlève rien à ce principe »[60]et ainsi donc, « les ethnies existaient avant la pénétration européenne et (…) c’est sur un fond existant de conflits potentiels que la politique coloniale est venue se greffer[61]

Quant aux conditions ethniques, la Ministre burundaise Sabushimike Imelde sera Twa jusqu’à sa mort même si elle partage la table avec son président Nshimiyimana Evariste ou son premier ministre Alain-Guillaume Bunyoni car le niveau social ne change pas l’ethnie. Elle pourrait plutôt changer de parti (ancien clan désuet) sans enlever aucun iota de son être ethnique de Twa. Ce qui ne ferait rien de méchant quant à ses droits et libertés.

Pratiquement, chaque Rwandais devrait être fier de son ethnie tandis que les pouvoirs publics se chargeraient d’éradiquer toute forme de discrimination en passant par une vraie démocratie exempte de toute discrimination négative.

Reste à dire que le Rwanda devrait organiser un dialogue national inclusif et comme contribution, les pays amis du Rwanda et particulièrement la France, le Royaume de Belgique, les Etats-Unis d’Amérique, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Canada et le Royaume-Uni de Grande-Bretagne, compte tenu de leurs positions géopolitiques et de leur influence sur le Rwanda, aideraient toutes les parties rivales en présence dans le but de les mettre pacifiquement d’accord et de les accompagner vers l’éradication de tous les relents et séquelles ethniques  pour une paix durable et mieux partagée.

In fine, chaque Rwandais connaît son ethnie alors que la tautologie « Ndi Umunyarwanda » est en réalité un jeu de cache-cache qui voile mal la politique du FPR et qui donc, ne trompe astucieusement que ceux qui le jouent au moment où tous les Rwandais, y compris les opprimés du terrorisme d’Etat, connaissent leur nationalité par cœur et ce, sans équivoque.

Du reste, le FPR devrait écouter les anciennes élites comme Gaspard Cyimana, ancien Ministre des finances sous la première République, qui disait : « Ce dont le muhutu se plaint, ce n’est pas qu’on l’appelle “muhutu” au lieu de l’appeler “mututsi”, mais c’est la situation inadmissible qui lui est réservée dans le pays, parce qu’il est muhutu. »[62]

Fait le 6 juillet 2020  par Ndangali Christophe Segako

 


Notes

[1]Radio Inkingi, Uburyo amoko gakondo (gesera, nyiginya, ega…) yabyaye andi moko Hutu,Tutsi. Kurikira usobanukirwe, le 28 juin 2020.

[2] Ce nom signifie « Prie-encore-plus-fort » (pour avoir d’autres bébés).

[3] AGNEWS, Nouvelles du Burundi – Africa Generation News, lu le 1er juillet 2020.

[4]Rudakemwa Fortunatus, Rwanda : à la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, Paris, Editions L’Harmattan, 2007, p.22.

[5]Jan Vansina, Le Rwanda ancien. Le royaume nyiginya, Editions Karthala, 2001, p.27.

[6]Jan Vansina, Le Rwanda ancien, op.cit., pp.29-33.

[7]Pierre Erny, Rwanda 1994, Clés pour comprendre le calvaire d’un peuple, Paris, Editions L’Harmattan, pp.25-28.

[8] J.-P.Kimonyo, Rwanda : un génocide populaire,  Paris, Editions Karthala, 2008,  pp.17-18.

[9]Alexis Kagame, Histoire du Rwanda, op.cit., p.9.

[10]Marcel d’Hertefelt, AA Trouwsborst, JH Scherer, Les anciens royaumes de la zone interlacustre méridionale. Rwanda, Burundi, Buha, MRAS, Tervuren, N°6, 1622,  p.18-20.

[11] Bernard Lugan, Histoire du Rwanda : de la préhistoire à nos jours, Editions Bartillat, 1997, p.67., pp.65-66.

[12] Peu avant 1660, date correspondant à l’arrivée de Ruganzu II Ndoli avec son religieux, Ryangombe, fils de Babinga.

[13] Bernard Lugan, Histoire du Rwanda : de la préhistoire à nos jours, Editions Bartillat, 1997, p.67.., p.73.

[14]Marcel d’Hertefelt, AA Trouwsborst, JH Scherer, op.cit., p.17.

[15] Bernard Lugan, Histoire du Rwanda : de la préhistoire à nos jours, Editions Bartillat, 1997, p.67, p.28.

[16] Bernard Lugan, Bernard Lugan, Histoire du Rwanda : de la préhistoire à nos jours, Editions Bartillat, 1997, p.67.

[17]Nsengimana Innocent, Le Rwanda et le pouvoir européen (1894-1952) quelles mutations ? Berne, Editions Peter Lang SA, Editions scientifiques européennes, 2003, p.101.

[18]Vansina Jan, op. cit., pp.48-50.

[19]Ntampaka Charles, La filiation en droit rwandais – Etude de droit africain comparé, Tervuren, Belgique, Musée Royal de l’Afrique Centrale, Annales, Série in 8° – Sciences Humaines, Vol 165, 2001, p.48.

[20]Ibumbabwoko plutôt en ce qu’il regroupe les membres de 3 ethnies.

[21]Ntampaka Charles, La filiation en droit rwandais – Etude de droit africain comparé, Tervuren, Belgique, Musée Royal de l’Afrique Centrale, Annales, Série in 8° – Sciences Humaines, Vol 165, 2001, p.16.

[22]Ntampaka Charles, La filiation en droit rwandais – Etude de droit africain comparé, Tervuren, Belgique, Musée Royal de l’Afrique Centrale, Annales, Série in 8° – Sciences Humaines, Vol 165, 2001, p.17.

[23]Bernard Lugan, Histoire du Rwanda …, op.cit., p.65-66.

[24]Les clans du Rwanda ancien Eléments d’ethnosociologie et d’ethnohistoire, Tervuren, Série in Sciences Humaines, n°78, MRAC, 1971, p.225

[25]Ntampaka Charles, op. cit. p.49.

[26]Ntampaka Charles, La filiation en droit rwandais, Etude de droit africain comparé, Tervuren, Belgique, Musée Royal de l’Afrique Centrale, Annales, Série in 8° – Sciences Humaines, Vol 165, 2001, p.16

[27] Jan Vansina, Le Rwanda ancien : le royaume nyiginya, Editions Karthala, 2012, p.49.

[28]Ntampaka Charles, La filiation en droit rwandais – Etude de droit africain comparé, Tervuren, Belgique, Musée Royal de l’Afrique Centrale, Annales, Série in 8° – Sciences Humaines, Vol 165, 2001, p.48.

[29] Marcel d’Hertefelt, Les clans du Rwanda ancien…, op.cit., p.3.

[30] Pierre Erny, Rwanda 1994 – Clés pour comprendre le calvaire d’un peuple, Editions L’Harmattan, 1994, p.43.

[31] Marcel d’Hertefelt, op. cit. pp.18-19.

[32]Nsengimana Innocent, op. cit. p.113.

[33] Bernard Lugan, Histoire du Rwanda : de la préhistoire à nos jours, Editions Bartillat, 1997, p.142.

[34] Marcel d’Hertefelt, Les clans du Rwanda .., op.cit., pp.4-5.

[35] Marcel d’Hertefelt, Les clans du Rwanda .., op.cit., pp.4-5.

[36] Les clans sont une création des Bantous. Ils furent empruntés par la Royauté Sacrée

[37] Eponyme réel ou virtuel.

[38] Les membres du clan n’ont pas nécessairement de rapports de parenté.

[39] Le clan ne possède rien au contraire du lignage.

[40] Réduction rôle guerre.

[41] L’acquéreur pouvait le vendre ou le céder car c’était sa propre propriété.

[42]Nsengimana Innocent, op. cit., p.178.

[43] Même le lignage mineur faisait partie du clan.

[44] Il convient de voir à quelle époque car au départ, les membres des clans étaient regroupés dans un espace connu.

[45] Exact.

[46] Le clan est corporatif et au départ, il avait un chef. C’est l’ethnie qui n’a pas de chef. On ne connaît pas le chef des Tutsi, des Twa ou des Hutu. Ces chefs n’ont jamais existé, sauf peut-être chez les-descendus-du-ciel/ibimanuka

[47]Nsengimana Innocent, op. cit., p.145.

[48] Alexis Kagame, Les organisations socio-familiales de l’ancien Rwanda, Mémoire présenté à la séance du 21 juin 1954 à l’Institut Colonial Belge – https://www.kaowarsom.be › memoir_111 (pp.37-61).

[49] Alexis Kagame, Les organisations socio-familiales de l’ancien Rwanda, Mémoire présenté à la séance du 21 juin 1954 à l’Institut Colonial Belge – https://www.kaowarsom.be › memoir_111 (pp.37-61).

[50]Rudakemwa Fortunatus, Rwanda : à la recherche de la vérité historique pour une réconciliation nationale, Paris, Editions L’Harmattan, 2007, p.22.

[51] Alexis Kagame, Les organisations socio-familiales de l’ancien Rwanda, Mémoire présenté à la séance du 21 juin 1954 à l’Institut Colonial Belge – https://www.kaowarsom.be › memoir_111 (pp.37-61).

[52] Jan Vansina, Le Rwanda ancien : le royaume nyiginya, Editions Karthala, 2012, p.49.

[53]Nsengimana Innocent, op. cit., pp. 2-3.

[54]Utaba amateka abura itaka/Qui enterre l’Histoire se peine en vain.

[55] Wikipédia du 15 décembre 2015.

[56]Hogg Michael et Abrams Dominic, Social Identifications. A Social Psychology of Intergroup Relations and Groups Processes, Cambridge, Harvard University Press, éd., 1988, p.4.

[57]Lazzeri Christian,  Identité et appartenance sociale – Open Edition Journals https://journals.openedition.org › traces 2013.

[58]Ndangali Christophe Segako, Rwanda, Ethnies, Clans et Problèmes Socio-Politiques, 2ème Edition, Editions Universitaires Européennes, 2017, p. 501

[59] Alexis Kagame, La poésie dynastique au Rwanda, Bruxelles, IRSAC, 1951, pp.30- 50.

[60] Filip Reyntjens, L’Afrique des Grands Lacs en crise. Rwanda, Burundi : 1988-1994, Editions Karthala, 1994, p.11.

[61]Idem, 1994, p.19.

[62] Gaspard Cyimana in Marcel Pochet, RétrospectiveLe problème rwandais 1952-1262, Série 1 : Les acteurs nationaux, Aprosoma et Parmehutu, Editions du Nil, 2013, p.216.

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